Cher Benjamin Hoffmann,
À l’heure où les États-Unis dévorent le monde en tous sens et où notre modernité déploie de nouvelles capacités guerrières, vous écrivez un western. Sans doute est-ce votre amour presque inconditionnel pour l’histoire et la culture américaines qui vous empêche de planter l’acier de vos yeux dans leur actualité. Ou bien, à la manière de Simon Leys écrivant Les Naufragés du Batavia pour ouvrir une réflexion très subtile sur les mécanismes de la dictature, entraîneriez-vous vos lecteurs dans une fable plus politique qu’on le pense ?
Comme toute chose qui compte en Amérique, La Guerre des os est une histoire de pionniers. J’aimerais vous entendre un jour sur ce terme et sur ce qu’il signifie pour notre temps, vous qui les qualifiez d’« êtres rudes mais déterminés qui ont ouvert une voie en maltraitant la nature », ajoutant aussitôt : « Ceux qui les blâment n’en continuent pas moins à suivre les chemins qu’ils ont tracés, à vivre dans le monde qu’ils ont modelé1 (…). » Les pionniers de votre roman, cher Benjamin, sont deux hommes, deux scientifiques, deux aventuriers de la paléontologie. À eux d’eux, ils repoussent la frontière du temps, élargissent de quelques millions d’années les 6 000 ans de la Bible. L’un s’appelle Charles Marsh, l’autre Edward Cope. À moins de dix ans d’écart, ils sont de la même époque et presque du même monde, de cette Amérique blanche, pieuse et fortunée. Le xixe siècle, des deux côtés de l’Atlantique et jusqu’à Shanghai, est bel et bien le siècle des banquiers.
On pourrait s’arrêter là, à une rivalité rocambolesque entre ces deux hommes partis en quête du même graal : les fossiles de dinosaures. Il suffit d’un peu d’imagination pour voir votre roman porté à l’écran, dans les grands paysages de l’Ouest américain, adapté par Kevin Costner ou, ce que je vous souhaite davantage encore, par les frères Cohen. Son ouverture est furieusement cinématographique : « Dans le sud-est du Wyoming, à deux cents kilomètres de la ville de Cheyenne, sous des cieux d’un bleu intense où chaque nuage est une esquisse2 (…) », et, si l’on entendrait presque la musique de Sergio Leone à lire certains de vos chapitres, c’est au Jurassic Park de Steven Spielberg, frayeur des salles obscures en 1993, quand vous n’étiez alors qu’un garçonnet de 8 ans, que vous faites remonter les origines de votre propre fascination pour les dinosaures.
Grande aventure aussi divertissante qu’un Indiana Jones et d’une érudition précise sans être jamais écrasante, La Guerre des os va plus loin. J’évoquais Simon Leys et prends conscience à vous écrire, cher Benjamin, du fait que vous partagez certaines de ses qualités : derrière l’apparent calme académique sommeille un volcan d’une juste indignation. Votre plume, vous la portez dans le système nerveux de l’Amérique, celle de Thomas Jefferson, troisième Président des États-Unis, « fermement convaincu que, quelque part dans les profondeurs inexplorées de l’Amérique, un fauve colossal nommé Megalonyx côtoie encore le mammouth laineux3 », jusqu’à celle de son lointain successeur, 45e puis 47e Président jamais nommé mais partout présent, et son obsession pour un autre type d’énergie fossile.
Sans vous attarder sur la charge virile de ces géants d’un autre temps et ce qu’une telle obsession signifie en termes de volonté de puissance, vous nous fournissez des indices pour mieux comprendre la psyché américaine. De là ce sentiment de proximité, voire cette affection qui vous envahit, et nous avec vous, devant une photographie de jeunes militaires de la guerre de Sécession : « Et sous les moustaches et les favoris, pourvu que vous fassiez abstraction de leurs habits et que vous les imaginiez avec les nôtres, une surprise vous attend : ce sont des visages d’aujourd’hui qui se révèlent4. » On comprend à vous lire que l’Amérique ne se débarrassera jamais de ses vieux fantômes, du racisme qui la ronge, du besoin viscéral d’une conquête permanente, de sa religiosité virulente pour ne pas dire de son fondamentalisme, de sa violence endémique, de celle qui a imprégné de sang les prairies de l’Ouest à celle des rues de Minneapolis et d’ailleurs : « Certains crimes sont trop grands pour être expiés et empoisonnent les nations sans guérison possible5. »
Quand le lecteur eut traversé votre épopée, comme pour le tirer de cette ivresse du Far West et secouer la poussière de ses épaules, vous lui offrez une vanité qui est l’un des chefs-d’œuvre de ce lieu commun appelé « l’ironie de l’Histoire » : Edward Cope devenu à son tour un squelette, sinon un fossile, un fétiche que l’on se dispute, que l’on vénère autant qu’on l’humilie, crâne passant de main en main, d’une étagère à l’autre, mille fois photographié, mis en scène, disputé. Je me permets de citer cet épisode, au risque de priver vos lecteurs de l’effarement qui fut le mien, pour souligner la charge symbolique de votre roman.
Comme tous les livres réussis, La Guerre des os n’est pas aisément classable. Roman d’histoire, roman d’aventure, fable politique, roman intime : il est tout cela, et, moi qui l’ai lu à trois reprises, j’en ai eu trois lectures différentes. Vous diriez vous-même : « fiction savante », et l’expression mérite qu’on y pense, tant votre roman met la connaissance au service de la narration et la narration au service de la connaissance. Lors d’un de vos rares passages à Paris, je vous avais interrogé sur la citation placée en exergue : « On peut faire beaucoup avec la haine, mais encore plus avec l’amour. » Les turpitudes du crâne d’Edward Cope évoqueraient bien sûr Hamlet, mais cette citation est tirée de Roméo et Juliette. L’histoire de vos deux paléontologues ayant été marquée par une rivalité mortifère, une domination virile et destructrice, confinant à des comportements fortement répréhensibles qui auraient pu les mener en prison ou les faire bannir à jamais de la communauté scientifique (pour éviter que l’un en fasse la découverte, l’autre n’hésite pas à détruire les fossiles qu’il est incapable de déplacer…) et pour autant auréolée d’une gloire posthume encore célébrée aujourd’hui, je vous avais suggéré d’inverser les termes de la sagesse shakespearienne. J’avais cru un instant, et m’en veux aujourd’hui, qu’on pouvait faire plus avec la haine qu’avec l’amour, et que La Guerre des os rejoignait l’autre facette du xixe siècle : la fascination du mal, du démon, de l’enfer. Or, avec la douceur de votre sourire et cette manière d’expliquer qui fait sans doute de vous un enseignant très apprécié par vos collègues et étudiants de l’université d’État de l’Ohio, à Columbus, vous aviez simplement répondu : « Imaginez ce que Charles et Edward auraient pu accomplir s’ils s’étaient aimés. » Si la Guerre des os n’avait pas été une guerre, en somme, mais une fraternité.