La seconde élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis ne s’est pas déroulée selon le même scénario que la première. Cette fois, le candidat est apparu entouré, soutenu par de nouveaux alliés, dont le plus remarquable était évidemment Elon Musk. Autour de ce dernier, plusieurs entrepreneurs milliardaires et penseurs, de Peter Thiel à Curtis Yarvin, se réclamant plus ou moins ouvertement de la pensée libertarienne. Pourtant, au sens strict, ni Donald Trump, ni Elon Musk, ni même le Président argentin Javier Milei, qui lit avec passion Murray Rothbard, ne sont des libertariens. Pourquoi revendiquer cette étiquette devenue soudainement à la mode ? Une hypothèse est que ces hommes politiques ou entrepreneurs retiennent du libertarianisme deux intuitions : le désir de dépasser toutes les limites – contraire, justement, à la philosophie libérale classique – et une sorte de haine de l’homme tel qu’il est, dans sa finitude et ses imperfections.
O. L.
D’où vient le courant libertarien ?
Il y a là un paradoxe : même aux États-Unis, où il a émergé dans les années 1940 puis s’est structuré dans les années 1960 avant de trouver sa pleine cohérence dans les années 1970, le courant libertarien n’a jamais été populaire. Toujours minoritaire, aux marges du libéralisme, ce courant contient en son sein des théoriciens très différents les uns des autres, tous critiques de l’État-providence, mais à des degrés variables.
Le concept de libertarianisme est incommode, à penser comme à prononcer. Très schématiquement, un libertarien est un libéral qui pousse le curseur de la liberté à son point maximal, sans nécessairement préserver les autres concepts clefs du libéralisme comme la sociabilité, l’individualisme du sujet, le bien commun et surtout l’idée d’un pouvoir responsable et limité. Le libertarien a tendance à franchir les limites, suivant une pente anarchiste.
Sachant que le libéralisme n’a pas la même couleur aux États-Unis et en Europe et que le libertarianisme est foncièrement américain, nous abordons déjà ce mouvement avec une certaine distance. S’ajoute à cela la grande diversité de la constellation des libéraux1, les libertariens se situant juste à la lisière, presque en sortie de route2. Il n’existe pas un libertarien-type. On distingue au moins trois grandes tendances, distinctes dans leur conception comme dans leur finalité :
– Un libertarianisme « anarcho-capitaliste », le plus radical, où les sociétés privées gèrent potentiellement tous les domaines de la vie, dans lequel s’inscrivent notamment Murray Rothbard et David Friedman ;
– Un libertarianisme « minarchiste », où le rôle de l’État est minimal mais demeure nécessaire pour assurer la sécurité, dans lequel on place Ayn Rand et Robert Nozick ;
– Un libertarianisme qui étend davantage les fonctions de l’État, devant garantir certains services tels que l’éducation ou la voirie, par exemple, et dans lequel on trouve Friedrich A. Hayek. Ce dernier est entre le libéral et le libertarien : il est le tenant d’un libéralisme assez intransigeant, qui place l’idée de liberté clairement devant celle d’égalité et qui récuse la pertinence de la justice sociale.
Glissement de la gauche vers la droite
Historiquement, le courant libertarien est né dans les années 1940 du rejet du gouvernementalisme de droite comme de gauche. Ce sont les années où Ayn Rand (1905-1982), immigrée russe, élabore sa théorie de l’égoïsme rationnel qui rencontre un certain succès littéraire et populaire. Car, scénariste à Hollywood, Ayn Rand écrit des romans à thèse et à l’eau de rose où les héros, beaux, brillants et inflexibles, vont au bout de leur parcours personnel. Édifiants, parfois assez kitsch, ses livres comme La Source vive3 ou La Grève4 sont indéniablement des page turners. L’individualisme et l’idée de propriété de soi, entendue comme réelle liberté, trouvent un écho dans le terreau culturel américain. Mais Ayn Rand est un peu trop solitaire pour faire école.
