Pardonner tout, c’est ne comprendre rien

Pardonner tout, c’est ne comprendre rien

Les Rayons et les Ombres

Réalisateur : Xavier Giannoli

3 h 19

En salles depuis le 18 mars 2026

Peut-on tout se permettre au cinéma en présentant le passé ? Le dernier film de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, laisse perplexe l’historien et le cinéphile.

 

La collaboration à visage humain

Jean Luchaire (1901-1946), patron de presse corrompu, champion de la collaboration avec le Reich pendant l’Occupation condamné à mort et fusillé à la Libération, se retrouve métamorphosé dans ce film en personnage de tragédie grecque, emporté vers les pires des compromissions comme malgré lui, en raison de son pacifisme avéré et de son ancienne amitié avec le sinistre Otto Abetz (excellemment interprété par August Diehl), l’ambassadeur d’Hitler à Paris et le fameux promoteur de la « Liste Otto1 ».

Ce journaliste amoral devient ici un intellectuel douloureux, empreint de doutes et qui n’aurait pratiquement pas exercé de responsabilités politiques. Pour se « justifier », le réalisateur, Xavier Giannoli, dit avoir été sensible à la dimension « formidablement romanesque2 » du personnage et de sa fille, la comédienne Corinne Luchaire. Tout en étant soi-disant conscient du « grand danger à aller conférer une humanité à quelqu’un que tout accable3 », il nous donne à voir un homme revêtu du masque de la victime, tourmenté et torturé (sur ce point, la performance de Jean Dujardin est impeccable), rongé par la tuberculose. Pauvre Jean Luchaire !

Xavier Giannoli, qui se déclare opposant résolu à la peine de mort, se complait à montrer en détail l’exécution de ce triste sire (jusqu’au coup de grâce qui lui est donné en pleine tête), qui prend des allures de montée au Golgotha : voilà donc Luchaire assimilé à une figure christique…

Rappelons les faits. Grâce à l’appui des nazis, Luchaire put prendre le contrôle de l’ensemble de la presse parisienne. Il fonda d’abord à l’automne 1940 le Groupement corporatif de la presse quotidienne parisienne, qu’il présida ; puis en juin 1941 la Corporation nationale de la presse française (CNPF) pour la zone occupée, qui s’arrogeait le droit de délivrer les cartes professionnelles aux journalistes de cette zone. En novembre 1940, Luchaire avait fondé le journal collaborationniste Les Nouveaux Temps avec l’aide d’Abetz, qui lui versa des subventions déguisées en abonnements factices (cette publication, en réalité, eut très peu de lecteurs). Cela permit surtout à Luchaire de mener grand train à Paris, entre dîners mondains, réceptions et parties fines.

Le vrai Jean Luchaire n’avait par conséquent rien à voir avec le pacifiste idéaliste qui nous est montré dans ce film. C’était un médiocre, un jouisseur sans scrupules, un profiteur de guerre et l’on comprendrait presque les insultes dont l’accable dans une scène du film Louis-Ferdinand Céline, qui était, pour le coup, un véritable antisémite, et n’hésite pas à cracher au visage de Luchaire tout le mépris que lui inspire son opportunisme.

Xavier Giannoli a choisi de tout relativiser : ainsi, pour justifier sa corruption, ses détournements de fonds et les hauts salaires qu’il s’octroie Luchaire ose-t-il dire que, « quitte à être l’homme le plus haï de France, autant se servir en ramassant en compensation tout l’argent possible » ; à quoi son ami Abetz ajoute, sans doute pour lui donner bonne conscience : « Vivre, c’est se compromettre ! » Luchaire, ainsi promu au rang de martyr, peut ensuite déclarer sans remords à Céline pour tenter de regagner son « amitié » : « Je suis devenu totalement antisémite. » Pur cynisme, car il ne s’agissait pour lui, en réalité, que de complaire à ses maîtres allemands.

