L’insoupçonnable opposant au Kremlin

L’insoupçonnable opposant au Kremlin

Mr Nobody Against Putin

Réalisateurs : David Borenstein & Pavel Talankin

1 h 30

En salles depuis le 7 janvier 2026

Oscar du meilleur film documentaire 2026

Karabach, à 80 km au nord-ouest de Tcheliabinsk, au cœur de l’Oural à la frontière entre l’Europe et l’Asie, est une petite ville d’un peu plus de 10 000 habitants qui s’est développée depuis le xixe siècle grâce à l’exploitation de métaux non ferreux, principalement du cuivre – ce qui en fait l’une des agglomérations les plus polluées de la Russie et de la planète. Le principal employeur y est une usine en activité depuis 1910, un temps fermée dans les années 1980 puis rouverte en 1998. Selon Pavel Talankin, à l’origine du film dont il va être question, « c’est une ville industrielle où les habitants vont chaque jour à l’usine, puis rentrent chez eux. Le lendemain, ils retournent à l’usine, puis rentrent à nouveau chez eux ».

Loin de tout, Karabach a pourtant, comme le reste de la Russie, été fortement touchée par la guerre d’invasion de l’Ukraine décidée en 2022 par Vladimir Poutine. Omniprésent dans les médias d’État dont la télévision, celui-ci n’a cessé de prêcher sa croisade pour « dénazifier » l’Ukraine et justifier les annexions de territoires dont la Crimée en 2014, pour dénoncer aussi les traîtres éventuels ou « agents de l’étranger » qui saboteraient l’effort de guerre (même si, selon Poutine, il s’agirait seulement d’une « opération militaire spéciale », le terme « guerre » étant rigoureusement proscrit et pouvant valoir à ceux des Russes qui l’utiliseraient les foudres du pouvoir).

Mais la réalité est qu’il y a bien guerre, et que, même dans ce trou perdu qu’est Karabach, les cruels effets s’en sont vite fait sentir. Sur les 125 000 personnes (ou 250 000, on ne sait) dont l’intervention militaire en Ukraine a causé la mort, certaines venaient de Karabach : des jeunes gens mobilisés, parfois dès la fin de leurs études, et envoyés directement à l’abattoir pour servir les ambitions irrationnelles de puissance du dictateur russe. Conditionnée par les autorités, la population de la petite ville a pourtant docilement suivi les consignes officielles. Dans le film, on voit des manifestations patriotiques avec des femmes et mères qui affichent leur soutien à l’intervention en Ukraine, drapeaux russes (blanc-bleu-rouge) au vent : le sentiment national, très fort en Russie qui au cours de son histoire s’est souvent sentie assiégée par des forces hostiles acharnées à sa perte, a été habilement récupéré par le maître du Kremlin.

 

Pavel contre la dictature

Il y a cependant des exceptions, dont Pavel/Pasha Talankin, 33 ans, réalisateur de Mr Nobody Against Putin. Membre de l’équipe éducative de l’école de Karabach, il y était responsable des animations, qu’il avait, entre autres, la mission de filmer (une sorte de vidéaste officiel par conséquent, n’ayant a priori rien d’un rebelle ni d’un militant politique du style de Boris Nemtsov, Alexeï Navalny ou Vladimir Kara-Mourza). D’allure quelconque, un peu enrobé et jovial (même si derrière le masque il n’hésite pas à proclamer sa solitude, fruit d’une « différence » qui n’est pas explicitée clairement : homosexualité ?), il aurait pu poursuivre une carrière sans histoire dans sa petite ville, filmant les représentations théâtrales de ses élèves ou, chaque 9 mai, les commémorations de la « Grande Guerre patriotique » (comme on nomme en Russie la Seconde Guerre mondiale), animant un club de cinéma pour enfants et ados qui, manifestement, appréciaient sa douceur et son ouverture d’esprit. En 2018, il avait même remporté un concours régional organisé à des fins de mobilisation idéologique, et, en octobre 2022 (soit huit mois après le début de la guerre en Ukraine), une commission électorale locale complètement dupée sur ses convictions profondes l’avait félicité pour sa contribution « au renforcement de la conscience civique des futurs électeurs » à la faveur des événements qu’il organisait.

