La gauche, la droite et les élections municipales

Ces premières élections intermédiaires du quinquennat de François Hollande ont été marquées par une nette défaite du Parti socialiste au profit de l'UMP, provoquant un changement de Premier ministre et le départ des Verts du gouvernement. Le succès du Front national n'a pas déstabilisé l'UMP et la gauche socialiste, de son côté, a été sanctionnée.

P. M.

Un climat politique désastreux

Ces élections se sont déroulées dans un climat politique et social profondément dégradé, résultat du triple échec économique, politique et moral du nouveau pouvoir socialiste. Échec économique car ni le pari présidentiel d’un retour de la croissance en 2013 ni l’engagement lié d’un recul du chômage n’ont pu être tenus. De plus, les Français ont dû faire face à d’importantes hausses d’impôt qui n’ont pas frappé que les plus favorisés, contrairement à ce que laissaient entendre les socialistes, alors que de nouveaux efforts étaient demandés aux salariés sur les retraites et aux fonctionnaires sur leurs salaires, le tout provoquant un recul du pouvoir d’achat pour la première fois depuis 1984. Échec politique ensuite, car le pouvoir a été incapable d’expliquer le sens de son action et a donné le sentiment d’une grande faiblesse face aux groupes d’intérêt les plus puissants (économiques, parlementaires et religieux) en renonçant à réformer en profondeur la fiscalité, en repoussant l’interdiction du cumul des mandats à la fin du quinquennat, en changeant deux fois de ministre de l’Environnement et en renonçant à la loi famille ainsi qu’à la PMA. À ces difficultés se sont ajoutés des conflits ouverts entre les ministres que le Président n’a pas sanctionnés, notamment entre Arnaud Montebourg et le Premier ministre Jean-Marc Ayrault sur le dossier Florange ainsi qu’entre Manuel Valls et Christiane Taubira ou Cécile Duflot et Manuel Valls1, donnant au final l’impression d’une absence d’autorité. Échec moral enfin, avec l’affaire Cahuzac (ministre socialiste du Budget qui a dû démissionner le 19 mars 2013 et reconnaître le 2 avril avoir fraudé le fisc avec un compte en Suisse après quatre mois de dénégations), avec la capitulation du pouvoir face au refus des parlementaires socialistes de rendre publique leur déclaration de patrimoine et avec l’« affaire Gayet » en janvier 20142, qui a abouti à la « répudiation » de Valérie Trierweiler, la compagne du Président, qui bénéficiait jusqu’alors d’un véritable statut de « première dame » avec un cabinet à l’Élysée.

Les hésitations et les contradictions du pouvoir l’ont empêché de profiter des réussites de l’action gouvernementale en matière sociale (avec la conduite d’une réforme du code du travail et d’une réforme des retraites dans la concertation) comme en matière sociétale, principalement l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe, qui fut menée à bien par Christiane Taubira avec le soutien majoritaire de l’opinion malgré la forte opposition de la droite et des milieux catholiques organisés dans La Manif pour tous. On doit également remarquer qu’alors que le gouvernement a fait un effort sans précédent pour les entreprises avec les 20 milliards du CICE3 en 2012, le patronat lui est resté hostile jusqu’à l’annonce du Pacte de responsabilité avec les entreprises faite par le Président lors de ses vœux télévisuels du 31 décembre 2013. Cette intervention présidentielle et la conférence de presse qui l’a suivie le 14 janvier, avec les annonces de baisses de cotisations sociales et de taxes pour les entreprises, de simplification des normes et de réduction des dépenses publiques, ont été considérées comme un virage ou une accentuation du libéralisme économique du chef de l’État4.

À gauche, Europe Écologie a été affaiblie par le départ de Daniel Cohn-Bendit et les débats incessants sur sa participation gouvernementale. Si le Front de gauche, structuré autour du Parti communiste et du Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon, a été unanime dans la critique de la politique gouvernementale, on a pu observer une division croissante concernant la stratégie à adopter vis-à-vis des socialistes entre le PC, pariant sur une évolution des socialistes, et le Parti de gauche (PG) voulant au contraire déborder le PS dans un affrontement sans compromis.

