Le trouble incarné

Le trouble incarné

L'Inconnue

Arthur Harari

En salle le 26 août 2026

L’image manquante

Dans Diamant noir, Arthur Harari1 auscultait la surface opaque du milieu des diamantaires d’Anvers. C’était déjà l’œil de Niels Schneider, fixé sur sa loupe de gemmologue, que la caméra nous montrait en gros plan. Nous retrouvons ce même œil une décennie plus tard dans L’Inconnue, mais creusé, cerné, presque halluciné. Pour ce rôle, Niels Schneider a perdu beaucoup de poids et son apparence physique heurte d’entrée de jeu. C’est d’ailleurs le thème obsédant du film : l’image, celle qui nous captive et nous tient amoureux, ou celle que nous renvoyons et dont nous ne sommes pas toujours maîtres.

David Zimmerman2, incarné par Niels Schneider, est, au sens propre, mal dans sa peau. Photographe, il poursuit le travail de mémoire engagé par son père qui capturait les images de lieux villageois ou champêtres, transformés des années plus tard par l’urbanisme. La démarche est proche de celle de Georges Perec qui décrivait, dans Lieux3, des endroits aimés dans Paris à des dizaines d’années d’intervalle, pour suivre la disparition des commerces et les réaménagements urbains. Que voit-on ? Qu’est-ce qui disparaît ? Et que reste-t-il quand tout a disparu ? Car le père de David a fini par se suicider. Le fils emprunte les mêmes sentiers. Pour l’instant, son identité semble floue, tandis qu’il observe, scrute la vie des autres.

Autour de lui, sa mère, ses amis ou son ancienne maîtresse s’inquiètent, le prennent en charge. Un soir, une amie peintre l’emmène, à son corps défendant, à une fête-vernissage en mode électro-punk. Là, David revoit dans la foule un beau visage reflété dans un miroir – celui de Léa Seydoux – qu’il avait déjà saisi à travers l’objectif de son appareil dans un moment de vulnérabilité : serveuse lors d’un mariage, la jeune femme avait renversé un plateau et, humiliée par le chef de rang, avait rendu son tablier. David avait immortalisé la scène dans tout son déroulé.

Il y a quelque chose du Blow-Up d’Antonioni4 dans cette fascination pour une image-énigme. Sans logique ni vraisemblance, à peine s’approche-t-il de l’inconnue qu’elle saute sur lui et, en retrait de la fête, le viole pratiquement. Brutale, brève, la relation sexuelle semble également vitale, nécessaire. L’inconnue prend quelque chose à son amant de passage, avant de disparaître. Il y a quelque chose de vampirique dans cette étrange étreinte mais, ici, c’est la femme pleine de vie qui est le vampire et l’homme exsangue qui est la proie. Hors de lui-même, David s’effondre et, au réveil, se trouve dans un autre corps, celui de son amante, déjà partie dans son corps à lui.

La disparition de l’identité va de pair avec le travail de David sur les transformations urbaines. Les corps, les paysages gardent-ils quelque chose des regards qui se sont posés sur eux ? Selon une vieille croyance, prendre en photo quelqu’un, ce serait lui voler son âme…

 

Un fantastique du quotidien

Tout le film repose sur le pari que le spectateur croie à cet échange de corps. Or, cela fonctionne. L’étrange s’impose à nous naturellement. La suite du récit pourrait paraître grotesque si le film demeurait théorique, simple réflexion platonicienne sur les rapports entre le corps et l’âme. Mais Arthur Harari s’en tient à la littéralité, conservant l’effet de surprise, presque de sidération qui suit le basculement. Comme dans un film d’horreur pure. David, dans le corps de l’inconnue, est confronté à chaque petite épreuve de son quotidien. Chaque rencontre avec ses proches se solde par une impossibilité à exposer ce qui lui est arrivé. C’est au seul Google qu’il ose poser quelques questions. La peur qui s’empare de lui, au-delà du vertige, trouve une expression dans le rythme très prenant de la musique, composée par Andrea Poggio, Enrico Gabrielli et Tommaso Colliva.

La seule issue, pour David, consiste à retrouver son corps et donc à mener une enquête sur l’identité de l’inconnue. Mais Harari introduit une subtilité supplémentaire, qui n’est pas un simple twist de scénario. Quand David retrouve le corps de David, ce n’est plus l’inconnue qui l’habite. Ce corps a eu une autre expérience sexuelle durant ces dix jours d’enquête, avec une toute jeune femme de 20 ans. C’est donc avec l’âme de cette adolescente, Malia, que David discute de leur aventure commune. Au départ, c’est l’image de Léa Seydoux qui avait attiré David, jusqu’à l’obsession. C’est avec elle qu’il aurait aimé converser pour apprendre à la connaître mais, désormais, face à lui, se trouve une seconde inconnue, en panique et immature. Dans ses yeux – qui sont aussi les siens – il lit l’effroi pur.

 

Le vertige existentiel

Enfermés en eux-mêmes, les personnages souffrent de ne pas pouvoir communiquer leur détresse. Personne ne les croirait, et surtout pas leurs proches qui connaissent si bien leur regard, leurs gestes, leur odeur. C’est le paradoxe : leur véritable identité n’est ni dans leur seul esprit, ni dans leur seul corps. Diffractée, dissociée, elle n’existe plus nulle part. N’existerait-elle plus du tout ? Si, mais elle persiste en plusieurs corps, par petits bouts, toujours circulant et se transformant.