Parce que c’était sans doute inconcevable pour un habitant lambda de Karabach, personne n’avait compris que Pavel Talankin ne voulait plus servir une cause qui n’était pas la sienne. Tout d’un coup bouillonna en lui la colère contre la guerre et le renforcement autoritaire du régime. Ayant vu passer sur Instagram l’annonce d’une société russe à la recherche de personnes dont le travail avait été bouleversé par l’« opération militaire spéciale », il y répondit par une lettre expliquant le désaveu que lui inspirait désormais son métier, devenu de la pure propagande.

Par un « concours de circonstances » (qui n’est pas vraiment expliqué dans le film), David Borenstein, un réalisateur américain installé à Copenhague, tomba sur son message et le contacta par mail : malgré le risque énorme qu’impliquait son geste, Pavel Talankin se mit d’accord avec lui pour lui fournir les images de la propagande à l’école de Karabach qu’il était en train de filmer1. Cette collaboration (discrète, David Borenstein devant rester complètement en retrait) dura plus de deux ans, l’Américain fournissant ses conseils au vidéaste qui, en dehors de l’école, se filmait aussi chez lui. Sans doute cela était-il nécessaire pour évacuer sans témoins le stress de sa situation et pouvoir s’exprimer plus librement sur sa propre action et sur l’effet de la guerre sur les personnes de son entourage : ses élèves, anciens restés proches de lui ou nouveaux toujours à l’école ; sa mère, bibliothécaire dans le même établissement ; les membres du corps enseignant ; les habitants de Karabach qu’il est amené à rencontrer.

En 2024, après plus de deux ans de cette activité solitaire, Pavel Talankin sentit les soupçons s’accumuler contre lui – même chez certains élèves dont il était très proche au début et qui, effrayés, commencèrent à prendre leurs distances, tandis que la police se mettait à rôder devant son immeuble. Il fallut alors monter une opération d’exfiltration afin qu’il puisse quitter le pays avec ses précieux disques durs contenant les enregistrements effectués pour les autorités, ce qui fut fait à l’été 2024 grâce à la société Pink Productions, établie en Tchéquie et coproductrice du film avec David Borenstein. S’ensuivit tout un travail de scénarisation et de montage pour présenter le film dans sa version actuelle, diffusée pour la première fois en 2025.

 

Double jeu à l’école de la propagande

S’étant fait aider par des élèves qui ne se doutaient pas de ses intentions, Pavel apparaît souvent à l’image dans le film. Il y a gardé trace de tout ce qui le révulsait dans la guerre en Ukraine. En premier lieu, les morts : on entend ainsi un enregistrement clandestin lors des obsèques d’un de ses amis mort au combat, Artyom – clandestin, car il est interdit de filmer ces cérémonies en Russie, afin de ne pas démoraliser la population. On le voit aussi qui se rend au cimetière sur la tombe d’un jeune homme mort au front, Kostya, en compagnie de Masha, la sœur de celui-ci (une jeune adolescente très expressive dont il était proche). Il inclut dans son film la photographie d’une jeune femme dont il dit qu’elle a perdu là-bas « l’amour de sa vie », et on voit un mignon petit garçon qui a perdu son père au front.

Surtout, il montre la « militarisation » des esprits par la propagande officielle mensongère, et l’embrigadement des enfants : les gamins doivent, le lundi matin, écouter l’hymne national et saluer le drapeau ; un succédané de l’organisation soviétique des « Pionniers » (avec chemise blanche et foulard rouge) est mis en place par Poutine ; les petits garçons sont, dans l’école, entraînés à la mise au pas ; on leur fait manipuler de vraies armes de guerre ; des mercenaires de Wagner viennent faire des démonstrations à propos des mines antipersonnel ; des compétitions de lancers de grenades sont organisées avec prix et récompenses… sans cesse l’amour dû à la « mère patrie » est rappelé (« Il faut savoir mourir pour elle », clame un officier à de jeunes mobilisés) et la grandeur de la Russie chantée sur tous les tons.