C’est dans les années 1960 que le libertarianisme se constitue en courant, avec l’intensification de la guerre du Vietnam. Il rompt alors avec les conservateurs pour faire front commun avec la gauche radicale. Menés par l’économiste Murray Rothbard (1926-1995), les libertariens partagent, durant cette période, certains combats avec cette gauche, comme l’opposition à la guerre et le refus de la conscription, le rejet de l’autoritarisme et du paternalisme et même la défense d’un usage libre des stupéfiants. Or, au début des années 1970, un tournant va s’opérer. La pensée libertarienne assied son socle théorique avec la parution, coup sur coup, de trois ouvrages cardinaux : For a New Liberty5 de Murray Rothbard en 1973, Droit, législation et liberté6 de Friedrich A. Hayek la même année et Anarchie, État et utopie7 de Robert Nozick en 1974.
Ces trois théoriciens s’opposent frontalement à la Théorie de la justice8 de John Rawls, parue en 1971. Le philosophe américain y développe notamment les concepts du voile d’ignorance, des principes de différence et des inégalités justes, qui obligent, depuis, les réflexions sur la justice à se positionner. Car John Rawls croit possible de lier harmonieusement les idées d’égalité et de liberté, soit la démocratie et le libéralisme. C’est contre cette intuition que se soulèvent les libertariens, pour qui l’idée de liberté prime nécessairement. La réponse à John Rawls fige le libertarianisme dans une posture radicale.
La stratégie populiste « paléo-libertarienne » de Murray Rothbard
La figure la plus étonnante de ces années est Murray Rothbard, dont la pensée se déporte brusquement de la gauche vers la droite. Rothbard est convaincu que c’est par une alliance tactique avec les conservateurs et les populistes que le courant libertarien peut trouver une audience et se régénérer. C’est ce que montre très bien l’historien Jérôme Perrier dans une récente note de la Fondation pour l’innovation politique9. Le courant libertarien se trouve paradoxalement détourné par un libertarien lui-même. Aussi l’alliance entre Rothbard, anarcho-capitaliste, et les populistes américains conservateurs n’est-elle pas seulement une stratégie. C’en est une, naturellement, mais il y a également certaines affinités électives plus profondes entre leurs visions de la société.
Le durcissement de la pensée de Rothbard est pleinement assumé. En effet, il est convaincu que la seule manière pour la philosophie libertarienne de trouver son audience consiste à diviser très clairement la société en deux camps antagonistes. Selon la logique schmittienne de l’ami et de l’ennemi, c’est en posant d’un côté le bien et de l’autre le mal que l’on définit avec le plus de force qui l’on est10. Ainsi, Rothbard développe une rhétorique où l’on a d’un côté le peuple dominé, écrasé d’impôts, et de l’autre les élites dominantes, soit l’État prédateur et technocrate. En 1992, Rothbard a explicitement formulé cette opposition entre peuple dominé et méprisé et élite dominante et arrogante dans « Right-wing populism : a strategy for the paleo-movement11 ». En dressant le peuple contre les élites, ce qu’il nomme le « paléo-libertarianisme » peut l’emporter. Rothbard n’hésite pas à affirmer que cela a été la stratégie gagnante des nazis.
Les similitudes entre cette rhétorique et celle de Donald Trump et d’Elon Musk sont ici troublantes. Vilipender les élites de la Ivy League est en effet leur angle d’attaque le plus efficace. Paradoxe de dirigeants tout-puissants qui se prétendent anti-élites, selon la logique habituelle du populisme. L’intuition de Rothbard en 1992 semble se vérifier en 2024 avec la seconde victoire de Donald Trump, davantage préparée et orchestrée que celle de 2016. Les points communs ne s’arrêtent pas là, car on lit dans « Right-wing populism » des préconisations édifiantes qui semblent sortir tout droit de la bouche de Trump : effectuer des coupes drastiques dans l’État-providence ; démanteler les mesures de discrimination positive ; éliminer les « clochards » des rues ; établir une équivalence stricte entre les violences et l’immigration ; affirmer le « America first ». Si ce n’est Trump lui-même, ses conseillers ont sans doute lu ce texte qui correspond singulièrement à l’état d’esprit des débuts de sa seconde présidence. Virulent, tranchant, le pamphlet de Rothbard vise délibérément à frapper l’imagination.
