Sartre s’éloigne

Voilà trente ans (15 avril 1980) qu’est mort Jean-Paul Sartre, dont les obsèques, au cimetière du Montparnasse, ont donné lieu à des manifestations de curiosité – et de ferveur, sans doute – populaires, dont, depuis près de soixante ans, depuis la disparition d’Anatole France, on n’imaginait pas qu’elles pussent accompagner le départ d’un écrivain, et qu’on croyait réservées à des personnages plus médiatiques.

Mais Sartre était bien, en ce temps où les néfastes people n’avaient pas encore fait leur apparition, un personnage médiatique, la dernière incarnation crédible du Grand Écrivain à la française, qui, à défaut d’être vraiment lu, est connu de tout un pays, et sollicité pour donner, ex cathedra (même si la cathedra de Sartre était parfois un tonneau), son opinion sur n’importe quel sujet. Le rôle a été inventé par Voltaire, la chaire occupée ensuite par Hugo, évidemment, par Barrès, sans doute, par Anatole France, André Gide – puis par Sartre et Malraux (avec, comme outsiders, Montherlant et Aragon, ces jumeaux). Depuis trente ans, elle reste vacante.

Le problème des Grands Écrivains officiels, c’est que leur œuvre, en grande partie consacrée aux « grands thèmes » de leur époque, court le risque de sombrer avec cette époque – qu’ils en aient été les chantres, ou qu’ils l’aient stigmatisé. Voltaire et Hugo – mais eux avaient du génie – ont échappé à cette malédiction. Anatole France a disparu corps et biens ; Barrès, très vite, selon la formule de Montherlant, s’est éloigné ; quant à Gide, il n’a plus son éclat d’antan (même si son œuvre recèle des pépites méconnues, comme Isabelle). Et Malraux ? Et Sartre ? Chacun a entendu parler de La Condition humaine et de La Nausée (et ces deux titres font sans doute partie des meilleures ventes au format de poche), mais on a du mal à imaginer que la lecture de l’un ou l’autre de ces romans puisse encore bouleverser les lycéens qui les voient inscrits au programme.

Bref, il est difficile de contester que « Sartre s’éloigne ». Qui le lit encore aujourd’hui ? Ses thuriféraires, évidemment, tels Michel Contat et Michel Rybalka, éditeurs en Pléiade des romans (dès 1981) et du théâtre, et auteurs de l’imposante recension des Écrits de Sartre (1970), ou encore, cité par l’éditeur de la Pléiade, l’universitaire qui voit en lui « l’auteur de l’œuvre autobiographique la plus importante peut-être de la littérature française » (sic). Au temps pour Rousseau, pour Rétif de la Bretonne, pour Chateaubriand : les Confessions, Monsieur Nicolas, les Mémoires d’outre-tombe, apparemment, ne seraient pas grand-chose comparé aux cent cinquante pages des Mots (auxquelles il faut ajouter les Carnets posthumes, et un récit de voyage inachevé, La Reine Albemarle). Sartre a toujours suscité des vocations à l’hagiographie, et, pour ses admirateurs, son œuvre est un monument insurpassable de la littérature française.

À l’inverse, ses adversaires – mais, après trente ans, le temps est arrivé de la paix des braves, et ils sont de moins en moins nombreux – voient toujours en lui l’inventeur nocif de la « littérature engagée », et l’auteur de déclarations et de formules (« Tout anticommuniste est un chien ») dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles n’étaient pas toujours marquées au sceau du bon sens. Ceux-là soulignent que Sartre, presque systématiquement, s’est trompé, qu’il a soutenu des régimes politiques aujourd’hui voués aux gémonies. Et après ? Chacun sait que la bonne conscience politique obéit à des modes, et que seuls les imbéciles ne disent jamais d’idioties (ils se contentent d’aligner des platitudes). Le privilège des gens intelligents – et Sartre, personne ne le contestera, était très intelligent – n’est-il pas de proférer des énormités, voire d’être parfois ridicule (le tonneau devant les usines Renault a beaucoup faire rire), sans pour autant passer pour des idiots ? Il faut, de plus, créditer Sartre d’une véritable générosité : il a pu se tromper – il ne s’en est pas privé –, mais ses motivations n’étaient jamais basses.