À droite, le violent affrontement pour la présidence de l’UMP entre Jean-François Copé, secrétaire général, et l’ancien Premier ministre François Fillon, qui s’est soldé par une victoire très contestée de Jean-François Copé, a mené le parti au bord de la scission fin 2012, affaiblissant durablement les deux protagonistes au profit d’Alain Juppé et surtout de Nicolas Sarkozy, dont la volonté de retour en 2017 ne fait plus aucun doute. Au centre, le rapprochement de l’UDI dirigée par Jean-Louis Borloo et du MoDem de François Bayrou, qui a nettement basculé dans l’opposition au pouvoir, a permis la formation le 5 novembre 2013 de l’Alternative, rassemblement au centre droit en vue des échéances électorales de 2014 et 2015 dans l’objectif de peser sur une recomposition partisane et programmatique à droite et au centre, en alliance et concurrence avec l’UMP. Finalement, seul le Front national, sous la présidence de Marine Le Pen, n’a connu aucun débat ou division depuis 2012, enregistrant une poussée significative dans les élections législatives et cantonales partielles.

L’offre électorale et la campagne

Si le nombre global de listes dans les communes de plus de 3 500 habitants5 (France métropolitaine) reste stable par rapport à 2008 (8 762 contre 8 735), il n’en va pas de même dans les grandes villes de plus de 30 000 habitants où le nombre moyen de listes est de 5,9 contre 5,3 en 2008, 5,4 en 2001, 5,3 en 1995 et 4,8 en 1989. Cette progression résulte pour l’essentiel d’une plus forte présence du Front national. Dans les villes de plus de 30 000 habitants, l’extrême droite est en effet présente dans 67 % contre 22 % en 2008, 58 % en 2001 et 85 % en 19956. À gauche, on observe un fort recul de la proportion de listes d’union entre PS et PC, réalisées dans seulement 47 % de ces villes contre 74 % en 2008 et 93 % en 2001, résultat de la formation du Front de gauche et du maintien du PC dans l’opposition après 2012, même si ces alliances PS-PC (dont Paris) ont été trop nombreuses aux yeux du PG. Cette présence nouvelle de listes Front de gauche a été en partie compensée par une plus faible présence de l’extrême gauche avec 206 listes contre plus de 250 en 2008 et 178 en 2001. EELV a concurrencé le PS dans 27 % (657) de ces villes contre 18 % en 2008 et 26 % en 2001. À droite et au centre, la recherche de l’union a permis la présentation de listes uniques dans 45 % de ces villes grâce à la forte diminution des listes centristes indépendantes, UDI ou MoDem, présentes dans 20 % contre 60 % en 2008 pour le seul MoDem, ce qui a permis le soutien de l’UMP à la candidature de François Bayrou à Pau, contrairement à 2008. Comme aux élections précédentes, il y a eu sensiblement plus de listes divers droite (123) que de listes divers gauche (47).

À gauche, la campagne électorale a été principalement menée au niveau local, les forces gouvernementales (PS et EELV) n’ayant pas intérêt à la nationaliser au vu de l’impopularité du pouvoir8 et le Front de gauche étant paralysé au niveau national par la division entre PG et PC. La droite a fait campagne sur un vote sanction contre le Président et le gouvernement mais la campagne nationale de l’UMP a été affaiblie par les affaires Copé, Buisson et Sarkozy9, tandis que l’Alliance centriste était peu présente au niveau national, François Bayrou se concentrant sur sa campagne à Pau et Jean-Louis Borloo étant en repos à cause d’une pneumonie10. Après une première polarisation sur Paris et Marseille, la campagne des municipales a été pratiquement totalement éclipsée dans les médias nationaux par les Jeux olympiques de Sotchi, la crise ukrainienne, les rumeurs persistantes de remaniement gouvernemental alimentées au plus haut niveau, les affaires de l’UMP et leurs rebonds sur le gouvernement11, et surtout la violente attaque de Nicolas Sarkozy contre le gouvernement, la justice, la police et le Conseil constitutionnel, comparant la France à la RDA à trois jours du premier tour12. Elle est par contre restée active dans les médias et la presse locale et a été dominée par les questions de fiscalité et de sécurité, favorables à la droite.

Les résultats du premier tour

Les principaux enseignements du premier tour sont les suivants : la poursuite du recul de la participation, la sévère sanction contre la gauche gouvernementale socialiste au profit de la droite UMP-UDI, la confirmation et l’amplification de la percée du FN lors des élections de 2012 et la résistance des écologistes d’EELV. Dans une situation de très forte impopularité des gouvernants, la logique des élections intermédiaires13 a joué à plein, avec une démobilisation de l’électorat des forces gouvernementales, une remobilisation de celui de l’opposition et des transferts de votes au profit de l’opposition pour sanctionner le gouvernement. À cet aspect national qui a donné la dynamique d’ensemble se sont combinés des éléments de jugement des municipalités sortantes qui ont pesé localement très lourd14.

