Pour la majorité du public cultivé, la figure de Thomas Mann est celle d'un grand écrivain qui a su défendre les valeurs humanistes contre le nazisme, jusqu'à soutenir les alliés et à prendre la nationalité américaine pendant la guerre. Mais on sait aussi qu'il avait passionnément défendu la cause de l'Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, à partir d'une position clairement « réactionnaire » : l'Allemagne se battait pour défendre la « culture » contre la « civilisation » libérale et démocratique incarnée par l'Angleterre et la France. L'engagement de l'auteur de La Montagne magique contre la folie nazie supposait évidemment l'abandon de cette doctrine défendue dans les Considérations d'un apolitique, mais, comme le montre notre ami Mark Lilla, cela ne signifie pas que ce livre brillant et choquant n'ait rien à nous apprendre.
Ph. R.
« Je veux tout dire – voilà l’ambition de ce livre. »
Thomas Mann, Considérations d’un apolitique
Le vendredi 4 août 19141, les troupes allemandes envahissent la Belgique neutre et le soir, l’Angleterre et l’Allemagne sont en guerre. Le lundi suivant, dans une lettre, par ailleurs sans grand intérêt, adressée à son frère Heinrich, Thomas Mann fait un aveu surprenant :
Je crois encore rêver… Quelle apparition ! À quoi l’Europe ressemblera-t-elle après, au-dedans et au-dehors, quand tout sera terminé ? Si la guerre s’éternise, je serai très certainement ce qu’on appelle « ruiné ». Qu’il en soit ainsi ! Quelle importance face aux bouleversements, et surtout aux bouleversements psychiques généralisés, que la guerre entraîne nécessairement ? Ne devons-nous pas être reconnaissants pour cette opportunité tout à fait inattendue de vivre des événements d’une si grande ampleur ? Je ressens par-dessus tout une incroyable curiosité et, je l’avoue, une profonde compassion pour cette Allemagne honnie, incompréhensible et maudite.
À l’époque, Thomas Mann a 39 ans et il est déjà un auteur reconnu. Les Buddenbrook, son premier roman publié en 1901 à seulement 26 ans, l’a rendu célèbre dans toute l’Europe et va lui valoir le prix Nobel de littérature en 1929. Même s’il ne publie qu’un roman pendant une vingtaine d’années, ses nouvelles et novellas2, dont Mort à Venise (1912), le maintiennent au centre de l’attention littéraire. C’est un membre respecté de la bonne société cultivée dans sa ville de Munich. Il va au concert, fréquente des compositeurs, lit Goethe, envoie ses enfants à la Volksschule et n’exprime jamais d’opinion politique. Il est alors, comme il le reconnaîtra avec humour, un bon bourgeois allemand.
Tout bascule en 1914. L’origine de ce changement reste un mystère – c’est comme si un démon intérieur avait été libéré. Du jour au lendemain, il devient un défenseur intransigeant et véhément de la cause allemande sur la scène internationale, produisant des articles et des discours qui font de lui la coqueluche de la droite nationale völkisch. Alors que la guerre s’éternise, Thomas Mann met peu à peu ses projets littéraires de côté pour se consacrer entièrement à la défense de l’Allemagne contre les assauts d’idées occidentales « étrangères » : le progrès et la démocratie. Il n’achève pas ses Considérations d’un apolitique avant le début de l’année 1918, alors que l’Allemagne est sur le point de lancer une dernière offensive vouée à l’échec. L’ouvrage arrive en librairie en octobre, quelques semaines avant la signature de l’armistice, une naissance bien inopportune.
Si Thomas Mann pense alors que les Considérations seront une façon de sortir de la politique, il se trompe lourdement. La politique n’en a pas fini avec lui, et n’en aura jamais fini. L’Allemagne d’après-guerre sombre économiquement dans la précarité et politiquement dans le chaos, alors que des groupes d’extrême droite et d’extrême gauche s’affrontent avec violence et tentent de renverser la jeune République de Weimar. Cette crise finit par obliger l’auteur à prendre ses distances avec nombre d’idées formulées dans les Considérations. En 1930, quand les nationaux-socialistes remportent un nombre inquiétant de sièges au Parlement – un avis de tempête, selon Thomas Mann –, il prononce un discours courageux et sans ambiguïté intitulé « Un appel à la raison » pour dénoncer l’idéologie fanatique et réactionnaire du nazisme :
Le fanatisme devient une planche de salut, l’enthousiasme une extase épileptique, la politique un opium pour le peuple, une eschatologie prolétarienne ; et la raison se voile la face.
Il devient bientôt un homme à abattre.