Société de l’accélération et brutalité de ton
C’est d’ailleurs une constante du style des libertariens : adopter un ton vif, très énergique, qui ne perd pas de temps. L’argumentation est souvent nerveuse, accessible, imagée. L’un des aspects les plus séduisants des libertariens tient à leur énergie, leur désir d’aller vite à l’essentiel : simplifier, virer, élaguer à grands coups de tronçonneuse. La vitesse et la promesse de sortir de l’immobilisme ont quelque chose d’irrésistiblement attirant dans une société gouvernée par l’accélération12. Le raisonnement des libertariens est souvent étonnant, parfois spécieux. Prenons pour exemple la récente proposition de Louis Sarkozy de se passer de feux rouges et de code de la route. Exposée comme cela, l’idée paraît absurde. Étayée, elle trouve une cohérence, évidemment difficile à défendre, mais qui possède néanmoins sa logique.
Les libertariens savent qu’ils vont contre les idées reçues et, selon leurs tendances anarchistes, soutiennent jusqu’au bout des idées parfois farfelues. Déléguer entièrement la sécurité à des agences de protection privées, comme le propose David Friedman, est-il tenable ? Pas vraiment, mais l’auteur défend avec flegme l’idée que la violence pourrait être contenue. « Quiconque ayant un brin d’imagination peut concevoir une organisation radicalement nouvelle de la société anarcho-capitaliste, ou autre. La question est de savoir si elle fonctionnera. (…) Ma conclusion se veut donc d’un optimisme réservé. Une fois que les institutions anarcho-capitalistes seront établies et largement acceptées sur un grand territoire, elles devraient être suffisamment stables pour résister aux menaces internes13 ». On voit à quel point, de manière frappante, l’argumentation libertarienne tient ici d’une vue de l’esprit. Friedman pose sa conclusion au conditionnel, mais avec une tranquille assurance.
Et, chez Rothbard, se dit sans fard la conviction que les droits de l’homme sont en réalité les droits de propriété. « Le concept de droits n’a de sens que si on les entend comme des droits de propriété », affirme-t-il dans L’Éthique de la liberté, ajoutant même que « les droits de propriété sont identiques aux droits de l’homme » et que « les droits de l’homme, s’ils ne sont pas formulés en termes de droits de propriété, se révèlent vagues et contradictoires, ce qui amène les socialistes à les affaiblir au nom des “politiques publiques” ou de “l’intérêt général”14 ».
Dans son recueil d’essais La Vertu d’égoïsme, Ayn Rand écrivait de manière très similaire : « Le droit à la vie est la source de tous les droits, et le droit de propriété est le seul moyen qui en permette la réalisation. Sans droit de propriété, aucun autre droit n’est possible15. » Elle concluait ainsi : « Ceux qui prônent le capitalisme et le laissez-faire sont les seuls défenseurs des droits de l’homme16. » Dès lors, selon elle, la seule mission du gouvernement consiste à défendre le droit de propriété. Cette idée très forte du droit de propriété de soi, source de tout, y compris de la société, trouve un écho dans la culture américaine qui valorise le self-made man.
Seulement, le style libertarien a également pour effet de se traduire, chez les dirigeants qu’il influence, en actions inconséquentes. La politique ouvertement inspirée par la philosophie de Rothbard que mène Javier Milei en Argentine connaît un certain essoufflement. L’absence d’une vision capable de donner à la société une cohésion se fait sentir. Aux États-Unis, l’action écourtée d’Elon Musk à la tête du département de l’Efficacité gouvernementale (DOGE) a davantage déstabilisé, voire détruit, qu’elle n’a rétabli un ordre. Milei ou Musk s’inspirent du courant libertarien par cette conviction : pour agir efficacement, il faut agir rapidement. Quitte à ne pas examiner les conséquences possibles.
Question d’esthétique : le feuilleton ou la science-fiction ?
L’égoïsme comme vertu principale : la formule est assez frappante et correspond bien aux discours de Donald Trump, qui dit d’ailleurs avoir lu et apprécié les romans d’Ayn Rand, réédités depuis quelques années aux États-Unis. Si Trump n’est certainement pas un grand lecteur, il se peut qu’il ait lu un peu d’Ayn Rand car ses romans tiennent du roman-photo et font parfois penser aux feuilletons américains classiques comme Santa Barbara, Les Feux de l’amour ou Amour, gloire et beauté. L’esthétique de Donald Trump, à n’en pas douter, se rapproche plus de ces feuilletons que de l’esthétique techno-futuriste17 ou cyberpunk18 qui plaît à Elon Musk. Donald Trump, c’est Eric Forrester, c’est J. R., c’est Victor Newman, le patriarche, industriel inflexible et prêt à tout pour sauver son empire et protéger sa famille aimée et plusieurs fois recomposée.