Avec 63,5 % de votants sur les inscrits, la participation recule de 3 points sur 2008 et poursuit son déclin ininterrompu depuis 1977 : 78,9 % (1977), 78,4 % (1983), 72,8 % (1989), 69,4 % (1995), 67,2 % (2001) et 66,5 % (2008). Comme lors des précédentes municipales15, on observe une mobilisation différentielle : l’électorat des forces gouvernementales, particulièrement socialiste, a boudé les urnes alors que l’électorat de droite et d’extrême droite s’est mobilisé plus fortement qu’en 2008.

Quelques cas permettent de bien illustrer cette mobilisation différentielle. À Paris, où la participation est globalement stable sur 2008 (56,3 % contre 56,9 %), elle progresse de 3,5 points dans le 16e arrondissement (53,1 % contre 49,6 %) alors qu’elle recule de 2,7 points dans le 19e (50 % contre 52,7 %). En banlieue parisienne, elle progresse de 3,5 points (55,2 %) à St-Cloud (92), alors qu’elle recule de 5 points (39,8 %) à Clichysous-Bois (93). Dans le Midi méditerranéen, on observe à la fois la mobilisation de l’électorat de droite et de celui d’extrême droite, avec une participation en hausse de 6,3 points (63,3 %) à Béziers et de 9,7 points (68,5 %) à Fréjus et la moindre mobilisation de l’électorat de gauche comme dans les quartiers nord de Marseille avec un recul de 6,1 points (46,5 %) dans le huitième secteur.

Tableau I

Résultats du premier tour dans les villes de plus de 30 000 habitants (France métropolitaine)

La gauche socialiste sanctionnée

Le recul de l’ensemble de la gauche est important et général, mais les listes d’union et la multiplicité des configurations locales d’alliance à gauche et à droite rendent difficile l’interprétation des résultats en voix par parti. Cependant, l’évolution des résultats dans les villes de plus de 30 000 habitants (tableau I) indique une nette poussée de l’ensemble de la droite, + 6,2 points sur 2008, qui retrouve son niveau de 1995, avec le même rapport de forces entre droite modérée et FN. Ces résultats marquent cependant une progression du FN, même sur 1995, car il avait alors plus de listes. La gauche est en fort recul, – 7,7 points sur 2008, à un niveau encore plus faible qu’en 1995. La capacité de réélection dès le premier tour des municipalités sortantes donne une bonne appréciation de la dynamique nationale. Sur les 242 villes de plus de 30 000 habitants en métropole, 29 % (71) ont été conservées au premier tour. La droite a retrouvé 53 % de ses villes16 (56/105) alors que la gauche seulement 11 % (15/137). De plus, la gauche (le PS) perd 5 villes de plus de 30 000 habitants vers la droite et n’en gagne aucune. Par comparaison, en 2008, la dynamique était inverse, la gauche avait retrouvé 54 % de ses municipalités (56/103) dès le premier tour et la droite seulement 37 % (49/132) et la gauche avait pris 5 villes à la droite sans en perdre aucune. Le Parti socialiste pâtit fortement de l’impopularité gouvernementale à laquelle s’ajoute parfois une mauvaise image locale comme à Marseille où les résultats sont désastreux, les listes PS-EELV n’arrivant qu’en troisième position avec 20,8 % derrière celles du maire sortant UMP Jean-Claude Gaudin (37,6 %) et celles du FN (23,2 %).

Au sein de la gauche gouvernementale, outre la défaite socialiste, on observe d’assez bons résultats pour les écologistes d’EELV, comme l’indique leur progression sur 2008 dans plusieurs grandes villes comme Paris ou Grenoble. Dans les 24 villes de plus de 30 000 habitants où la comparaison avec 2008 était possible, EELV recule dans 12 et progresse dans 12. C’est la meilleure évolution pour une force de gauche, EELV récupérant une partie des pertes socialistes. Les écologistes peuvent espérer compenser la perte de Montreuil, avec l’échec de la gestion de Dominique Voynet, par le gain de Grenoble où ils dépassent la liste de la municipalité sortante socialiste (29,4 % contre 25,3 %). On doit remarquer également les résultats de Conflans- Sainte-Honorine (23,1 %) et Colomiers (26 %) face à des listes sortantes PS.