Quand Hitler consolide son pouvoir en 1933, Mann est en tournée en Europe pour y donner une série de conférences sur Wagner ; quelques jours plus tard, sa famille et ses amis lui déconseillent vivement de rentrer à Munich. Il ne reviendra jamais. Après un bref séjour en France, il passe les cinq années suivantes en Suisse avant de s’installer aux États-Unis en 1938, d’abord à Princeton puis à Los Angeles. Pendant cette période, il devient une voix importante dans la communauté des intellectuels émigrés et s’élève sans relâche contre la complaisance et l’isolationnisme des démocraties occidentales. Lorsque la guerre éclate enfin, il prononce des discours de propagande démocratique dans tous les États-Unis et enregistre régulièrement des émissions radio en allemand à destination de son ancienne patrie. Il recevra par la suite de nombreuses distinctions, rencontrera le Président Roosevelt et obtiendra la nationalité américaine en 1944.
À bien des égards, les Considérations s’avèrent le point central autour duquel tourne sa destinée d’écrivain. Elles semblent non seulement l’avoir obligé à s’impliquer dans les forces historiques les plus puissantes de son époque, mais aussi l’avoir libéré en tant que romancier. Le traité achevé, il revient à une ébauche écrite avant la guerre pour « une pièce satirique… un conflit drolatique entre aventure macabre et sens du devoir bourgeois », qu’il voit d’abord comme le pendant comique de Mort à Venise. Six ans plus tard, elle voit le jour sous la forme de La Montagne magique, ce sublime millefeuille tragi-comique qui semble parler de tout : de la nature du temps, de l’éros, du corps et de l’esprit, de l’humanisme, de la mort, du progrès, de la politique et de la neige. (Si vous êtes lassé de La Montagne magique, vous êtes lassé de la vie.) Les quinze années suivantes sont consacrées à l’ambitieuse tétralogie biblique Joseph et ses frères, dont le dernier volume paraît en 1943. Et, à la stupéfaction générale, il livre son dernier chef-d’œuvre, Le Docteur Faustus, seulement quatre ans plus tard.
Malgré son importance dans la vie de Thomas Mann, Considérations d’un apolitique est son œuvre la moins lue et la moins appréciée. La plupart des lecteurs d’aujourd’hui trouveront les opinions politiques qu’il y exprime répugnantes, tout comme Mann lui-même finit par le voir. Le lectorat de ce texte s’est donc le plus souvent limité aux historiens qui s’intéressent au climat intellectuel en Allemagne pendant la guerre et la période de Weimar, et à ceux qui tirent des leçons morales et politiques de la transformation de Mann en un partisan de la démocratie. On peut tout à fait tirer de tels enseignements. Mais on perd complètement de vue ce qu’il voulait défendre dans ce livre. Certes, il s’oppose à la révolution, à la démocratie, au libéralisme, à l’internationalisme, aux Lumières et au capitalisme sauvage à l’anglaise. Certes, il défend la cause de l’Allemagne dans la guerre. Mais au nom de quoi ? Qui est cet homme « apolitique » qu’il pense devoir défendre, et pourquoi ?
Malgré tout ce que l’on a pu écrire sur les Considérations comme document historique et biographique, elles restent une œuvre inexplorée, mais aussi une œuvre actuelle, car on y trouve enfouie une discussion sérieuse sur la relation entre art et politique. Mann l’a écrite à une époque où s’exerce, comme aujourd’hui, une forte pression sur les artistes pour qu’ils affirment leurs appartenances politiques et construisent leurs œuvres en fonction de celles-ci. Il a toujours rejeté cette pression et encouragé les autres à faire de même. Mais il lui a fallu vivre deux guerres mondiales pour enfin reconnaître que l’artiste a un rôle crucial à jouer dans une vie politique saine. C’est la leçon qu’il finit par tirer de cette apologia pro vita sua virulente et débridée.