Comme rappelé plus haut, le 9 mai, la population entière est appelée à défiler en hommage aux victimes de la « Grande Guerre patriotique » et, à cette occasion, les jeunes portent les photographies des membres de leur famille qui, comme leur « devoir » leur imposera sans doute de le faire un jour prochain, ont donné leur sang pour leur pays… Que dire aussi de certains enseignants montrés à l’écran, comme le professeur d’« histoire et de sciences politiques », Pavel Abdulmanov, représentant du parti présidentiel et admirateur des criminels staliniens (Béria, Abakoumov, Soudoplatov), qui débite à ses élèves le plus sérieusement du monde les pires stupidités (les Européens, privés de pétrole russe, seront bientôt contraints de se déplacer à cheval, comme à l’époque des mousquetaires ; l’Europe et la France n’ont pas d’agriculture et les Français en seront bientôt réduits à manger des huîtres et des grenouilles ; les agents de l’étranger – c’est-à-dire les Occidentaux – sont présents partout et essaient de diviser le peuple russe, rassemblé dans le parti de Poutine qui s’appelle – quelle coïncidence ! – « Russie unie » ; etc.) ? Abdulmanov sera « élu » (!) professeur « le plus aimé de ses élèves » et recevra pour prix de ses loyaux services (et de sa bêtise) un superbe appartement dans un immeuble neuf du centre de Karabach…

Alors Pavel proteste à sa pauvre façon, symboliquement : en diffusant par haut-parleur, au lieu de l’hymne russe, celui des États-Unis chanté par Lady Gaga, en abattant un drapeau qui surplombe l’établissement (lui milite pour le « drapeau de la démocratie », blanc-bleu-blanc, qu’il a affiché dans son bureau), en recouvrant les « Z », signes de ralliement à la soi-disant « opération spéciale en Ukraine », de bandes pour que cela devienne des « X », symboles du soutien aux réfugiés ukrainiens. Mais son combat solitaire trouve enfin son débouché en 2024-2025, dans le film qu’il bâtit avec David Borenstein une fois exilé en Tchéquie.

 

Une autre idée du patriotisme

Cependant cet exil pose question : n’est-ce pas en soi un aveu d’échec ? Il n’y a pas moyen de réveiller les consciences ou de secouer l’apathie apparente de la population russe. Et n’est-ce pas précisément ce que souhaite le pouvoir poutinien : se débarrasser des gêneurs en les contraignant à l’émigration ? Le professeur « d’histoire et de sciences politiques » Abdulmanov ne disait pas autre chose à ses jeunes élèves : « Si on n’aime pas le pays où l’on vit, alors on est un parasite et il faut partir ! » (menace à peine déguisée à l’égard de son collègue dissident, présent dans la salle de classe pour filmer ?).

Pour Pavel, même s’il est, paraît-il, resté en contact avec sa famille en Russie, cet exil a été un déchirement. Symboliquement, le film s’ouvre sur une séquence nocturne où, pour préparer une remise de diplômes prévue pour le lendemain, le jeune homme déracine un arbre qui sera replanté lors de la cérémonie – jour de la veille de son départ de Russie, c’est-à-dire de son propre déracinement. Ses images témoignent de son attachement profond à ses élèves et à sa ville (pourtant polluée) où il aime tout : le froid polaire (jusqu’à -45° en hiver !), la neige qui ralentit les pas, les bâtiments soviétiques décrépits, les vieilles installations industrielles avec leurs équipements obsolètes : tout ! « Malgré la saleté et sa rudesse, c’est une ville que j’aimais. Elle était dans mon cœur. » Le choix courageux qu’il a fait (dénoncer les intentions criminelles d’un régime oppresseur de son propre peuple) ne lui a pas permis de rester à Karabach… Ce soi-disant « Monsieur Personne », infime fétu face à Poutine, a pourtant bien joué son rôle de citoyen engagé pour la défense de l’honneur de son pays.

Notes et références

  1. En effet, pour s’assurer que leurs consignes étaient bien suivies par le personnel enseignant de tout le pays, les autorités moscovites avaient demandé à chaque école – y compris à celle de Karabach – de leur envoyer des enregistrements de toutes les manifestations organisées localement afin de diffuser le message de soutien à la guerre.

     

    Crédits illustration : Pavel_Talankin

Thèmes abordés

Jean-Michel Ropars

Jean-Michel Ropars

Agrégé d’histoire, il contribue régulièrement aux revues Jeune cinéma, Positif et Cinéaste. Il est notamment l’auteur de Cinéma, littérature : le temps dans dix œuvres (L’Harmattan, 2022) et d’Ulysse dans le monde d’Hermès (Les Belles Lettres, 2023).