Miroirs, photographies, extraits de films démultiplient l’image de l’inconnue, qui s’appellerait Eva et dont on n’entendra jamais la voix. Lorsque Léa Seydoux parle, ce sont les pensées de David Zimmerman qui s’expriment. À travers un autre corps, les pensées prennent un autre cours. L’identité échappe, se brouille ou se cristallise autrement. L’identité juive est évoquée, sur le mode de l’humour : « Oui, je suis juif, mais je suis fatigué », se borne à répondre David Zimmerman, sous-entendant soit « et cela n’a pas d’importance », « et ce n’est pas le sujet » ou « et ce serait trop long à développer », « et cette question me fatigue ».

 

Un homme et une femme

Sur la différence entre hommes et femmes, Arthur Harari réussit à ne pas tomber dans les clichés. Dans la vie, il est le mari de Justine Triet (qui a reçu la Palme d’or pour Anatomie d’une chute en 2023), femme puissante et atypique, qui joue souvent dans ses films sur l’inversion des rôles entre les sexes. Il est l’ami des réalisateurs Virgil Vernier5, Guillaume Brac6, Vincent Macaigne7, tous des hommes sensibles et singuliers. La masculinité du personnage de David est à la fois évidente et problématique, comme le montrent sa carrure frêle, son regard inquiet, jusqu’à ses cheveux lisses et longs. Presque féminin par instants dans sa silhouette, là où Léa Seydoux, qui venait d’accoucher avant le tournage, possède une silhouette très épanouie, encore pleine.

David, dans ce corps de femme, est regardé autrement. Il se sent soudain une proie et subit un male gaze parfois dérangeant. Sous son apparence de femme blonde à la peau rose, il attire aussi plus facilement la confiance et la sympathie. Aussi progresse-t-il plus vite dans son enquête, les gens éprouvant curiosité et empathie pour lui.

À l’inverse, Malia, l’adolescente, exprime un tel dégoût pour le corps de David dans lequel elle est emprisonnée qu’elle hésite même à aller se laver. Elle sent avec envie la douceur de la peau de Léa Seydoux contre qui elle se love, caresse une mèche de ses beaux cheveux blonds. Avec ce corps-là, la jeune fille supporterait l’échange. Mais celui noueux, anguleux, marqué de David ne lui convient pas. On imagine que c’est la même répulsion dont a été saisie Eva qui a si vite changé d’incarnation. Comme si le corps de David avait, en lui-même, quelque chose d’insoutenable, de tragique. Une sorte de corps-martyr, rappel du corps disparu du père auquel il ressemblait beaucoup.

 

Transmission et force vitale 

Le thème du double parcourt tout le film, se divisant comme des cellules, de manière inattendue. David et Malia parviennent à tisser une entente, à mener ensemble leurs investigations pour retrouver Eva qui les obsède tous deux. David cherchait à marcher dans les traces de son père. Paradoxalement, c’est de sa mère qu’il va finalement se rapprocher le plus. Malia avait une relation de grande proximité avec son père, ce qui l’empêche justement de lui parler. David, pour son enquête, se fait passer pour la sœur jumelle d’Eva, dont il apprend qu’elle a un accent. Or, Eva, qu’il aime ou qui le fascine, ne lui a jamais dit un mot.

L’amour dans le film occupe une place à part : il est interdit, impossible, sans réciprocité. C’est une obsession dévorante, un désir fou de compléter toutes les pièces du puzzle, familial ou affectif, une aventure perdue d’avance. On pense un peu à La Femme en bleu de Michel Deville8, où Michel Piccoli demeurait incorrigiblement épris d’une inconnue en robe bleue, à peine entrevue. Mais, dans le Deville, l’obsession était consciente, délibérée, presque un caprice d’homme très à l’aise avec son désir d’absolu.

Avec justesse, Arthur Harari souligne le rôle du physique dans la personnalité. Le corps de David distille, malgré lui, un malaise et agit sur le moral de celles qui l’habitent temporairement. À l’inverse, le corps solaire de Léa Seydoux donne de la force. Aux vulnérabilités masculines répond une énergie féminine qui transcende l’épreuve. La filiation, la transmission s’inventent autrement.

Notes et références

  1. A. Harari, Diamant noir, film de 2015 avec Niels Schneider, August Diehl et Hans Peter Cloos.

  2. Le film est l’adaptation de la bande dessinée d’Arthur Harari et de son frère Lucas Harari, Le Cas David Zimmerman, Sarbacane, 2024.

  3. G. Perec, Lieux, Seuil, « La Librairie du xxie siècle », 2022.

  4. M. Antonioni, Blow-Up, film de 1966 avec David Hemming, Vanessa Redgrave et Peter Bowles.

  5. Virgil Vernier a notamment réalisé en 2014 Mercuriales, très beau film sur le contraste entre les noms mythiques des tours de banlieue et l’imaginaire d’une jeunesse en quête d’absolu.

  6. Le cinéma de Guillaume Brac, par exemple dans Un monde sans femmes, en 2011 avec Vincent Macaigne et Laure Calamy, traque les faiblesses et timidités des personnages masculins.

  7. La folie et les crises existentielles de Vincent Macaigne donnent depuis quelques années une autre image du masculin, chez Guillaume Brac, Emmanuel Mouret, Olivier Nakache et Éric Toledano, et dans ses propres mises en scène théâtrales.

  8. M. Deville, La Femme en bleu, film de 1973 avec Michel Piccoli et Lea Massari.

     

    Crédits illustration : bathysphere ; To Be Continued ; Pathé Films ; France 2 Cinéma ; Ascent Film ; 2632-7197 Québec Inc.

Thèmes abordés

Olivia Leboyer

Olivia Leboyer

Docteur en science politique, elle enseigne la science politique à Sciences Po Paris. Elle est responsable des études au Mouvement démocrate et co-organisatrice d’Université 133, fabrique des idées du centre. Elle est l’auteur d’Élite et Libéralisme (Éditions du CNRS, 2012). Depuis 2023, elle est rédactrice en chef de la revue France Forum.