Curieusement, l’esthétique d’Elon Musk, très différente de celle de Trump, la rejoint sur certains points. Comme Rothbard à l’époque, Musk, si avant-gardiste par ailleurs, prône des idées sociétales plutôt réactionnaires, hostiles à ce qu’il voit comme « le virus woke » progressiste. Les rapports tendus qu’il entretient avec son fils devenu une femme lui font avoir les transgenres en horreur. Père de quatorze enfants, dont seulement quatre filles en comptant sa fille transgenre, Elon Musk préconise une politique nataliste. Repeupler la planète, sur Mars quand la Terre ne sera plus viable, tel est son objectif de très long terme.
Les pulsions qui portent Musk à l’action et même à la suractivité révèlent manifestement une hantise du temps qui passe, de la maladie et de la mort. Les concepts mêmes de vacances ou de confort lui sont étrangers, le travail jusqu’au surmenage étant son élément naturel. Souvent, ses employés de SpaceX ou de Tesla ont témoigné de sa manière de mettre en scène le surtravail, insistant sur le fait que le labeur prime sur tout autre pan de la vie. Un bon employé doit, évidemment, lui sacrifier tout loisir et vie privée pour se dédier corps et âme à la tâche commune qui le dépasse. Le travail devient une sorte de transcendance. Sans faire de psychanalyse sauvage, les biographes d’Elon Musk soulignent le choc que lui a causé la mort de son premier né à quelques mois19. La pulsion de vie se ferait chez lui désir d’immortalité.
Avec Peter Thiel, fondateur de PayPal et de Palantir, ou d’autres entrepreneurs qui se réclament du libertarianisme, Musk partage ce rêve de dépasser le temps humain. Dans ses racines, le courant libertarien entend s’affranchir de toutes les contraintes, y compris, in fine, celles du temps et de l’espace. C’est pourquoi les pensées libertariennes les plus extrêmes, comme celles de Rothbard ou de David Friedman, confinent à l’utopie. « Souvent, quand il est stressé, Elon se retire dans l’avenir20 », remarque Walter Isaacson. Sorte de Peter Pan croisé avec Michael Jackson ou les frères Bogdanov, Elon Musk invente une utopie à laquelle il voue son existence. Sur cet autel, l’argent n’est qu’un moyen dont il ne profite que très peu, n’ayant pas l’instinct de propriété.
Elon Musk n’est pas libertarien au sens plein ; sa vision est bien plus disparate et télescope d’autres galaxies intellectuelles, principalement fictionnelles. L’esthétique qui le guide, encore plus que la science-fiction à la Ray Bradbury, George Orwell ou Theodore Sturgeon, se rapproche de celle des jeux vidéo, auxquels Musk est addict. Stratégie, jeux de guerre, déréalisation d’une violence que l’on cherche à conjurer. Comme dans un scénario, l’opposition primordiale à la figure du père, maltraitant et instable, gouverne ses actions. Elon Musk affirme avoir le syndrome d’Asperger et, à tout le moins, tient sciemment ses émotions à distance. La plupart de ses enfants ont été conçus in vitro, la chair et la vie semblant également, pour lui, devoir rester « purs » de tout contact avec la réalité.
D’une certaine manière, Donald Trump prend de l’imaginaire libertarien la part rose – les romans édifiants d’Ayn Rand – et Elon Musk la part sombre.
