Un personnage à la Simenon
S’appuyant sur la correspondance nourrie entre son arrière-grand-père et sa femme, le réalisateur Emmanuel Marre retrace l’itinéraire trouble de cet Henri Marre qui, au milieu du tragique de l’époque, s’échine coûte que coûte à se faire une place. Comment devient-on un « collabo » ?
Sans tirer de loi générale, le réalisateur livre le portrait d’un homme plein de ressentiment qui, à 49 ans, a déjà subi plusieurs échecs. On le sait, les populismes et les dictatures trouvent souvent dans ces déclassés des soutiens fidèles en leur offrant une position et une dignité retrouvées.
La première scène, dans une soirée mondaine, nous montre un Henri Marre (incarné par Swann Arlaud) en demi-teinte, assez falot, à qui l’un des convives, qui lit dans les lignes de la main, lance avec mépris : « Vos lignes sont très peu visibles. Vous, vous êtes vraiment à l’abri ! Il ne peut rien vous arriver d’exceptionnel ! »
Dans les yeux de Swann Arlaud, la soif de revanche couve. Ce régime de Vichy, il le voit comme sa planche de salut, une opportunité pour « se repenser », comme il aime à dire. Il y a quelque chose du joueur acharné, obsessionnel, chez Henri Marre, qui a déjà tout perdu une première fois : lorsque rien ne va plus, on relance les dés.
Ancien directeur d’une société de conseil, il a été condamné pour avoir vendu la même étude à trois sociétés différentes ; adieu la belle villa de Viroflay, le standing, et l’admiration de sa femme.
Très réussie, la première heure du film suit cet homme de rendez-vous en rendez-vous, qui cherche à tout prix une porte où se glisser. On ressent la fatigue, les humiliations répétées, mais surtout l’envie qui le ronge. Sa propre chute se confond, dans son esprit, avec la défaite de la France : c’est d’un homme comme lui que le pays a besoin pour se redresser.
La technocratie au service de Vichy
Sa femme, Paulette (jouée par Sandrine Blancke), pèse sur la première moitié du film, dotée d’une présence-absence redoutable. Loin d’elle, à Vichy, Henri tente de s’immiscer dans les cercles du nouveau pouvoir.
Avant son apparition à l’écran, c’est une voix lancinante, mêlant amour, reproches et amertume, que l’on entend, au fil des lettres échangées. Paulette sait où frapper pour humilier son mari. C’est lui qui a dilapidé sa dot, qui a déçu la famille et qui, à présent, leur doit réparation. Or Henri Marre, d’une certaine manière, est gonflé de confiance en lui : il a écrit, pendant l’été 1940, un traité, Notre salut, sur les nouveaux moyens de management de la France nouvelle. Et, ce livre, il en est plus que fier.
Le titre du film est choisi à dessein : Notre salut, pour le personnage, c’est l’opportunité qu’ouvre le régime de Vichy, mais c’est surtout son livre, qui l’aveugle totalement. C’est en sa théorie qu’il croit, plus qu’en une idéologie, pétainiste ou nazie.
Son chef, le polytechnicien Henri Maux (Jean-Baptiste Marre), se déclare « catholique social » – ou du moins le voit-on ainsi – et prétend rester en place « pour éviter la casse ». Quant à Henri Marre, il affirme sa fidélité envers le Maréchal et sa vision d’un pays à restaurer.
Cela ne dédouane pas le personnage : si l’antisémitisme ne semble pas sa motivation essentielle, il est tout imprégné d’une misanthropie généralisée. Il en veut à l’humanité entière de ne pas lui avoir accordé la reconnaissance qu’il estime mériter. Aussi déteste-t-il à peu près tout le monde d’un même mouvement, y compris sa famille. Il craint de revoir sa femme, qu’il aime tout en la redoutant, et s’adresse à ses enfants avec froideur.
Détaché, Henri Marre est tout entier tourné vers son projet : appliquer ses théories sur le travail. En économiste, il entend rationaliser l’État et organiser le travail de manière plus efficiente. À la fin d’une réunion, il conclut, l’air de rien : « Mon livre est là, dans la pièce à côté, n’hésitez pas à le lire, peut-être adhérerez-vous à mes conceptions ? »
Henri Marre loue avec ferveur le maréchal Pétain, à ses yeux l’homme de la situation, conservateur et rassurant. Mais ce sont ses propres théories technocratiques qui l’exaltent véritablement. Il n’est à l’aise qu’avec les chiffres, les courbes, les statistiques. On ne trouve dans ce film quasiment aucune scène d’échange yeux dans les yeux avec une autre personne. Même avec sa femme, Henri parle peu, préférant éluder les sujets importants.