« Le concept d’“allemand” est un abîme »
Thomas Mann, Considérations d’un apolitique
Thomas Mann naît dans le port hanséatique de Lübeck en 1875, peu de temps après l’unification allemande et la proclamation du Reich. Sa respectable famille de négociants, miroir de celle des Buddenbrook, est sur le déclin, faute de vitalité, de talent, ou simplement de chance. Son père meurt subitement en 1891 et laisse un testament exigeant que l’entreprise soit vendue, puisque ses fils n’avaient pas démontré de disposition particulière pour les affaires. Son frère Heinrich, de quatre ans son aîné, quitte alors la maison et devient écrivain nomade ; il ne reste que peu de temps dans chaque ville et chaque pays, composant toujours des satires cinglantes de la société et de la vie politique wilhelmiennes. Thomas a ses propres ambitions littéraires, qui sont aussi bien un lien qu’une source de conflit avec Heinrich. Pendant un peu plus d’un an, à partir de 1895, les frères vivent ensemble en Italie, principalement dans la petite ville de Palestrina, à l’extérieur de Rome. Ils écrivent, lisent le travail de l’autre, jouent aux échecs, se coupent du reste du monde. Ils ont également des disputes mémorables qui font ressortir des différences de tempérament qui compliqueront leur relation durant toute leur vie. Heinrich est avenant et attiré par la vie du Sud qu’il trouve stimulante, aussi bien sur le plan érotique qu’artistique. C’est un mondain, qui écrit avec facilité – trop de facilité selon Thomas, qui trouve que presque tout ce que publie son frère est de mauvais goût, superficiel et bâclé.
Thomas est plus réservé, plus introverti. Son penchant homoérotique – un secret nécessairement bien gardé – a pu y contribuer. Un autre facteur a joué, tout aussi important : son sens aigu de l’intégrité artistique, développé depuis son plus jeune âge. Cela ne dérange pas le moins du monde Heinrich d’être un écrivain radicalement moderne et une figure publique d’intellectuel engagé. Thomas est de la vieille école, il n’est pas attiré du tout par l’art pour l’art de la bohème ou par les courants révolutionnaires. Pour lui, l’artiste doit exister dans notre monde mais sans en faire partie, presque comme les anges des Ailes du désir de Wim Wenders qui flottent au-dessus de Berlin, témoins de nos travers mais toujours bienveillants, et parfois tentés de rejoindre les rangs des mortels. La belle novella de Mann Tonio Kröger (1903), son œuvre préférée, décrit un écrivain « rongé par l’ironie et l’esprit, détruit et paralysé par la lucidité », qui tente sans succès de rejoindre le flux de la vie et de connaître à nouveau « l’extase de la banalité ». Le récit s’achève sur la résignation du personnage : « Je suis entre deux mondes, je ne suis chez moi dans aucun. » Difficile de savoir si Mann a jamais ressenti un tel apaisement, mais il finira malgré tout par voir son détachement naturel comme la source de sa liberté et la condition de tout art digne de ce nom. Comme il le formule dans les Considérations, « l’exquise supériorité de l’art sur le simple intellect réside dans son ambiguïté vivace, sa profonde absence d’engagement, sa liberté intellectuelle ». S’engager revient à abandonner son poste en tant qu’artiste.
Pourtant, en août 1914, Mann abandonne son poste. Sa réaction enthousiaste à la guerre, bien que difficile à comprendre aujourd’hui, est alors tout à fait banale. Par contraste, Heinrich est l’un des rares intellectuels allemands à dénoncer immédiatement et publiquement la guerre et à affirmer son espoir de voir l’Allemagne vaincue et une république démocratique établie. Thomas rejette violemment la position d’Heinrich, qu’il voit comme un « radicalisme de la belleza » et une expression de haine envers la germanité tout entière. Heinrich écarte lui aussi les propos de son petit frère, qui lui paraît complètement dépassé ; comme il le dit à un ami, « mon frère apprécie la guerre esthétiquement, comme il apprécie tout le reste ». Heinrich semble prêt à en rester là, mais pas Thomas. Heinrich a joué un rôle démesuré dans la vie intérieure de Thomas. Le fait que son frère mène, à ses yeux, cette vie de faux artiste a semblé représenter une menace permanente pour sa propre vocation. Dans une lettre révélatrice et particulièrement véhémente, il écrit un jour à Heinrich : « Tu ne peux pas voir la vérité et l’ethos de ma vie, car tu es mon frère. » Heinrich a sans cesse fait preuve d’une remarquable retenue et n’a jamais perdu patience. « J’ai toujours eu conscience de l’hostilité de ton esprit », répond-il en espérant que « tu comprennes un jour que tu n’as pas besoin de me voir comme un ennemi ».
Mais Thomas est le genre de personne (on en connaît tous une) qui a besoin d’un adversaire pour développer sa propre identité. La formule bien connue de Carl Schmitt – « l’ennemi est notre propre question sous forme d’image » – semble pertinente ici. Et, quand la guerre a éclaté, l’image d’Heinrich comme ennemi artistique s’est confondue, dans l’esprit de Thomas, avec celle de l’Entente et de la France en particulier comme ennemies militaires de l’Allemagne. Ou bien, pour le dire autrement, la défense de son propre Sonderweg s’est trouvée terriblement emmêlée avec la défense de celui, historique, de l’Allemagne. Thomas a reconnu dans une de ses lettres que « le besoin de considérer toute chose en termes intimes m’a conduit il y a longtemps à voir le sort de l’Allemagne symbolisé et personnifié dans mon frère et moi ». Même pour un écrivain, il était remarquablement égocentrique.