Entre ces deux attitudes extrêmes, la doxa actuelle concernant l’œuvre littéraire de Sartre serait à peu près celle-ci : « certes, c’est peut-être moins bien qu’on ne le pensait, son théâtre a quelque peu vieilli, Les Chemins de la liberté sont bien un peu ennuyeux, mais La Nausée, quand même, quel livre ! Et puis il y a Les Mots, qui sont un classique. » Une doxa injuste envers Les Chemins de la liberté, qui tient bien la route, et envers le théâtre qui, certes, n’a pas révolutionné l’art de la scène, mais dont, à défaut de représentation, la lecture est toujours plaisante.

La publication des Mots en Pléiade donne l’occasion de relire ces souvenirs avec un œil neuf (comme la Pléiade du théâtre avait permis de redécouvrir Nekrassov, le chef-d’œuvre oublié, digne de devenir un classique de la comédie de caractère, au même titre que Topaze ou Knock).

Il y a deux livres dans Les Mots : l’histoire d’une enfance, écrite d’une langue ferme, allègre, souvent brillante – et une réflexion sur la formation d’un adolescent, qui rappelle trop souvent les passages les plus « théoriques » de La Nausée. Les Mots démarre en fanfare par une généalogie familiale qui conduit le lecteur de la jeunesse du grandpère Charles Schweitzer (« En Alsace, aux environs de 1850, un instituteur accablé d’enfants consentit à se faire épicier. Ce défroqué voulut une compensation : puisqu’il renonçait à former les esprits, son fils formerait les âmes ; il y aurait un pasteur dans la famille, ce serait Charles. Charles se déroba, préféra courir les routes sur la trace d’une écuyère »), au veuvage prématuré de la mère, Anne-Marie, réfugiée chez ses parents avec le jeune Jean-Paul, et « redevenue mineure », forcée de demander à son père la permission de dix heures pour sortir dîner chez des amis (« Au milieu du repas, le maître de maison se levait de table pour la reconduire en voiture. Pendant ce temps, en chemise de nuit, mon grand-père arpentait sa chambre à coucher, montre en main. Sur le dernier coup de dix heures, il tonnait. Les invitations se firent plus rares, et ma mère se dégoûta de plaisirs si coûteux »).

En cinq pages éblouissantes, Sartre évoque quatre générations, une société, une époque. On croirait le Giono des Chroniques, en train de se lancer, jubilant, dans l’histoire d’une famille du Haut-Pays, ou celui de Cœurs, Passions, Caractères, capable de condenser, en une brève eau-forte, cinquante ans de la vie d’un personnage. Ce n’est peut-être pas un hasard si Sartre, comme Giono, était un admirateur de Stendhal. Et il est dommage que seule la première partie des Mots trahisse son influence – rapidité, alacrité, plaisir d’écrire et de raconter.

Tout ce qui concerne la petite enfance de Sartre, jusqu’à l’éblouissement de ses premières lectures, jusqu’à ses premières tentatives romanesques, et à la découverte de son imposture, lorsque, remplissant un questionnaire (il a dix ans, on est en 1915), il écrit que « son vœu le plus cher », c’est d’« être un soldat et venger les morts », donne lieu à des pages exceptionnelles. Mais, dès lors que l’enfant prend conscience de lui-même (après qu’une amie de sa mère, agacée par sa trop sublime réponse au questionnaire, lui a dit : « Tu sais, mon petit ami, ce n’est intéressant que si l’on est sincère »), le livre change de ton, devient de plus en plus analytique, démonstratif, une illustration volontariste et absconse de théories philosophiques, comme l’était, trop souvent, La Nausée.

On a l’impression que Sartre est un écrivain-né, qui prend plaisir à écrire, à raconter des histoires, à évoquer des ambiances (on pense aux belles pages de La Nausée sur le vide d’une journée de dimanche dans une petite ville), mais que, chez lui, le philosophe (avec son intelligence, sa subtilité, son goût de la pensée) entrave l’écrivain, qui dès lors se met à faire des démonstrations qui, pour brillantes qu’elles soient, n’ont plus grand-chose à voir avec la littérature.