Le réalisateur fait appel à Victor Hugo et à l’un de ses recueils publié en 1840 pour le titre de son film, Les Rayons et les Ombres ; on voit et on entend en effet un officier autrichien de la Luftwaffe déclamer devant Corinne Luchaire ces vers tirés du poème « Sagesse », réutilisés ici pour justifier l’injustifiable :

Tout homme sur la terre a deux faces, le bien
Et le mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien.
Les âmes des humains d’or et de plomb sont faites.

 

Les relents du mauvais goût

Ce film flirte avec le grotesque, par exemple lors de cette scène pourtant spectaculaire que fut le retour, le 15 décembre 1940, des cendres de l’Aiglon à Paris, de nuit, dans les Invalides éclairés par des faisceaux de projecteurs. Xavier Giannoli n’a rien trouvé de mieux que de l’illustrer par un extrait du Requiem de Mozart, par-dessus lequel il fait entendre la voix off de Corinne Luchaire rapportant qu’il avait été imaginé de faire venir Hitler et Pétain à Paris pour la cérémonie, les deux devant se tenir réunis devant le cercueil et promettant la construction d’une « Europe nouvelle » enfin pacifiée : comme le firent François Mitterrand et Helmut Kohl à Verdun le 22 septembre 1984 ? On sourit…

D’une façon générale, on se prend souvent à sourire devant les clins d’œil « éléphantesques » du réalisateur :

– Ainsi, pour signifier la compromission de Luchaire avec ses bailleurs de fonds allemands lors de la sortie du premier numéro des Nouveaux Temps, Giannoli insère-t-il « subtilement » un plan montrant une main sale tâchée d’encre.

– Un immense portrait d’Hitler toise de son mépris ironique les participants d’un raout collaborationniste (mise en abyme d’une remarquable légèreté).

– Xavier Giannoli file, au cours des très longues 3 heures 15 du film, une métaphore entre la corruption morale et le pourrissement intérieur de Luchaire et de sa fille, tuberculeux qui crachent à qui mieux-mieux leurs poumons. Ce que commente Corinne Luchaire en confiant que son père et elle avaient en permanence « un goût de sang dans la bouche, un goût de mort ».

– Les scènes d’orgies sexuelles et plus encore alimentaires se multiplient, et, lors de l’une d’entre elles, on aperçoit au mur la francisque du maréchal avec en contrepoint, pour s’en moquer avec finesse, la fameuse devise moralisatrice et réactionnaire du pétainisme : « Travail, Famille, Patrie ».

– Xavier Giannoli étant, nous l’avons dit, un adversaire déterminé de la peine de mort, il insère dans le réquisitoire final du procureur (joué par Philippe Torreton) au procès de Luchaire des plans montrant toutes les étapes qui précèdent l’exécution du condamné : découpage de pièces de tissu pour indiquer aux tireurs où viser au cœur ; le moment où l’on fait enfiler à Luchaire sa dernière chemise ; le passage d’un prêtre venu apporter le réconfort spirituel au mécréant ; le dernier repas du condamné ; etc. C’est dire si, constamment distrait par ces apartés, on écoute avec attention l’argumentaire du procureur… pourtant censé rétablir, avec bien du retard, l’odieuse vérité historique du personnage.

Certes, le réalisateur ne pouvait pas tout montrer et tout dire sur le Paris intellectuel et politique de cette époque. Mais l’on s’étonne cependant de n’entendre jamais mentionnés les noms de Fernand de Brinon, représentant du gouvernement de Vichy auprès du Haut-Commandement allemand dans le Paris de l’Occupation, ou de Carl Oberg, général SS, « chef supérieur de la SS et de la Police » pour la France.

De la même façon, à l’exception de Céline, on ne voit guère les écrivains et artistes de la collaboration, qui ne sont que rapidement cités, à l’exemple de Lucien Rebatet, l’auteur du best-seller de l’Occupation Les Décombres (1942), ou de Pierre Drieu la Rochelle. Sacha Guitry, qui a lui aussi bien « profité » pendant la guerre, est seulement mentionné au détour d’une phrase.