Trois durs mois après le début de la guerre, Mann publie son premier article politique, « Réflexions en temps de guerre », qui allait scandaliser non seulement son frère mais l’opinion littéraire internationale. Dans toute l’Europe, ses camarades écrivains s’interrogent : comment l’auteur d’un roman aussi subtil et sublimement construit que Les Buddenbrook a-t-il pu écrire des phrases comme celles-ci ?
Nous n’avions pas cru à la guerre, notre pensée politique était incapable de reconnaître que nous avions besoin d’une catastrophe européenne… Du fond de nos cœurs, nous sentions que le monde, notre monde, ne pouvait plus continuer ainsi. Nous connaissions bien ce monde de paix et ses manières frivoles… Un monde odieux qui n’existe plus – ou qui n’existera plus une fois que la tempête sera passée ! Ne regorgeait-il pas de vermine spirituelle autant que de cafards ? Ne fumait-il pas, ne puait-il pas la civilisation en décomposition ?
L’article n’est rien moins qu’une déclaration de guerre – dans la terminologie de Mann, une guerre pour la « Culture » contre les ambitions de la « Civilisation ». Selon ce vieux trope allemand, la Civilisation représente la raison, le scepticisme, la charité, la démocratie et le progrès, tandis que la Culture, plus primordiale, tire son énergie de la partie sombre de la nature humaine et génère des sentiments plus intenses, et donc une meilleure création artistique. Thomas pensait que le but des Français, des Anglais et de Heinrich était de détruire l’Allemagne cultivée et de la transformer en une nation domestiquée et démocratisée, peuplée de bourgeois béotiens capitalistes. « Ils veulent nous rendre heureux », écrit-il avec mépris, mais nous, Allemands, refusons de « céder au processus de civilisation ».
« Réflexions en temps de guerre » est la meilleure introduction à nos verbeuses Considérations. Mais ces dernières n’auraient peut-être jamais été écrites sans l’intervention spectaculaire de Heinrich. Irrité par cette publication et par une conférence que Thomas avait donnée sur Frédéric le Grand, Heinrich fait paraître en 1915 un long article polémique qui prend pour cible les intellectuels nationalistes tels que son frère. Sobrement intitulé « Zola », il s’agit d’une description emphatique du rôle d’Émile Zola dans l’affaire Dreyfus et d’une comparaison implicite entre les intellectuels allemands favorables à la guerre et les réactionnaires français antidreyfusards et malhonnêtes. Cette ode à l’héroïsme de l’intellectuel engagé à la française n’a rien d’original, mais Thomas la prend comme une violente attaque personnelle. Il est particulièrement blessé par la remarque de Heinrich sur les antidreyfusards – qui lui semble, par extension, adressée à titre personnel – faisant « partie du troupeau ordinaire, le troupeau qui un jour disparaîtra. Ils avaient fait leur choix entre l’histoire et l’instant présent et avaient prouvé que, malgré tous leurs talents, ils n’étaient que d’amusants parasites ».
Après avoir lu ce passage, Thomas coupe les ponts avec son frère. Les nombreuses tentatives de réconciliation de Heinrich sont rejetées sans recours possible et, alors qu’ils vivent à un kilomètre l’un de l’autre à Munich, ils ne s’adressent plus la parole avant 1922. Ils se croisent en silence à l’opéra, s’aperçoivent de loin aux enterrements, mais rien de plus. Heinrich continue de travailler sur ses romans et devient une figure encore plus importante à gauche, parmi les intellectuels engagés. Thomas se replie sur lui-même et consacre toute son énergie à rétablir la vérité.
« S’il est puissant, un manifeste peut au mieux fanatiser, mais seule une œuvre d’art peut libérer. »
Thomas Mann, Considérations d’un apolitique
Les Considérations ne sont pas un traité classique, organisé et composé pour convaincre les lecteurs d’une chose ou d’une autre. Ce sont les archives d’un esprit en colère, en quête de compréhension de lui-même, un mélange troublant de discours élevé et de coups de sabre, de distance et de polémique, voire de cruauté. On y trouve des digressions mémorables sur le tempérament allemand, l’histoire européenne, la littérature russe et les phares intellectuels de Mann : Schopenhauer, Wagner et Nietzsche. Certains paragraphes, en revanche, semblent presque tirés des Notes du sous-sol de Dostoïevski ou des Mémoires d’un névropathe de Daniel Paul Schreber, et mêlent si bien lucidité, fantasme et spleen que le lecteur ne sait jamais à quelle version de la personnalité de l’auteur il doit s’attendre. On se sent parfois comme un psychanalyste qui écoute un monologue saturé d’associations d’idées, orbitant autour d’un centre encore inconnu. Et parfois on croit assister à un exorcisme.
