Les correspondances d’écrivain, pain béni de l’histoire littéraire, constituent de bons thermomètres de la sensibilité générale. Que signifie aujourd’hui la publication, en cours pour le premier, achevée quant au second, des lettres de José-Maria de Heredia et d’Albert Samain ? Ne confirme-t-elle que leur sortie définitive du purgatoire et, au-delà, la réhabilitation des Parnassiens, ébauchée au seuil des années 1970 et plus nette depuis l’an 20001 ? Est-ce se montrer trop optimiste que d’y déceler davantage le signe d’une tolérance nouvelle, voire d’une adhésion supplémentaire aux expressions poétiques désavouées par le canon moderniste ?
À l’évidence, le simple fait de vouloir réconcilier l’esthétique parnassienne avec tout un pan de la poésie française – Ronsard et Du Bellay, Boileau et Racine, André Chénier, Théophile Gautier et les adeptes de « l’art pour l’art » – marque un changement des mentalités comparable à la relecture plus impartiale de la peinture française qui fut conduite par le musée d’Orsay à partir de 1986.
Il se trouve que nos deux écrivains, fidèles à l’Ut pictura poesis horacien, cultivèrent un goût très prononcé des images et des arts décoratifs, ce que confirme à bien des titres leur pratique épistolaire. Faut-il s’en étonner ? La poésie parnassienne se prétend moins « visionnaire » que « voyante », plastique et colorée à l’instar des arts visuels. Le poème, lu et vu à égalité, est appelé à se replier sur lui-même, sur la vérité de son sujet et la concentration de ses formes, sons et sens. C’est le contraire du chant : les Parnassiens présentent, peignent ou sculptent avec les mots, taillent et rythment leur matériau en orfèvres.
Deux ruptures
« Les débordements puérils de l’école dite romantique ont soulevé une réaction », écrit Baudelaire en novembre 1851, quelques jours avant le coup d’État, réaction qui devait quelque chose aux désillusions de juin 1848 et répondait surtout à la nécessité de refonder la parole poétique. Après le temps des prophètes cher à Paul Bénichou, temps du lyrisme, de l’éloquence contagieuse, mais aussi du moi hypertrophié, du réel vaporisé, se dessinait le temps des ciseleurs de formes pures, hostiles à l’effusion sentimentale, aux laisser-aller de l’écriture et à « l’hérésie de l’enseignement » en matière d’art.
De tous les romantiques de 1830 qui s’alarmèrent de la mutation naissante, Sainte-Beuve sut le mieux, en février 1852, associer les récents « tremblements de terre » que la IIe République avait connus et la fin de la poésie comme écho passionné de l’âme et « communion directe avec le public2 ».
Moins oratoire qu’éprise de sa perfection et de sa propre morale, la jeune poésie transforme les règles de la communication littéraire ; elle s’affranchit de toute fonction militante ou édifiante, refuse le messianisme mystico-humanitaire et préfère donner en exemple ce que la nouvelle science historique et anthropologique, résolument positiviste, nous apprend de l’humanité en évolution et de la diversité des cultures.
Un raccourci trompeur, longtemps relayé par l’institution scolaire et universitaire, a réduit l’inspiration parnassienne à l’Antiquité grecque et romaine. Elle était pourtant riche d’un intérêt soutenu pour l’Orient, tous les Orients, et les époques les plus sombres du legs occidental. Le xxe siècle a eu tort d’accuser les émules de Gautier et de Leconte de Lisle de régression néoclassique et d’indifférence aux besoins de la société. Qu’il soit de gauche ou de droite, le Parnasse, du haut de son apparente impassibilité, nous abandonne le soin de dégager la vérité humaine ou philosophique du texte.

Henri Fantin-Latour, Coin de table
1872, huile sur toile, 161 x 223,5 cm, musée d’Orsay (Paris)
Cubain de naissance, Français de plume
Excepté Verlaine, Mallarmé et Villiers de L’Isle-Adam à la rigueur, José-Maria de Heredia (1842-1905) est probablement celui dont la popularité s’est le moins érodée parmi les contributeurs, en 1866, du premier volume collectif de « vers nouveaux », le justement fameux Parnasse contemporain édité par Alphonse Lemerre3. D’autres, de Catulle Mendès à Sully Prudhomme, de François Coppée à Léon Valade, présent dans le Coin de table de Fantin-Latour (Orsay), attendent encore un geste de la librairie française4. Sans doute le volume des Trophées, principalement composé de sonnets polis durant trente ans (1863-1893), accessible en poche, est-il l’explication de la longévité d’Heredia. Degas le préférait à Mallarmé…
Quelle que soit sa dette envers le Gautier d’Émaux et Camées et le Baudelaire des Fleurs du Mal, la langue ferme et colorée des Trophées aura réussi à donner au xixe siècle, en plus sonore, ce que Chénier avait esquissé au sien. Sur des « pensers nouveaux », qui disent sa fascination pour les civilisations défuntes et les cultes abolis, Heredia fit donc des « vers antiques », apparemment antiques, car sans pastiche grossier, ni idéalisme prudent. À rebours de ce que Barbey d’Aurevilly lui reproche dès 1866, sa poésie sent et pense, mais procède d’une énonciation tendue et de mots rares, qui semblent de prime abord coupés de tout.