La situation est plus décevante pour les forces du Front de gauche. L’impression de progression du tableau I résulte uniquement d’une plus forte présence : il y avait une liste FG ou PG face au PS dans 62 % (151) des 242 villes contre seulement 26 % de listes PC en 2008. Seules 44 de ces listes dépassent les 10 % et 12 les 20 %. Ces résultats montrent une influence très dominante de la structure municipale déclinante du PC, avec un faible apport venant de l’extrême gauche (LCR de 2008). Dans les 29 de ces villes où la comparaison était possible avec les listes communistes en concurrence avec le PS en 2008, on observe 24 reculs pour seulement 5 progressions. Là où il comptait s’imposer comme la principale force de gauche non socialiste, comme par exemple à Paris ou à Toulouse, le FG a échoué, nettement en dessous de 10 % et derrière EELV, ne profitant pas des pertes massives du PS. Bien souvent, hors des zones d’influence communistes, les listes FG ou PG ne dépassent pas les résultats obtenus par la LCR en 2008 (comme à Clermont-Ferrand avec 11,5 % contre 13,8 % en 2008 avec la même tête de liste, Alain Laffont).

L’extrême gauche trotskiste (LO, POI, NPA) reste marginale malgré d’assez nombreuses listes. Seule une liste NPA dépasse les 10 % (13,8 %) à Gennevilliers (92) face à la municipalité sortante communiste.

La droite UMP-UDI profite pleinement du rejet du pouvoir gouvernemental. La majorité de ses sortants ont été réélus et elle est en position de conquérir un nombre considérable de villes sur la gauche au second tour, même si Paris et Lyon semblent hors d’atteinte. Cette situation très favorable de la droite UMP-UDI lui permet de résister à la pression électorale accrue du FN. On doit de plus noter que, là où le FN n’a pas pu présenter de listes, la droite UMP-UDI en profite, comme l’illustre le cas de Bobigny (93) où la liste UDI devance la municipalité sortante communiste. Remarquons que l’UMP a confirmé sa nette domination au sein de l’ensemble de droite et du centre en gagnant 31 des 33 duels de premier tour avec l’UDI17. Celle-ci est cependant une force significative dépassant les 10 % dans 23 de ces villes. Le MoDem profite également de la poussée de l’opposition, la liste de François Bayrou arrivant nettement en tête à Pau.

Le succès du FN ne déstabilise pas l’UMP

Le Front national obtient un vrai succès électoral, gagnant dès le premier tour la ville symbolique d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais). Il progresse, souvent très fortement, dans toutes les villes de plus de 30 000 habitants (45) où la comparaison pouvait être faite sur 2008. N’ayant aucun maire sortant et souvent des candidats peu connus, il est fortement handicapé à ce type d’élection. Pourtant on observe qu’il obtient souvent des résultats proches en pourcentage de ceux de Marine Le Pen en 2012, et même supérieurs dans un peu plus de 50 villes de plus de 30 000 habitants. Dans ces villes, il dépasse 20 % dans 34 dont 3 à plus de 30 %, toutes dans le Midi méditerranéen : Béziers 44,9 %, Fréjus 40,3 % et Perpignan 34,2 %. Ces trois villes ont des municipalités sortantes de droite et avaient résisté à la poussée de la gauche en 2008 car l’électorat y est fortement xénophobe. C’est cette même raison qui y explique la percée du FN avec en plus un mauvais bilan municipal dans les deux premières.