Lues comme un pamphlet politique, les Considérations sont une expression classique de la réaction moderne. Les passages les plus extrêmes ont fait de lui la coqueluche de la droite allemande d’après-guerre, qui le plaçait sur le même piédestal que des esprits de seconde zone comme Oswald Spengler et Arthur Moeller van den Bruck. Tous les clichés habituels y sont présents : le nationalisme völkisch, la romantisation de la guerre, le mépris pour la raison, l’hostilité envers la démocratie, le dédain pour l’humanitarisme, et même la déploration de l’américanisation. Comme dans « Réflexions en temps de guerre », les déclarations comme celle qui suit sont légion :
[Dans] Deutsches Volk, on entend quelque chose non seulement de national, mais aussi de différent dans son essence, de meilleur, plus élevé, plus pur, oui, plus saint que dans l’expression « peuple anglais » ou « peuple français ». Volk est un son véritablement sacré.
Débarrassons-nous donc de ce slogan étranger et répugnant, « démocratique » ! Jamais l’état mécanico-démocratique de l’Occident ne nous deviendra naturel. Germanisons le mot, disons « national » plutôt que « démocratique ».
On l’a souvent vu ainsi, le rôle téléologique de la guerre a été de confirmer, de préserver et de renforcer le tempérament national : c’est la grande défense contre la destruction rationaliste de notre culture nationale.
Comment Mann imagine-t-il que de telles déclarations polémiques puissent servir à défendre l’homme « apolitique » ? C’est ce qui reste le plus difficile à comprendre dans les Considérations. Mais que veut-il dire alors par « politique » ? Il faut passer le premier tiers de l’œuvre pour enfin lire ceci : « La politique est le contraire de l’esthétisme. » C’est certainement la définition la plus idiosyncratique qu’on ait jamais pensé à donner de ce terme. Mais elle révèle qu’ici « la politique » est en réalité un terme générique pour désigner toutes les forces de la vie moderne qui, pour Mann, mettent en danger ce que Michael Oakeshott, dans une formule inspirée, a appelé « la voix de la poésie dans la conversation de l’humanité ». Cette distinction très personnelle entre esthétique et politique sous-tend d’innombrables oppositions tout au long de l’œuvre : l’art contre l’intellect, l’âme contre la société, l’ironie contre le moralisme, la nation contre la république, les idées de 1914 contre celles de 1789, et ainsi de suite. Moi, « l’homme apolitique », semble dire Mann dans un foisonnement rhétorique, je m’oppose à tout cela. (Tous les réactionnaires ont un tout cela.)
Qui est donc cet intellectuel, défenseur de « la politique » ? Mann l’appelle le Zivilizationsliterat, un mot ingrat, même en allemand, et que l’on peut traduire par « l’homme de lettres de la civilisation ». Pour Mann, le terme Literat est péjoratif et désigne un mauvais écrivain, un dilettante imbu de lui-même qui se croit destiné à devenir le guide moral du monde. Ce type de personne croit à la justice, au progrès et à la démocratie, et il espère vivement élever l’Allemagne au niveau du Paraguay, ajoute Mann avec fiel. Mais, avant tout, il est convaincu que l’art n’est pas une fin en soi, que ce n’est qu’un outil pour faire progresser la civilisation et atteindre des objectifs politiques humanistes. Le Literat est le contraire, l’ennemi même du vrai artiste ; c’est un prosélyte qui veut « soumettre l’intellect et l’art à une doctrine de salut démocratique ». C’est là la grande trahison.
La meilleure traduction de Literat reste probablement « Heinrich ». Déjà avant la guerre, Thomas était gêné par la propension de son frère aux jugements accusateurs, notamment lorsque Heinrich écrit en 1911 qu’« un intellectuel qui s’associe à la classe dominante est aujourd’hui coupable de trahison envers l’esprit ». Plus frais encore dans la mémoire de Thomas brille un passage de « Zola » où son frère affirme que « la littérature et la politique ont le même objet, le même but », et que « Zola savait que son œuvre devenait plus humaine à mesure qu’il se politisait ». On trouve même des passages enflammés où Heinrich sonne comme un membre du politburo en pleine promotion du réalisme socialiste :
L’éveil des masses ! Cela peut-il devenir notre objectif ? Oui, même ça ! Pour la littérature aussi, il faut que les masses s’éveillent !