J. D. Vance : le renversement de l’idée de liberté
Le rachat mouvementé de Twitter par Elon Musk en 2022 a eu quelque chose de sidérant. Impossible de voir ce qui l’intéressait, au fond, dans ce projet mené en dépit du bon sens, avec brutalité et incohérence. Défendre la liberté d’expression absolue ? C’était l’argument avancé. Mais quelle liberté ? C’est la question, et c’est aussi la question au cœur de la philosophie libertarienne. À vouloir ériger la liberté en absolu, ne la perd-on pas de vue ? C’est la leçon que nous donnerait Alexis de Tocqueville ou John Stuart Mill dans son ode à la liberté, On Liberty21. La liberté, sans limites et sans garde-fou, n’en est plus une. D’autant qu’avec son encyclopédie en ligne alternative Grokipédia22, Elon Musk défend moins la liberté d’expression qu’il ne l’oriente. La mainmise sur X semble avoir pour objectif de façonner l’opinion à grande échelle pour influencer subrepticement nos cerveaux et les connecter à une idéologie déterminée. Paradoxe pour un individu qui déteste le conformisme. Précisément, celui qui tire les ficelles se place au-dessus et conserverait sa singularité.
Aujourd’hui, le débat sur la liberté est biaisé, tant il est aisé de retourner insidieusement le sens des mots. C’est l’exercice auquel s’est livré avec dextérité le vice-Président américain J. D. Vance : prétendre, lors de sa Conférence de Munich sur la sécurité le 14 février 2025, que le véritable ennemi de l’Europe est intérieur, qu’il tient aux principes mêmes de la démocratie libérale et à la politique migratoire européenne. La démocratie serait, en réalité, la domination des élites sur le peuple, et le libéralisme une idéologie élitiste qui n’aurait rien de démocratique. L’argumentation, habile, permet de soutenir les populismes d’extrême droite européens, qui seraient plus à l’écoute de citoyens en perte de repères. On retrouve la même agressivité contre l’Union européenne dans le document sur la stratégie de sécurité américaine de novembre 2025.
Vance se fait fort de comprendre l’Amérique profonde et son sentiment d’abandon, lui qui a raconté dans son autobiographie Hillbilly Elegy23 son enfance pauvre et chaotique, avec une mère célibataire alcoolique et instable. Son récit à lui ne s’apparente pas à un feuilleton à l’eau de rose ni à un jeu vidéo futuriste, mais à un roman réaliste à la Dickens. En 2020, le réalisateur Ron Howard a adapté sur grand écran Hillbilly Elegy, traduit en français par Une ode américaine. En touchant les Américains par son parcours hors du commun, Vance joue également sur ce rêve américain de l’individu qui se construit par la volonté contre un destin écrit d’avance. Ni Donald Trump, rempli de sa propre personne, ni Elon Musk, génial, atypique et sauvage, ne peuvent fédérer durablement tout un peuple autour de leur personne. Populiste sans manquer d’être stratège, J. D. Vance semble bien plus dangereux de ce point de vue. Il tend un miroir à l’Amérique désenchantée en lui disant : « Je suis comme vous. »
Si des éléments du courant libertarien séduisent les dirigeants actuels (la promesse de simplification et d’efficacité, la brutalisation du ton, la propriété de soi au fondement du droit, l’accélération de la société, la simplification administrative, la rhétorique anti-élites, la glorification de la liberté tous azimuts), ni Donald Trump, ni Elon Musk, ni même Javier Milei qui se réclame de Rothbard ne sont des libertariens en tant que tels. La philosophie libertarienne, fondamentalement utopique, vise à s’affranchir des règles et des limites. Elle permet de donner un style et un ton percutants. Un penseur qui se dit libertarien comme Curtis Yarvin, conseiller du Président Trump, propose ainsi une sorte de philosophie étrange et composite où la diplomatie se réglerait plus efficacement sans ambassadeurs et à coups de mails ou de tweets.
Dans ce monde fortement déstabilisé par les nouvelles technologies et leur usage débridé, l’émergence d’une figure politique hybride comme celle de J. D. Vance jouant sur les deux tableaux – la défense de la liberté absolue d’une part, le recours à une imagerie très classique et rassurante de l’autre – pourrait s’avérer gagnante. Plus feutré, moins spectaculaire, son jeu n’en est pas moins inquiétant. Il s’agit d’attaquer la démocratie libérale dans ses principes. C’est bien le paradoxe ultime du libertarianisme qui finit, bien souvent, par contredire les principes du libéralisme classique en oubliant que l’individu ne se résume pas au droit de propriété et que la liberté ne peut se concevoir sur un mode illimité.