L’offre pour le second tour

166 des 242 villes de plus de 30 000 habitants en métropole restaient à pourvoir au second tour dont Paris, Lyon et Marseille. Le Front national a pu se maintenir dans 93, contribuant au grand nombre (86)18 des triangulaires et des quadrangulaires (36). Sur les 41 duels, 38 étaient gauche/droite, 1 UMP/FN (Perpignan), 1 G/Nationalistes (Bastia) et 1 PC/PS (Saint-Denis). 62 des 86 triangulaires opposaient la gauche, la droite UMP-UDI-DVD et le FN, 15 deux listes de gauche et une de droite ou d’extrême droite, 6 deux listes de droite et la gauche et 3 deux listes de droite et le FN. Les 36 quadrangulaires résultaient dans 19 cas du maintien de deux listes de gauche face au FN et à la droite, dans 10 cas de deux listes de droite face à la gauche et au FN et dans 7 cas de formules sans le FN. Dans la plupart des cas de divisions à droite ou à gauche, l’union ne semblait pas nécessaire pour l’emporter. Ailleurs la discipline a le plus souvent prévalu au sein des deux camps, avec de nombreuses fusions PS-EELV. Le maintien des socialistes en quadrangulaire à Grenoble, le maintien du PS arrivé troisième à Béziers et la fusion droite-FN à Villeneuve-Saint-Georges ont été les principales indisciplines19. Les listes socialistes se sont retirées à Perpignan et à Fréjus pour faire barrage au FN arrivé en tête. À Paris, sur les 16 secteurs restant en ballottage, l’UMP en ayant conservé quatre (1, 6, 16, 17) dès le 1er tour, on a eu 13 duels gauche/droite et trois triangulaires consécutives au maintien de dissidents de droite dans les 7e et 8e arrondissements et à celui du PG dans le 20e. À Marseille, les triangulaires Gauche/UMP/FN ont été la règle ainsi qu’à Lyon sauf dans le premier secteur où la gauche est restée divisée face à l’UMP20.

Tableau II

Bilan des élections municipales de 2014 dans les villes de plus de 30 000 habitants (France métropolitaine)

Les résultats

L’évolution de la participation a été variable suivant les villes, progressant là où la compétition s’annonçait vive et où le FN pouvait se maintenir et reculant souvent ailleurs, une partie des électeurs des listes éliminées à l’issue du premier tour s’abstenant. La dynamique du premier tour favorable à la droite UMP-UDI-MoDem-DVD s’est confirmée et souvent amplifiée. En nombre de villes de plus de 30 000 habitants (tableau II), elle redevient majoritaire, passant de 105 à 156 sur 242. Avec un solde de – 54 sur ces villes, la défaite de la gauche est nettement supérieure à ses défaites de 2001 (– 20) et 1983 (– 35) et à celle de la droite en 2008 (– 31) et du même ordre que celle de la droite en 1977 (– 56). La gauche perd également vers la droite 9 villes de plus de 100 000 habitants21 et n’en gagne aucune, passant de 27 à 18 sur 39, bien qu’elle conserve Paris et Lyon. Le mouvement est de même ampleur sur l’ensemble des villes de plus de 10 000 habitants où la gauche passe de 509 à 349 alors que la droite UMP-UDI-MoDem-DVD progresse de 433 à 572 et que l’extrême droite en obtient 11, dont 8 FN22. Ces pertes de la gauche vont de plus se traduire par celles de nombreuses intercommunalités. Cette défaite de la gauche amplifiée au second tour s’explique d’abord par de bons reports au sein de la droite et un report massif de l’électorat FN sur la droite là où il avait été éliminé à l’issue du premier tour, mais aussi dans des proportions importantes (de 20 à 45 % de ses voix du premier tour) là où il s’était maintenu en triangulaire. Mais elle s’explique aussi par l’étroitesse de la base politique du gouvernement (PS + PRG + EELV) : les électeurs de l’extrême gauche et du Front de gauche, dans l’opposition au gouvernement, se sont dispersés au second tour, peu attirés par les listes à direction socialiste23. Les nouveaux votants ne semblent pas avoir été sensiblement plus en faveur de la droite que de la gauche.

Le Parti socialiste est le grand vaincu du second tour, perdant plus de la moitié de ses grandes villes (51 sur 96) et n’en gagnant que 4. L’essentiel de ses pertes s’effectue au profit de la droite. Il perd 11 de ses 25 villes de plus de 100 000 habitants, 9 vers la droite, Grenoble vers EELV et Montpellier vers un dissident, n’en conservant que 14. Le Parti communiste poursuit son déclin, passant de 24 à 20 villes de plus de 30 000 habitants, en perdant 6 et n’en gagnant que 224. Grâce au gain de Montreuil et à son maintien à Saint-Denis, il passe de 1 à 2 villes de plus de 100 000 habitants. Le PRG perd ses deux grandes villes, Évreux vers l’UMP et Bastia au profit des nationalistes. Pour EELV, le gain de Grenoble sur le PS fait plus que compenser la perte de Montreuil.