Difficile de savoir ce qui consterne le plus Thomas dans de tels extraits : la posture messianique de l’auteur engagé qui se voit comme le porte-parole du « peuple » (qu’il ne connaît presque pas), l’entité moralement supérieure qui ose dire la vérité aux puissants (qu’il connaît encore moins), ou l’appel à faire de l’art une propagande exaltante. Ce qui intéresse réellement ces gens-là – les jacobins, comme les appelle Mann –, « au fond ce n’est pas l’art du tout, mais le manifeste ».
À mesure que ces personnes s’enhardissent, l’espace culturel dans lequel travaille le véritable artiste devient étouffant et hostile. Un passage décrivant le jacobin aurait pu être écrit aujourd’hui :
La censure et l’exclusion de ceux qui pensent différemment sont en parfait accord avec son concept de liberté… Puisqu’il croit détenir la vérité, « la vérité qui éblouit de sa clarté », son amour pour la vérité est mal en point… Il s’imagine autorisé, que dis-je ? moralement contraint de reléguer au fond du plus profond des puits toute façon de penser qui ne peut ni ne veut reconnaître ce qui rayonne de vérité de façon si absolue pour lui. Il n’y a que « oui » ou « non », que des moutons ou des chèvres, il faut « se prononcer ». La tolérance et le retard seraient criminels. Il est persuadé qu’il doit sauver son âme, et qu’il ne faut donc pas passer une heure de plus à fraterniser, ne serait-ce qu’en apparence, avec des idiots entêtés qui ne voient pas ce qu’il voit.
Ce qui disparaît dans un tel environnement, c’est la vision particulière de l’artiste lui-même.
On oublie que les convictions traînent sur le pavé et que n’importe qui peut les ramasser et se les approprier.
Et pourtant que sont les Considérations sinon un manifeste ? Et de quoi sont-elles remplies sinon d’opinions trouvées par terre dans les rues de n’importe quelle ville ou village allemand en 1914 ? L’absence totale de lucidité de Mann à cet égard transforme les Considérations en une fascinante étude de cas psychologique. Dans la majeure partie de l’œuvre, il cesse d’être un artiste et devient juste un autre type, le réactionnaire. Il faudra attendre de nombreuses années avant qu’il le reconnaisse.
« Aucune introspection ne laisse son objet inchangé… Personne ne reste tout à fait le même après s’être découvert. »
Thomas Mann, « Culture et socialisme »
Le monde dans lequel sont nées les Considérations n’a plus rien à voir avec celui dans lequel elles ont été conçues. Le choc de la défaite de l’Allemagne et le caractère punitif du traité de Versailles, aggravés par l’hyperinflation, ont transformé le paysage idéologique. Les principaux camps ne sont plus républicains libéraux, socialistes et conservateurs ; l’Allemagne doit maintenant composer avec des factions révolutionnaires rivales et très violentes. À gauche, des groupes radicaux inspirés par la Révolution russe sont à l’origine des révolutions de novembre 1918 en Allemagne et de l’éphémère république des conseils de Bavière. À droite, ce sont des nationalistes militaristes dont l’idéologie intransigeante et cruelle est un mélange empoisonné de Nietzsche, de Spengler et d’Ernst Jünger, et dont l’arme favorite est l’assassinat politique. À son grand désespoir, Mann se trouve associé à des figures de droite qu’il déteste et encombré d’admirateurs qui ont pris un peu trop au pied de la lettre les envolées rhétoriques des Considérations sur le déclin de la civilisation et les racines daïmoniques de la culture.