Ce Tout-Paris de la pourriture, qui se retrouvait dans les grands restaurants (Ledoyen, Maxim’s, La Tour d’argent…), est donc très superficiellement donné à voir. Il conviendrait pour s’en faire une idée plus exacte de lire plutôt le Journal d’Ernst Jünger. Celui-ci, qui mange une bouillabaisse chez Drouant le 25 juin 1941, y retourne une dernière fois en janvier 1944 avec Abel Bonnard et le lieutenant Heller (de la Propagandastaffel). Il se trouve, écrit-il dans ce journal, le soir du 4 juillet 1942 à La Tour d’argent, « d’où l’on voit la Seine et ses îles comme du dining-room d’un grand avion (…). On a l’impression que les personnes attablées là-haut, consommant les soles et les fameux canards, voient à leurs pieds, avec une satisfaction diabolique, comme des gargouilles, l’océan gris des toits sous lesquels vivotent les affamés. En de telles époques, manger, manger bien et beaucoup, donne un sentiment de puissance4 ».

Le personnage qui semble avoir le plus intéressé Xavier Giannoli est Corinne Luchaire (1921-1950), interprétée avec conviction par Nastya Golubeva (fille de Leos Carax, toujours cet entre-soi du cinéma français…). Ce n’est guère qu’une midinette inconsciente, fascinée par la réussite apparente de son père, qui semble n’avoir rien compris aux événements : « On s’aveuglait », dit-elle dans son récit en voix off ; « On était occupé et, moi, je n’avais jamais été aussi libre. » Libre de commettre tous les excès : elle épousa un trafiquant du marché noir, Guy de Voisins-Lavernière, puis en 1944 eut une liaison avec un officier autrichien de la Luftwaffe – celui qui lui lit du Victor Hugo – dont elle eut une fille, Brigitte.

Le film montre son dépucelage, et la joie qu’elle en éprouva malgré la douleur. Cette douleur marquera de fait tout son parcours : devenue tuberculeuse comme son père, elle se vit interdire de jouer, aucune compagnie d’assurance ne voulant plus assumer de la voir sur un plateau avec le risque qu’il faille interrompre un tournage. Elle dut faire des séjours en sanatorium, où elle subit d’atroces opérations contre le pneumothorax. Mais, quand on voit à l’écran le pauvre corps torturé de Corinne Luchaire, comment ne pas penser plutôt aux corps des millions de Françaises et de Français à l’époque affamés par suite notamment des prélèvements allemands ou, pire encore, aux corps des Juifs déportés, assassinés et brûlés dans les fours crématoires du régime qu’Otto Abetz et Jean Luchaire ont fidèlement servi ?

Corinne Luchaire a beau répéter comme un leitmotiv la grande réplique de son seul grand succès au cinéma, Prison sans barreaux (de Leonide Moguy, en 1938) : « Je suis innocente. » Comment pourrait-on la croire ? Et comment pourrait-on réellement s’émouvoir de son sort et de celui de son abominable père ?

Notes et références

  1. Outil de censure culturelle nazie dans la France occupée, visant à interdire des livres jugés idéologiquement dangereux – en particulier les œuvres signées par des auteurs juifs, marxistes et par des opposants au nazisme.

  2. Entretien accordé à Positif, n° 781, mars 2026, p. 10.

  3. Ibid., p. 11.

  4. E. Jünger, Premier Journal parisien. Journal II (1941-1943), traduit de l’allemand par Fr. de Towarnicki et H. Plard, Christian Bourgois, 1995, p. 148.

    Crédits affiche et illustration : Gaumont.

Thèmes abordés

Jean-Michel Ropars

Jean-Michel Ropars

Agrégé d’histoire, il contribue régulièrement aux revues Jeune cinéma, Positif et Cinéaste. Il est notamment l’auteur de Cinéma, littérature : le temps dans dix œuvres (L’Harmattan, 2022) et d’Ulysse dans le monde d’Hermès (Les Belles Lettres, 2023).