L’UMP est la grande gagnante du second tour. Au total elle progresse de 69 à 111 villes de plus de 30 000 habitants (+ 42) et de 11 à 19 villes de plus de 100 000 habitants, avec 8 des 9 villes gagnées par la droite. L’UDI reste loin derrière même si elle progresse sensiblement, de 20 à 25 villes de plus de 30 000 habitants, en perdant 2 vers l’UMP et en gagnant 7 dont une de plus de 100 000 habitants, Amiens, sur la gauche. Le MoDem garde ses 3 villes de plus de 30 000 habitants et y ajoute Pau où François Bayrou l’emporte très largement sur le PS.

Pour le Front national, le résultat du second tour est mitigé. Il emporte deux villes de plus de 30 000 habitants sur la droite (Béziers et Fréjus) et le 7e secteur de Marseille sur la gauche, soit guère plus qu’en 1995 (Toulon et Marignane), mais échoue nettement à Perpignan, Forbach et Saint-Gilles, victime du « Front républicain ». De plus à Villeneuve-Saint-Georges (94), dans la seule ville de plus de 30 000 habitants où un candidat de droite avait accepté de fusionner avec lui, l’alliance droite-FN échoue au second tour en duel face à la municipalité sortante communiste avec un net recul entre les deux tours : 49,8 % contre 57,8 % (DVD 31,8 % et FN 26 %) dans le cadre d’une participation en forte progression avec 59,9 % de votants contre 50,8 % au premier tour. Ces résultats montrent que la « dédiabolisation » du FN est loin d’être acquise.

Dans les DOM-TOM, les logiques locales ont dominé et la gauche a beaucoup mieux résisté. Dans les Antilles et en Guyane, la stabilité a été la règle alors qu’à la Réunion on remarque l’effondrement du PCR qui perd Saint-Paul, Saint-André et Saint-Louis vers la droite ainsi que Le Port et La Possession vers les divers gauche, la droite conservant Saint-Pierre et Le Tampon, le PS Saint-Denis et Saint-Joseph et le MoDem Saint-Leu. L’UMP perd Mamoudzou pour un DVG à Mayotte et Nouméa pour un DVD en Nouvelle-Calédonie.

Conséquences politiques

En réaction à ces résultats, l’ensemble du dispositif du pouvoir socialiste a été réorganisé. Dès le lundi 31 mars, François Hollande a annoncé le remplacement de Jean-Marc Ayrault par Manuel Valls à Matignon. Au PS, Harlem Désir, fortement contesté, devenu secrétaire d’État aux Affaires européennes le 9 avril, a dû céder son poste de premier secrétaire à son ancien rival, le député de Paris Jean-Christophe Cambadélis. À l’Élysée, Jean-Pierre Jouyet, ami intime du Président, a quitté la direction de la Caisse des dépôts pour remplacer René Lemas au secrétariat général. Dans sa déclaration de politique générale le 8 avril, Manuel Valls a confirmé l’orientation libérale que marquait l’annonce du Pacte de responsabilité en décembre 2013, tout en faisant un geste sur les bas salaires. Il a annoncé la diminution de moitié du nombre de régions métropolitaines d’ici 2017 ainsi que la suppression des assemblées départementales à l’horizon 2021.

Concernant les forces politiques, la large victoire de l’UMP renforce la position de Jean-François Copé à sa tête ainsi que sa position de refus de toute alliance avec le FN, sans rien régler de son problème de leadership pour 2017. La stratégie d’alliance avec l’UMP des centristes de l’UDI et du MoDem est légitimée. Pour le FN, le bilan est moins net car la satisfaction d’une progression électorale confirmée est contrebalancée par l’échec des tentatives de déstabilisation de l’UMP et le maintien d’une forte hostilité à son égard dans l’opinion. À gauche, seule la direction d’EELV est confortée par les résultats. Réclamant un changement de politique, elle a décidé de quitter le gouvernement tout en restant dans la majorité. Tout au contraire, les socialistes sont en plein désarroi après la perte de la moitié de leurs municipalités. Le Front de gauche, qui a échoué à capitaliser sur l’impopularité du pouvoir, reste profondément divisé entre les communistes et les partisans de Jean-Luc Mélenchon.

Ces municipales, au-delà de l’effet de balancier entre PS et UMP, avec le déclin de la participation, la poussée du FN et la bonne tenue des écologistes, s’inscrivent dans la tendance générale de déclin des partis de gouvernement depuis quarante ans en Europe occidentale au profit de la droite radicale et des écologistes25.