En 1922, il comprend qu’il doit agir. Au début de l’année, Heinrich a failli mourir des complications d’une appendicite et Thomas s’est précipité à son chevet. Leur réconciliation a semblé libérer Thomas de son obsession pour son frère et lui ouvrir les yeux. Puis, en juin, le ministre juif allemand des Affaires étrangères, Walther Rathenau, est abattu dans les rues de Berlin par des nationalistes antisémites. Cet événement décide Mann à prononcer un discours saisissant « Sur la république allemande », dans lequel il soutient explicitement le nouveau régime. Sa fille Erika l’a comparé à une bombe jetée par son père dans sa propre maison. Mann a surtout voulu prendre position publiquement contre les passions réactionnaires qui parcourent la société et contre ce qu’il appelle la « vulgarité sentimentale ». Mais il a aussi conscience que la jeunesse allemande est captivée par ce nouveau romantisme politique macabre (souvenez-vous de ces jeunes visages de nazis rayonnant aux autodafés) et qu’il va falloir trouver un autre objet de fascination pour les en écarter. Et c’est ainsi que Mann se lance dans une célébration étonnamment exaltée de la démocratie, qu’il fait découler tant bien que mal des traditions allemandes les plus ancrées grâce à une comparaison inspirée entre Novalis et Walt Whitman. Cependant, le discours ne convainc personne et se contente de placer l’auteur dans le collimateur des journaux radicaux de droite, dont l’un titre même : « Mann passe par-dessus bord ! »
C’est dans La Montagne magique que la confrontation avec l’esprit réactionnaire a vraiment lieu. La novella d’origine devait s’articuler autour de Hans Castorp, un jeune bourgeois un peu rêveur qui atterrit dans un sanatorium suisse et devient le sujet d’étude pédagogique au centre d’une dispute politico-philosophique entre Settembrini, un humaniste rationnel italien (une version comique de Heinrich), et Bunge, un pasteur protestant conservateur (une version de Thomas). Les carnets de Mann de cette époque ayant tous été perdus ou détruits, on ignore comment cette version devait finir. Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’à mesure que l’atmosphère idéologique devient plus fétide dans les premières années de la république de Weimar, Mann transforme son récit en un roman plus ambitieux, reflétant la situation contemporaine. Le doux pasteur Bunge se trouve ainsi métamorphosé en l’un des personnages de Mann les plus mémorables, Leo Naphta – un dandy juif laid et aigri, formé par les Jésuites, qui prêche un mélange excentrique d’intégralisme catholique et de révolution marxiste, et qui attend avec impatience une apocalypse sanglante qui ferait advenir le Royaume de Dieu sur terre3.
Le débat entre Naphta et Settembrini commence comme une mise en scène mi-sérieuse mi-comique pour convaincre Hans. Mais, au fil de l’histoire, il apparaît clairement qu’aucun des deux personnages n’est tout à fait cohérent dans ses positions et que les différences entre eux vont bien au-delà de simples désaccords. Settembrini a beau être un rationaliste naïf, il se connaît. Naphta, lui, est possédé par un esprit malin qui se jette sur toutes les idées qui pourraient alimenter sa rancœur universelle – d’où l’ampleur syncrétique de ses sources, de la théologie médiévale au Capital. Naphta a des raisons légitimes de haïr le monde – enfant, il a vu son père se faire crucifier lors d’un pogrom, et il est lui-même en train de mourir de la tuberculose –, mais il a réagi en transformant sa colère en une théologie politique meurtrière. Il n’est pas un conservateur traditionnel, de droite ou de gauche, mais plutôt un « réactionnaire révolutionnaire » dont le but est de s’emparer du futur en faisant renaître la civilisation dans le ventre d’un passé oublié. Mann décrit parfaitement cette façon de penser dans un discours de 1930 :
On proclamait alors l’avènement d’une nouvelle mentalité pour l’ensemble de l’humanité, qui n’aurait rien à voir avec les principes bourgeois comme la liberté, la justice, la culture, l’optimisme, la foi dans le progrès… Elle se traduisait par un retour en arrière irrationnel, qui mettait le concept de la vie au centre de la pensée… Elle mettait sur un piédestal et vénérait en tant que véritable cœur de la vie la Mère-Chthonienne, la noirceur de l’âme, les Enfers sacrés de la procréation.
Le contraste entre ce passage et le premier paragraphe des « Réflexions en temps de guerre » de 1914 est saisissant ; Mann y décrivait l’« élégante sauvagerie » de la culture qui puise sa force dans « les oracles, la magie, la pédérastie, les dieux guerriers, les sacrifices humains, les sectes orgiaques, les inquisitions, les bûchers d’hérétiques, les maladies monstrueuses, les procès de sorcières, la mode de l’empoisonnement, et tant d’autres abominations pittoresques ». Il comprend de l’intérieur cette « nouvelle mentalité ».
Quand Naphta finit par se tirer une balle dans la tête vers la fin de La Montagne magique, on ne peut s’empêcher de penser que Mann s’est enfin débarrassé d’une partie de lui-même. C’est visiblement ce qu’en a aussi pensé Walter Benjamin. Dans une lettre adressée à Gershom Scholem en 1925, Benjamin explique que, bien qu’il ait haï l’auteur des « Réflexions en temps de guerre », il est tombé amoureux de celui de La Montagne magique :
Je suis obligé d’imaginer qu’un changement intérieur a eu lieu chez l’auteur à mesure qu’il écrivait. Mais, à vrai dire, je suis certain qu’il a eu lieu.