Français par sa mère et le choix hautement revendiqué d’écrire dans la langue « maternelle », Heredia était né à Cuba, en 1842, sujet espagnol, comme son père, disparu très vite (comme celui de Samain). Formé à Senlis entre 1851 et 1858, dans un collège strict, l’excellent élève va y découvrir la puissance des livres et le refuge qu’ils offrent aux sentiments interdits. Stendhal, Hugo, Gautier et Baudelaire accompagnent la mue du créole. Déjà il aime ce qui est « vrai [dans] une forme enchanteresse ». Sa découverte de Leconte de Lisle en 1859 l’électrise, de même que son voyage en Italie, école des Chartes oblige, et sa fréquentation active des peintres. L’amitié de Lansyer, une des sensations du Salon des refusés de 1863, reste inséparable des premiers séjours en Bretagne. 1863, c’est aussi l’année de l’apparition de quatre de ses sonnets au sommaire de la Revue française et l’heure de l’adoubement par Leconte de Lisle, devenu son mentor, auquel Les Trophées seront dédiés.

Un épistolier de haut vol
La connaissance d’Heredia s’est renouvelée en profondeur au gré des parutions de sa correspondance, qui a débuté en 20115. Son maître d’œuvre, Yann Mortelette, grand expert du domaine parnassien, annonçait alors qu’elle comptait près de 1 600 lettres et restait inédite à 90 %. Outre l’extension de l’œuvre qu’il opère par sa qualité d’écriture et son ton, aussi primesautier que mondain, le précieux corpus rétablit la sociabilité de l’écrivain en ses deux dimensions principales : la camaraderie littéraire, voire les réseaux artistiques, et la vie de salon. Qui aurait deviné que l’accoucheur de sonnets patiemment ouvragés se doublait d’un épistolier aussi prolixe et répandu ?
Le premier tome, rempli des lettres sensibles à sa mère, nous fait assister à la naissance d’une vocation ; le deuxième brosse un paysage complet des « années parnassiennes », scandées par les publications du « groupe », la rupture de la Commune et le retour de la République qu’Heredia applaudit. Quand s’ouvre le tome III, récemment paru, le régime du maréchal de Mac Mahon, très fragilisé, s’apprête à connaître son année la plus noire, préalable à la définitive victoire du camp qu’incarne Gambetta. Plusieurs lettres de notre poète disent son admiration pour ce dernier. Ce sont presque les seules à se référer au contexte politique, à moins d’ajouter celles où il est question des décorations réclamées au personnel de la IIIe République. À la direction des Beaux-Arts, qui relevait du ministère de l’Instruction publique, Heredia compte maints soutiens, souvent d’anciennes relations littéraires. Et le poète se transforme régulièrement en adroit solliciteur si nécessaire, au profit le plus souvent d’artistes de son entourage.
Certains peintres accèdent à son panthéon intime ; le plus adulé reste Gustave Moreau, auquel il aura envoyé plusieurs poèmes ad hoc, et dont il requiert l’aide lorsqu’il se présente à l’Académie française, à la suite du triomphe des Trophées. On croise aussi Bonnat, pour les mêmes motifs, et quelques représentants d’un art bien différent, De Nittis ou Claude Monet. Concernant le « cher Émile Lévy », son portraitiste et celui de sa fille Marie, Heredia retrouve le vocabulaire distingué du grand monde, indice de son adresse à passer d’un milieu à l’autre6.

Émile Lévy, José-Maria de Heredia
1881, huile sur toile, 53,3 x 41 cm, musée d’Orsay (Paris)
Notre caméléon possède l’art du compliment, et ce n’est pas le moindre charme de ces lettres que leur chute souvent virevoltante et exquise. Les écrivains certes dominent le groupe des destinataires les plus fréquents en ces années inaugurales de la République des Jules, Robert de Montesquiou et Edmond de Goncourt au premier chef. Mais, quand Heredia écrit à Flaubert ou l’évoque, nous comprenons où vont ses préférences. Il relit avec piété Salammbô et L’Éducation sentimentale, s’enthousiasme pour le Huysmans d’En ménage, mais continue à dévorer les romans de Zola, quitte à l’empêcher, par son élection, d’entrer sous la Coupole. Qu’il soit si attentif au naturalisme nous rappelle que l’esthétique parnassienne se garde d’opposer la pureté prosodique à l’attrait du vrai.