L’un des personnages les plus réussis est une jeune secrétaire en apparence lymphatique, mal dégrossie. Henri Marre l’embauche, alors qu’elle est clairement moins douée en dactylographie que les deux autres candidates. Pourquoi ? Elle lui semble « cartes sur table » et malléable à souhait. Le spectateur sourit devant cette jeune fille godiche. Cependant, lorsque Marre lui dicte une lettre où il est question du « ramassage de 850 Israélites », elle arrête d’écrire pour interroger son chef : « Ramassage » ? Heurtée, elle comprend qu’il y a là une opération innommable. Henri Marre, lui, ne cille pas, proposant tout juste de changer le terme pour « regroupement » ou « rassemblement ». Du moment que les Israélites en question rentrent bien dans les camions, avec des enfants, plus petits, et où l’essence est utilisée avec parcimonie, où serait le problème ?
Le dernier essai du philosophe des sciences Olivier Rey, Quand le monde s’est fait nombre1, analyse l’obsession contemporaine pour la statistique, conçue pour décrypter l’état du monde : progressivement, c’est le monde qui semble un reflet de la statistique. L’auteur met en lumière la déréalisation qu’opère, de nos jours, le recours constant aux chiffres, aux courbes, dans la politique. L’éducation disparaît derrière les enquêtes PISA, les chômeurs derrière une courbe, les indices, graphiques et taux acquérant une présence tangible. Littéralement, une pararéalité se construit, où l’on ne voit plus les visages. C’est elle que décrit à son tour Notre salut.
Une esthétique de la décadence
Comme dans le récent – et moins abouti – Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli (2026), Emmanuel Marre filme des scènes de fêtes lascives, où s’entremêlent danses débridées et festins bachiques avec leur débauche de plats en sauce et d’ivresse sémillante ; le tout accompagné de « tubes » entêtants et ringards tel Popcorn, lors d’une soirée chez le préfet limougeaud, ou bien encore Live Is Life d’Opus, sur les images de foule pendant le déplacement du maréchal Pétain à Limoges. Ce sont ainsi l’allégresse et l’inconscience collectives d’une masse unifiée – par la musique ou bien la politique – qui en ressortent.
Après la défaite, une partie des citoyens s’étourdit, incapable de voir ce qui se passe. Le film ne tranche pas sur ce que les uns ou les autres savent en réalité : Henri Marre, face à l’évidence, détourne le regard. Il ne veut pas voir ce qui contrarie son rêve d’ascension. Savoir ce que deviennent « ceux-là » ne le ferait, de toute façon, pas dévier de sa ligne. Sa femme a la vue tout aussi courte. Quelques employés, son sous-chef, sa secrétaire, décident de démissionner ou d’agir pour le Maquis. La plupart restent et, même, renforcent la collaboration par la délation active.
À l’échelle du Comité de lutte contre le chômage de Limoges, Henri Marre établit sa petite réputation, sans grand éclat. Il ne sera invité qu’à un seul dîner chez le préfet, et encore grâce aux relations de sa femme, de meilleur milieu que lui.
Délibérément, Emmanuel Marre opte pour une image poisseuse, grisâtre. Seules quelques rares trouées de verdure ponctuent une succession de scènes engluées.
Le point de fuite
Que comprit Henri Marre dans cette histoire ? Peu nous importe. Le plus terrible est que, quelle que fût son idéologie, il participât pleinement à ce qui se mit en place. « Nous n’avons pas de responsabilité directe », argue-t-il lors d’une réunion, « nous n’avons fait qu’appliquer les directives » et collaborer.
Henri Marre nous fait, par instants, penser à Fabrice del Dongo, plongé dans une bataille de Waterloo qu’il ne comprend pas. Mais, lorsque l’évidence de la déportation des juifs lui apparaît, il ne recule pas. Et, surtout, c’est d’eux ou lui qu’il s’agit, car tous ses efforts visent d’abord et avant toute chose à sa propre conservation.
Veillant prudemment à ne pas entrer dans les débats idéologiques, Henri Marre prétend volontiers qu’il est un « ingénieur », un « mécano », contre les « poètes » du régime. Pas de littérature ni de grandes tirades sur l’époque, mais le choix de la rationalisation et de la bureaucratie, avec sa propre éthique de la responsabilité. Une position commode à tenir, jusqu’à ce que le régime s’effrite. Alors, arqué sur ses obsessions, Henri Marre se terre avec une poignée de maréchalistes exaltés dans un cercle communautaire pour la révolution nationale, où les concepts sonnent cette fois dans le vide. Dans ce galimatias de fin de partie, une voix se fait entendre et parle de la « personne humaine ».
La dernière scène, un peu hallucinée, entre rêve et réalité, est particulièrement réussie. Le plan final reste en mémoire.