« La devise de l’artiste : “Quiconque généralise est perdu.” La devise du politicien : “Les cas difficiles font de mauvaises lois.” »
W. H. Auden, Le Prolifique et le Dévoreur
Thomas Mann avait en effet vécu une transformation intérieure depuis 1914, mais pas une métamorphose complète. « Culture et Politique » (1939) est, dans son œuvre, ce qui se rapproche le plus d’un mea culpa pour les élucubrations politiques des Considérations. Dans cet essai, il décrit la façon dont toute son éducation l’a conduit à voir la démocratie comme une menace pour la culture et pour la liberté intérieure de l’artiste. Pourtant, « je ne comprenais pas grand-chose au rapport entre morale et liberté civique et ne m’en souciais guère ». Il le comprenait alors, l’héritage de l’Allemand apolitique dont il avait un jour chanté les louanges était devenu un cauchemar historique mondial :
Son mépris distingué pour la révolution démocratique avait fait de lui l’instrument d’une autre révolution, une révolution anarchique incontrôlable qui menaçait les fondations et les appuis de toute la morale et toute la civilisation occidentales ; une révolution mondiale plus dévastatrice que toutes les invasions des Huns par le passé.
Et pourtant Mann n’a jamais renié les idées esthétiques formulées dans les Considérations. Il n’est pas non plus revenu sur ses attaques contre l’artiste engagé. Cela vaut la peine de se demander pourquoi.
« L’objectivité, c’est la liberté » : cette phrase fonctionne comme un mantra dans les Considérations, et, pour Mann, elle ne vise pas ce qu’on entend généralement par objectivité scientifique. Plutôt que de nous donner une vision surplombante et non biaisée de la réalité, l’objectivité artistique nous permet de rester proches de l’eccéité des choses ; elle suppose une approche concrète, impartiale, pratique. D’une certaine façon, cela signifie laisser les choses être ce qu’elles sont, ne pas se les approprier sous un angle étroit et délimiter ainsi leurs connotations et leurs significations. Ce qui plaît à Mann dans la littérature du xixe siècle, par opposition à celle du xviiie, c’est ce qu’il appelle sa plus grande soumission à la réalité, désignant par là son ambiguïté, sa résistance aux recettes. Les auteurs qu’il admire le plus – parmi eux Flaubert, Dostoïevski et Tourgueniev – voient la vie à travers des stéréotypes et depuis plusieurs points de vue à la fois ; Tolstoï aussi, remarque Mann, jusqu’à ce qu’il enfile un monocle chrétien disgracieux et qu’il devienne ennuyeux.
L’artiste politique n’est à l’aise qu’avec un monocle car il a une mission de la plus haute importance à accomplir. Pour servir sa cause, il doit transformer une réalité en trois dimensions en un simple schéma en deux dimensions qui transmet un message. Cet artiste s’imagine qu’il crée librement, alors qu’il est l’esclave d’une idée. Tout aspect de la réalité qui ne sert pas cette idée lui est interdit. L’esthète puise librement dans le réel et le filtre à travers son imagination, toujours conscient que la réalité peut se présenter différemment sous un autre angle. Sa grande qualité est « de représenter les points de vue, de travailler sur les dialectiques, en laissant toujours celui qui parle avoir raison sur le moment ». On comprend que l’on est face à une œuvre littéraire lorsque les personnages se rebellent ; c’est le signe que l’auteur a été attentif. Mann développe cette idée dans une digression éclairante à propos de Pères et Fils de Tourgueniev. Ce roman a été largement critiqué à sa sortie en 1862 car aucun des personnages ne se comportait comme l’attendaient les tenants du grand débat « nihiliste » qui agitait la Russie au milieu du siècle. Le public, souligne Mann, ne pardonne pas à Tourgueniev d’avoir traité avec autant de bienveillance les conservateurs, les réactionnaires, les libéraux et les révolutionnaires radicaux. Le livre a été mal accueilli car ses lecteurs attendaient un manifeste ; à la place, il se sont retrouvés coincés avec une œuvre d’art.
Thomas Mann a fini par comprendre que liberté politique et liberté artistique étaient compatibles. Mais il n’a jamais renoncé à sa conviction que la liberté artistique peut servir de prise – voire de prise de conscience – sur les ambitions politiques. Il y a bien plus dans la vie que ce que nous imaginons dans nos valeurs et nos engagements, il faut maintenir une distance intérieure. De façon significative, même si Thomas Mann l’artiste est devenu politiquement démocrate, il n’est jamais devenu un artiste démocratique – une distinction subtile mais essentielle.
traduit de l’anglais par Constance Dreyfuss