Notes et références

  1. « Florange et les limites de la méthode Hollande », Le Monde, 4 décembre 2012, p. 11 ; « Manuel Valls et Christiane Taubira s’affrontent sur la réforme pénale », Le Monde, 14 août 2013, p. 1 et « Cécile Duflot ressoude les rangs écologistes », Le Monde, 28 septembre 2013.

  2. Le magazine people Closer a révélé le 10 janvier 2014 la liaison de François Hollande avec l’actrice Julie Gayet. Cf. « Le plan de bataille de M. Hollande perturbé », Le Monde, 12-13 janvier 2014, p. 7.

  3. Crédit d’impôt compétitivité-emploi.

  4. Cf. « Hollande bouscule sa gauche et désoriente la droite », Le Monde, 16 janvier 2014, p. 6.

  5. La loi électorale a été modifiée avec extension du scrutin de liste jusqu’aux communes de plus de 1 000 habitants contre 3 500 précédemment, et fléchage sur les listes des conseillers communautaires.

  6. Avant l’obligation de parité qui a rendu la formation des listes plus difficile.

  7. Dont 9 avec tout ou partie du Front de gauche.

  8. Le baromètre TNS-SOFRES Figaro Magazine de mars 2014 (réalisé du 27 avril au 3 mars) indiquait une impopularité record de l’exécutif : 17 % de confiance et 80 % de défiance pour François Hollande et 16 % contre 77 % pour Jean-Marc Ayrault.

  9. Le président de l’UMP a été accusé par l’hebdomadaire Le Point le 27 février d’avoir fait profiter ses proches de juteux contrats de communication sur les fonds de l’UMP par surfacturation lors de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012. Cf. « Copé fragilisé, l’UMP en proie à ses démons », Le Monde, 1er mars, p. 6, puis « Les écoutes Buisson font vaciller la Sarkozy », Le Monde, 6 mars 2014, p. 7 et « Soupçon de trafic d’influence dans le camp Sarkozy », Le Monde, 8 mars 2014, p. 8.

  10. Avant d’annoncer son retrait complet de la vie politique le 6 avril 2014.

  11. « Taubira et Valls dans le piège de l’affaire Sarkozy », Le Monde, 13 mars 2014, p. 8.

  12. « Ce que je veux dire aux Français », Le Figaro du 21 mars 2014, p. 1-3.

  13. Jean-Luc Parodi, « Dans la logique des élections intermédiaires », Revue politique et parlementaire, n° 903, avril 1983, p. 42-70.

  14. Pierre Martin, Les Élections municipales en France depuis 1945, La Documentation française, 2001, p. 183-200.

  15. Pierre Martin, « Les élections de mars 2008 », Commentaire, n° 122, été 2008, p. 471-484.

  16. Avec notamment les réélections d’Alain Juppé à Bordeaux (61 %) et de Jean-François Copé à Meaux (64,3 %).

  17. La devançant dans deux de ses municipalités sortantes : Savigny-sur-Orge (91) et Saint-Maur-des-Fossés (94).

  18. Sans Paris, Lyon et Marseille.

  19. Sanctionnées dans les trois cas par le retrait de l’investiture nationale, par le PS dans les deux premiers cas, l’UMP et l’UDI dans le troisième.

  20. La maire sortante Front de gauche (ex-PS) avait devancé la liste socialiste au premier tour.

  21. Angers, Amiens, Argenteuil, Caen, Limoges, Reims, SaintÉtienne, Toulouse et Tours.

  22. Le Monde, 1er avril 2014, p. 4.

  23. Ce phénomène explique les reculs de la gauche entre les deux tours particulièrement nets à Lille (52,1 % contre 60,1 % avec EXG 6,2 % et FG 6,2 %), au Mans (45,7 % contre 52,2 % avec EXG 3,9 % et FG 9,1 %) et même en cas de fusion PS-FG entre les deux tours comme à Limoges (43,8 % contre 47 % avec EXG 2,7 % et FG 14,2 %).

  24. Aubervilliers repris au PS et Montreuil à EELV.

  25. Pierre Martin, « Le déclin des partis de gouvernement en Europe », Commentaire, n° 143, automne 2013, p. 543-554.

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Pierre Martin

Pierre Martin

Politologue au laboratoire Pacte de l’IEP de Grenoble. Il a notamment publié Crise mondiale et systèmes partisans (Les Presses de Sciences Po, 2018).