Nº 182

Sans commentaire

Avoir mes cachets d‘intermittence

Hier encore, enfant, Camille Étienne contemplait depuis Pracompuet, hameau savoyard, les glaciers trôner en majesté. Aujourd’hui, ils ont “perdu de leur splendeur”, il faut “marcher toujours plus longtemps pour les toucher du doigt”, et c’est pour cela que la jeune activiste française publie son premier livre, Pour un soulèvement écologique (Seuil).“Notre impuissance est une illusion, pose-t-elle. C’est l’impression collective que la chose publique nous échappe. Je l’entends partout, dans les discussions, les confessions, et toutes me ramènent à ce sentiment lancinant qui écrase, d’une invisible et lourde main, le soulèvement.”
Camille Étienne vient tout juste de terminer ses études. (…) Médiatique, éloquente, admirée ou méprisée, elle vadrouille sur les différents terrains de lutte. Dans son viseur, il y a notamment Total, et son projet de pipeline Eacop, en Ouganda et en Tanzanie.Mais aussi l’entreprise canadienne The Metals Company, qui entend extraire des métaux dans les abysses (…).
Camille Étienne sillonne aussi les plateaux télé et les conférences, foule les planches de théâtre pour lire du George Sand (“écologiste avant l’heure”), produit des documentaires et courts métrages pour éveiller les esprits. “Je gagne ma vie de plein de manières différentes. Je vais bientôt avoir mes cachets d’intermittence du spectacle !”, dit-elle, refusant d’entendre parler de “carrière militante”. Parce que ce n’est pas “un choix professionnel, mais un besoin viscéral”, glisse-t-elle, un mardi pluvieux, début mai à Paris.

Camille Étienne,

Propos recueillis par Anaïs Moran et Thibaut Sardin, in Libération, 15 mai 2023

Le feu, les flammes

Olivier Mateu, lors d’une réunion filmée à Lille, fin février [2023], avait expliqué comment il avait réussi à ce qu’aucune raffinerie du département ne soit réquisitionnée en octobre 2022, lors du conflit social de l’automne : “On a fait un truc très simple : on est allé voir le préfet. On lui a dit : À la première réquisition, c’est la guerre. Il n’y aura pas de ‘C’est la fin du dialogue social’, on n’ira pas siéger à je ne sais pas quoi, on ne participera pas… C’est la guerre. Jusqu’au dernier cégétiste, vous devrez nous crever. Vous touchez un camarade dans une raffinerie, on vous met le feu au département. Mais pas le feu ‘ on s’énerve’, on vous met le feu, les flammes.”

Olivier Mateu (secrétaire général de l’union départementale CGT des Bouches-du-Rhône),

Libération, 11 mars 2023

Mobilisation

Revenir à l’essentiel : c’est avant tout la mobilisation démocratique et sociale qui produit le changement historique et qui permet que le droit devienne au fil de l’histoire un outil d’émancipation et non de conservation.

Thomas Piketty,

Le Monde, 9 avril 2023

Pentes autoritaires

Les événements que nous traversons depuis le 16 mars révèlent l’existence non pas d’une foule amnésique, mais d’un peuple qui se souvient et qui prend son avenir en main. Les chants, les symboles et les couleurs qui animent les cortèges sont saturés de mémoire et de références à l’histoire de France. La démocratie, au sens de la souveraineté populaire instituée par la Révolution française, est au cœur des revendications. Les défilés du printemps 2023 récapitulent toutes les couleurs successives de la contestation sociale et politique du macronisme (2018, 2019-2020), un régime qui a suivi comme jamais les pentes autoritaires de la Ve République.

Barbara Stiegler,

Marianne, 9 avril 2023

Adjectif

“L’obstination est mauvaise conseillère et on a un Président qui est un forcené. Quand vous êtes retranché à l’Élysée et que vous n’écoutez plus que vous-même, je n’ai pas tellement d’autres adjectifs que celui-là.” Interrogé sur les propos du patron de la CFDT Laurent Berger qui avait parlé mercredi de “crise démocratique”, Boris Vallaud [répond] :“Elle est aussi politique, institutionnelle et sociale. C’est bien le cumul de tout ça qui nous inquiète et qui nous désespère.”

Boris Vallaud (député),

Le Grand Jury, RTL/LCI/Le Figaro, 9 avril 2023

Pays légal et pays réel

Cette antonymie que nous devons à l’ignoble Maurras me semble bien convenir à l’imbroglio que nous vivons aujourd’hui avec l’exécrable réforme des retraites, qui va induire un profond et durable ressentiment, car, si le pouvoir bourgeois s’obstine à faire avaler à toute la population laborieuse une réforme inique qui la prive partiellement de la jouissance des quelques années de repos qui lui restent à l’issue d’une vie de travail, il accroîtra la fracture sociale déjà existante et portera un coup sans doute fatal à la démocratie ! Malgré une formidable et massive mobilisation du “pays réel” au cours de huit journées mémorables, malgré de multiples grèves sectorielles dont celle des éboueurs qui ont transformé Paris en décharge publique, le pouvoir d’État (“le pays légal”) est imperturbablement resté sourd et a refusé toute négociation, avec une posture de condescendance officielle masquant son attitude d’arrogance et de cynisme.

Vingtras (pseudonyme de Jacques Chérasse, agrégé d’histoire),

Billet de blog, Le Club de Mediapart, 16 mars 2023