Sartre, écrivain surtout préoccupé de philosophie, et qui n’avait rien à faire de la littérature, et ne s’en cachait pas, était sans doute trop intelligent, trop porté à l’analyse, à la réflexion, pour être un artiste aussi grand que ses dons le lui auraient permis. Ce qui n’enlève rien aux Mots, l’un de ses textes les plus littéraires.

Nous avons parlé des vocations hagiographiques suscitées par Sartre : l’édition des « Œuvres autobiographiques » en Pléiade en est un exemple. « Les Mots, chef-d’œuvre de l’autobiographie en France au xxe siècle », comme l’affirme l’éditeur ? Il n’a pas écrit « le chef-d’œuvre de l’autobiographie en France au xxe siècle », heureusement, car ç’aurait été oublier l’Enfance de Nathalie Sarraute, les souvenirs de Julien Green, les récits de Jean Genet – et l’Histoire égoïste de Jacques Laurent qui, curieusement, est souvent très proche des Mots (une parenté due, sans doute, à la formation philosophique des deux hommes, une parenté que Laurent lui-même n’aurait pas reniée, qui respectait son adversaire préféré, et appréciait Les Mots).

L’éditeur, en ce qui concerne les notes, s’en est donné à cœur joie : 410 pour les seules cent cinquante pages des Mots ! Un véritable record. Il est vrai qu’on y apprend que « un enfant gâté n’est pas triste, il s’ennuie comme un roi » est une allusion à une célèbre pensée de Pascal (on laisse le soin au lecteur de deviner laquelle – un indice : elle a inspiré à Giono le titre d’un roman) ; que l’éditeur « ne sait qui est Shurer, nommé “le père Shuster” dans la préoriginale » ; que « Les Petites Filles modèles est le titre d’un roman de la comtesse de Ségur, un des classiques de la littérature de jeunesse, paru en 1858 ». Pour leur plus grande partie, les notes consistent soit en allusions à d’autres passages de Sartre (ce qui n’est pas sans intérêt), soit en références à des lectures antérieures de l’œuvre de Sartre, la Pléiade devenant ainsi une espèce de digest de la critique sartrienne au cours des âges, ce qui est plus contestable. On y lit aussi de belles manifestations d’enthousiasme. « J’étais un laissé-pour-compte, palais de glace désert où le siècle naissant mirait son ennui » suscite la note suivante : « Très bel exemple de la pluralité des sens recherchée par le travail du style dans Les Mots, puisque se mêlent ici, […] » (suit une note de douze lignes).

Pour certaines notes dans lesquelles il ne cite pas des commentateurs plus anciens de Sartre, l’éditeur n’est pas toujours inspiré : Daniel de Fontanin (note 127) n’est pas « un personnage de La Belle Saison », mais tout simplement un personnage essentiel de l’ensemble des Thibault. De même, on hésite à le suivre lorsqu’il suppose que Sartre, en parlant de « vieillards proprets qui trempent leur plume dans l’eau de Cologne », vise le Montherlant d’Un voyageur solitaire est un diable. Lorsque Montherlant réunit les textes constituant ce volume publié en 1945, mais écrit au début des années trente, dont, il le dit dans sa préface, une partie du manuscrit a été effacée par le bris d’un flacon d’eau de Cologne, il n’avait pas quarante ans, et on pouvait donc difficilement en parler comme d’un « vieillard propret ».

Bref, toutes les notes ne sont pas indispensables, ni pertinentes, loin de là, et on regrette qu’une plus stricte politique éditoriale de la part des responsables de la collection n’ait pas permis de faire l’économie d’une partie d’entre elles.

Voilà trente ans (15 avril 1980) qu’est mort Jean-Paul Sartre, dont les obsèques, au cimetière du Montparnasse, ont donné lieu à des manifestations de curiosité – et de ferveur, sans doute – populaires, dont, depuis près de soixante ans, depuis la disparition d’Anatole France, on n’imaginait pas qu’elles pussent accompagner le départ d’un écrivain, et qu’on croyait réservées à des personnages plus médiatiques. Mais Sartre était bien, en ce te

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Christophe Mercier

Christophe Mercier

Ancien élève de l’École normale supérieure. Agrégé des lettres. Critique littéraire au Figaro et aux Lettres françaises. Dernier ouvrage paru : Longtemps est arrivé (Bartillat, 2019).