Note introductive à l’article de Pierre Hassner

La Russie : transition vers l’autocratie (2007)

Pierre Hassner (1933-2018) a prononcé la quatrième Lipset Lecture on Democracy le 15 novembre 2007 à l’ambassade du Canada à Washington. Son texte a été publié en avril 2008 par le Journal of Democracy, que dirigeait à l’époque son ami Marc F. Plattner. Nous en faisons paraître ici la traduction française, avec l’accord de cette revue que nous remercions bien amicalement.

Les Lipset Lectures sont des conférences qui portent le nom du sociologue et politiste américain Seymour Martin Lipset (1922-2006), auteur de grands livres de science politique, par exemple : Some Social Requisites of Democracy. Economic Development and Political Legitimacy (1959), Political Man. The Social Bases of Politics (1960), The First New Nation. The United States in Historical and Comparative Perspective (1963) ou encore The Democratic Century (2004). Un autre de ses ouvrages, Continental Divide. The Values and Institutions of the United States and Canada (1990), lui a valu le surnom de « Tocqueville du Canada ».

Dans ce texte, à mes yeux exceptionnel de lucidité et de discernement et qui, je l’espère, paraîtra tel aux lecteurs qui le découvriront, Hassner construit son analyse de la situation russe à la fin de l’année 2007 et des perspectives qu’elle offre autour de trois thèmes : la personne de Poutine, la nature du régime et l’esprit de revanche qui le domine.

« Poutine est la figure la plus sinistre de l’histoire russe contemporaine. » Jugement sans appel que Hassner reprend à son compte, car le Président russe incarne une version violente de l’autoritarisme. En sa faveur, on peut cependant dire qu’il bénéficie d’un soutien populaire, qu’il a rétabli l’ordre, amélioré la situation économique et que, par son style et son ressentiment, il exprime une des lignes de la Russie du xxe siècle.

Depuis que Poutine détient le pouvoir, le régime s’est durci. C’était une autocratie revêtue d’un vernis démocratique ; son évolution, avec l’élimination des adversaires politiques, le contrôle des médias, le détournement des institutions et du droit, la xénophobie et le nationalisme, « rappelle nettement le fascisme ».

Enfin, depuis 2003, Moscou considère que « la corrélation des forces » a changé, ce qu’exprime la formule : « L’Amérique descend, la Russie monte et l’Europe dégage. » De ce fait, l’anti-occidentalisme et l’esprit de revanche dominent la pensée du pouvoir russe. Pour Hassner, deux idées guident désormais l’action de Moscou : faire échouer les « révolutions de couleur » et la démocratie aux frontières, d’une part, et, de l’autre, profiter de la faiblesse occidentale pour compenser « la catastrophe géopolitique » qu’avait été la chute de l’Union soviétique en 1991.

Hassner ne fait aucune prévision. Il assure simplement que la Russie porte un redoutable défi aux démocraties occidentales. En le lisant, on pourra se demander si la situation actuelle ne découle pas logiquement de la nature de Poutine, de celle de son régime et de leur vision de la place de la Russie dans le monde. Nos lecteurs jugeront en comparant son analyse à celles faites depuis 2000 par des experts, des diplomates ou des responsables politiques.

Reprenons, pour mieux éclairer cette comparaison, quelques éléments de l’actualité internationale et de la politique russe entre juin 2001 et octobre 2007, période au cours de laquelle s’élabore la réflexion de Pierre Hassner puisqu’il a prononcé sa conférence avant les événements de Géorgie. J’utiliserai pour cela le livre précieux de Sylvie Kauffmann : Les Aveuglés. Comment Berlin et Paris ont laissé la voie libre à la Russie (Stock, 2023).