Un revenant
Le jour où Albert Samain (1858-1900) reçut son exemplaire des Trophées, dont les premiers tirages s’envolèrent en un éclair, il remercia immédiatement Heredia de ce geste qui le comblait de joie, « une joie glorieuse », écrit-il, et qui valait tous les signes de reconnaissance.
Son premier recueil de poésies, Au jardin de l’infante, devait paraître quelques mois plus tard aux presses du Mercure de France. Très attaché à la revue d’Alfred Valette, Samain a 35 ans en 1893 et vit du modeste salaire que lui verse la préfecture de la Seine où il est entré dix ans plus tôt. Le cas n’est pas isolé de ces poètes obligés de se plier aux emplois alimentaires. À ces jeunes gens sans le sou, la littérature offre le seul moyen de s’élever socialement, quitte à vivre sur un petit pied et quémander constamment des places de théâtre ou des protections de toute nature.
Les anciens Parnassiens lui tendent une main fraternelle : Heredia dès avant Les Trophées, François Coppée surtout, dont la fracassante recension d’Au jardin de l’infante le lance en mars 1894. Cette poésie alternant la sensation et le songe, la noblesse et le suave, Coppée la situe en bonne compagnie : Baudelaire, le Verlaine des Fêtes galantes et Mallarmé, cet « auteur difficile » transformé en « chef d’école » par les « jeunes ». Il faudrait ajouter Gautier, Leconte de Lisle et Heredia à la liste des sources, où Samain ne se noie jamais.
L’espèce d’émotion filtrée, mais moins retenue que pénétrante, dont il fait sa griffe lui assurera une audience bien après sa mort précoce. Le jeune Mauriac, avant 1914, ou Matisse, au soir de son existence, étaient loin de mépriser son art des demi-teintes et l’alternance parnassienne du charnel et du crépusculaire, de l’idéal et du spleen, dans le souvenir assumé des Fleurs du Mal. Puis ce fut le presque-oubli. Il durerait encore si Christophe Carrère, le meilleur spécialiste de Leconte de Lisle, ne s’était proposé de l’en faire sortir.

S’agissant d’une célébrité déchue de la poésie fin-de-siècle, décadente par mélancolie, aristocratie spirituelle, et non par satanisme facile, un volume de morceaux choisis eût fait l’affaire. Christophe Carrère, convaincu qu’il méritait mieux, et voulant nous en convaincre aussi, a opté pour des Œuvres complètes.
Il a d’abord réuni la prose et la poésie de Samain, puis l’ample correspondance en deux forts volumes7. Une plaquette enfin, aussi soignée que le reste, vient de paraître, qui exhume près de 80 missives « retrouvées »8. Nous n’avons plus aucune raison d’ignorer cette météorite des lettres françaises à qui la tuberculose ne laissa qu’un court répit.
Le feu d’artifice des ultimes années n’en fut que plus étincelant : trois années (1897-1899) qui lui permirent de décrocher un prix de l’Académie et d’entrer, son antichambre alors, à la Revue des deux mondes. Le fonctionnaire désargenté voit ce qu’il nomme « un certain monde » s’ouvrir à lui à l’instant même où l’affaire Dreyfus le déchire. S’il se range derrière Coppée et les antidreyfusards, nationalistes ou républicains comme lui, si certaines de ses lettres s’émaillent de remarques antisémites, il ne retire pas son admiration à Marcel Schwob, lie amitié avec le dreyfusard Jehan-Rictus et fréquente le cercle de Winnaretta Singer, princesse de Polignac.
Chaque événement parisien, chaque soirée musicale, chaque réunion mondaine, chaque élection académique anime sa correspondance de descriptions savoureuses et profitables à l’historien du Tout-Paris. Le cercle de Samain et celui d’Heredia coïncident assez souvent (on pense à Montesquiou), leurs fréquentations artistiques aussi. Chez les Lerolle, il croise ainsi Degas et Puvis de Chavannes, artiste qui lui semble l’un des plus éminents de son temps. Quoique sa poésie se qualifie, au détour d’une lettre, de « réalisme esthétique », son musée personnel ne s’y résume pas et adopte libéralement autant Odilon Redon, sorte d’Edgar Poe du fusain, que les portraits d’Antonio de La Gandara, dont le luxe vestimentaire et la virtuosité formelle confinent au fantastique aussi.
Imaginons que la correspondance de Samain ait été entièrement détruite, comme elle le fut en partie par sa sœur, la Belle Époque n’offrirait pas la même physionomie et l’histoire du Parnasse de deuxième génération nous serait plus obscure9.