Le 16 juin 2001, Vladimir Poutine rencontre pour la première fois George W. Bush, qui résume ainsi leur entretien : « J’ai regardé l’homme dans les yeux. Je l’ai trouvé direct et digne de confiance. J’ai pu avoir une idée de son âme. » Vision naïve selon la secrétaire d’État Condoleezza Rice, et que John McCain dénoncera : « Quand je regarde Poutine dans les yeux, je vois trois lettres : KGB. »

Le 11 septembre 2001 : avec l’opération d’Oussama Ben Laden, surviennent les détournements terroristes des avions sur New York et Washington. La lutte contre le terrorisme international en Tchétchénie et en Afghanistan réunit l’Occident et la Russie. Le 25 septembre, Poutine prononce un discours au Bundestag à Berlin. Il parle allemand et invoque Kant, Schiller, Lessing, Goethe et Humboldt. Il affirme que la Russie est acquise aux idées de liberté et de démocratie et qu’elle sera « l’amie de l’Europe », dont il déclare soutenir l’intégration. Il promet, en accord avec les États-Unis, « une lutte déterminée, mondiale et coordonnée contre le terrorisme ». L’Allemagne s’enthousiasme, sauf, nous dit Sylvie Kauffmann, Joschka Fischer, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Gerhard Schröder.

L’année 2001 s’achève. Blair, Schröder et Chirac se sont rendus à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Les méthodes des Russes en Tchétchénie inquiètent un peu, mais les Européens passent l’éponge.

En janvier 2002, Poutine est invité à Paris. Au cours de l’année, le Président américain se rend à Moscou, et un conseil Russie-OTAN est constitué.

Le 20 mars 2003 : changement mondial de décor. Disposant, depuis plus d’un an, de l’accord du Congrès, le Président Bush déclenche la seconde guerre d’Irak. La Russie sans éclat, la France avec ostentation et l’Allemagne avec discrétion ne suivent pas Washington et constituent le camp de la paix. Désormais, en Occident, une séparation se dessine entre, d’un côté, les États-Unis et la Grande-Bretagne, et, de l’autre, l’Allemagne, la France et l’Italie. Les premiers étant plus suspicieux à l’égard de la Russie et les seconds plus favorables.

L’année 2004 dessine comme un tournant. Les « révolutions de couleur » en Géorgie (2003) et en Ukraine (2004) mécontentent Moscou, qui soupçonne puis dénonce l’intervention américaine. Le contrôle de la presse et des médias, la concentration du pouvoir se développent en Russie.

Le 25 avril 2005, Poutine, s’adressant à la nation russe, affirme que « la chute de l’URSS a été la plus grande catastrophe géopolitique du siècle ». Il avait dit à peu près la même chose avant, et il la redira après. En juillet 2005, Tony Blair organise un sommet du G8 en Écosse ; tandis que Poutine, Schröder, Chirac et Berlusconi constituent un quatuor joyeux, le Premier ministre anglais se tient à l’écart. En mars, Chirac, qui a invité Poutine à dîner à l’Élysée avec Schröder et Zapatero, inaugure auprès des journalistes la formule : « Il ne faut pas humilier la Russie. »

Angela Merkel arrive au pouvoir en Allemagne. Plus méfiante à l’égard de Poutine que ne l’avait été Schröder, elle ne change pourtant pas sa politique en matière d’importation de gaz et de pétrole russes.

Le 22 septembre 2006, Jacques Chirac fait Vladimir Poutine grand-croix de la Légion d’honneur (comme Napoléon avec l’empereur Alexandre Ier, le 9 juillet 1807, à Tilsitt, après Friedland).

Le 10 février 2007, à Munich, lors du Forum sur la sécurité, Poutine critique vivement la politique des États-Unis, l’élargissement de l’OTAN, la course aux armements et la rupture de l’équilibre mondial. Ce discours servira de base à ceux qui veulent démontrer que les États-Unis et l’Occident sont responsables de l’intervention russe en Géorgie puis en Ukraine.

à la fin de sa conférence, Pierre Hassner la dédie à la journaliste Anna Politkovskaïa, assassinée dans la cage d’escalier de son immeuble à Moscou, le 7 octobre 2006. Nous adressons les épreuves de ce numéro de Commentaire à l‘imprimerie quelques jours après l’assassinat en Sibérie d’Alexeï Navalny, le 16 février 2024.

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Jean-Claude Casanova

Jean-Claude Casanova

Directeur de Commentaire.