La Fayette ou les infortunes de la vertu

Le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance américaine (1776) ramène sur le devant de la scène une figure à la fois illustre et méconnue de l’histoire de France : Gilbert Motier ou Du Motier, marquis de La Fayette. Le « héros des deux mondes » – surnom qui lui fut donné dans les années 1780 – fait l’objet d’une sorte de culte patriotique aux États-Unis. En France, au contraire, sa réputation est des plus mitigées.

Il n’empêche que, quand il est question de célébrations franco-américaines, le personnage de La Fayette n’est jamais bien loin, et, tous les 4 juillet, l’ambassadeur des États-Unis fait fleurir sa tombe au cimetière de Picpus. L’anniversaire de 2026 nous offre l’occasion de revenir sur son étrange carrière, sur les opinions pour le moins contrastées qu’en ont eu ses contemporains et les historiens ainsi que sur l’exploitation de sa mémoire – dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler les « usages politiques de l’Histoire »1.

Th. S.

L’extravagante histoire de M. de La Fayette

Né en 1757, mort en 1834, La Fayette appartient à une génération qui a connu pas moins de dix régimes politiques : ancienne monarchie (jusqu’en 1789), monarchie constitutionnelle (1791-1792), Première République gouvernée par la Convention (1792-1795), Directoire (1795-1799), Consulat (1799-1804), Premier Empire (1804-1814), Première Restauration (1814-1815), Cent-Jours (1815), Seconde Restauration (1815-1830) et monarchie de Juillet (1830-1848).

Sa notoriété commence avant la Révolution par sa participation à la guerre d’indépendance des États-Unis. Engagé auprès du Congrès américain avec le grade de major général, La Fayette participe à deux reprises aux campagnes contre les Britanniques et commande notamment une division lors de la bataille décisive de Yorktown (1781). Désormais célèbre et célébré, il est élu député de la noblesse d’Auvergne aux États généraux de 1789, dont il est d’emblée l’une des personnalités les plus en vue. Sa carrière politique prend véritablement son essor au mois de juillet avec sa désignation comme commandant de la Garde nationale parisienne qui vient de se former. Pour deux ans, La Fayette est l’homme le plus puissant de France et un de ceux dont le rôle est le plus discuté.

Il est vrai que, par son action (ou son inaction), il porte une responsabilité dans plusieurs « journées » qui ont marqué la dynamique révolutionnaire. En juillet 1789, il se montre incapable de protéger le prévôt des marchands de Paris Flesselles, l’ancien contrôleur général Foullon et l’intendant de Paris Bertier de Sauvigny, qui sont massacrés par la foule. En octobre de la même année, il échoue à empêcher les émeutiers parisiens d’envahir le château de Versailles et de contraindre Louis XVI et sa famille de se transporter à Paris. La fête de la Fédération, qu’il organise le 14 juillet 1790 et où il éclipse le roi, marque l’apogée de son parcours ; elle le fait aussi soupçonner de prétendre à une dictature militaire.

En juin 1791, après la « fuite à Varennes », La Fayette assume nolens volens le rôle de geôlier du roi, consigné dans ses appartements des Tuileries. En juillet, il commande les troupes au moment de la fameuse « fusillade du Champ-de-Mars », qui frappe des Parisiens qui réclament l’abolition de la royauté. En juin 1792, devenu général en chef de l’armée du Centre, il tente de faire pression sur l’Assemblée pour obtenir un retour à l’ordre. En août, alors que la monarchie vient de tomber, il passe à l’ennemi avec son état-major. Il croyait être bien accueilli ; il est emprisonné et subit une longue et pénible captivité.

 

 

Cette suite d’échecs ou de fausses démarches fait de La Fayette un personnage honni à droite comme à gauche de l’échiquier politique. Tenant de la légalité et de la modération, le général, centriste avant l’heure, ne peut que déplaire aux deux camps. « Nous sommes attaqués par deux sortes d’ennemis, confie-t-il à Washington dès mars 1790 : les aristocrates, qui aspirent à une contre-révolution, et les factieux, qui veulent anéantir toute autorité2. » Pour les royalistes, il est un traître à la cause de la monarchie. « M. de La Fayette veut nous sauver, mais qui nous sauvera de M. de La Fayette3 ? », aurait dit Marie-Antoinette – le mot, sans doute apocryphe, décrit assez bien les sentiments du couple royal et de ses fidèles. Chez les républicains, à l’inverse, le général passe pour un dictateur en puissance, un nouveau Cromwell.

En 1800, quand La Fayette rentre en France après sept années de prison puis d’exil, il est devenu un homme du passé, un survivant. Tous les autres premiers rôles de la Révolution – Louis XVI, Marie-Antoinette, Philippe-Égalité, Bailly, Danton, Robespierre, Saint-Just et tant d’autres – sont passés sous le couteau de la guillotine. Le général lui-même sent bien ce décalage avec l’actualité. « À moins d’une très grande occasion de servir à ma manière la liberté et mon pays, ma vie politique est finie. Je serai pour mes amis plein de vie et pour le public une espèce de tableau du Muséum ou de livre de bibliothèque4 », écrit-il en 1797.

Dans ses Mémoires, il prétend que le régime consulaire lui a proposé une place importante – offre dont les archives ne gardent aucune trace. Retiré dans son château de La Grange-Bléneau, en Seine-et-Marne, le ci-devant « héros des deux mondes » se tient sur sa réserve pendant une quinzaine d’années. Napoléon se méfie de lui et le fait surveiller. « Tout le monde en France est corrigé », aurait dit l’Empereur au Conseil d’État en 1812. « Il n’y en a qu’un seul qui ne le soit pas : La Fayette ! Vous le voyez tranquille ; eh bien, je vous dis, moi, qu’il est tout prêt à recommencer5. »

La Fayette ne retrouve un rôle qu’en 1814. Après la première abdication de Napoléon, il se rallie à Louis XVIII. « Bonaparte ou les Bourbons, assure-t-il à Jefferson le 14 août : telle a été et telle est encore la seule alternative possible dans un pays où l’idée d’un pouvoir républicain est regardée comme synonyme des excès commis sous ce nom6. » Ce ralliement sans enthousiasme ne l’empêche pas de se faire élire à la Chambre des représentants qui siège pendant les Cent-Jours. Après Waterloo, La Fayette fait partie de ceux qui poussent l’Empereur vers la sortie. « Voici le moment de nous rallier autour du vieil étendard tricolore, celui de 89, celui de la liberté, de l’égalité et de l’ordre public7 », proclame-t-il à la tribune de la Chambre le 21 juin, avec son sens politique habituel. Las, en poussant l’Empereur à l’abdication, le général fait le jeu de Fouché et favorise le retour des Bourbons et du drapeau blanc.

Élu député à plusieurs reprises pendant la Seconde Restauration, La Fayette siège à gauche de la Chambre. Il pose en vigie des idéaux de 1789 et en porte-drapeau des libéraux : « La France, dit-il dans un discours du 27 mars 1819, veut avant tout ce qu’elle voulait il y a trente ans : la liberté et le repos8. » En même temps, il inspire en sous-main différentes conspirations républicaines destinées à faire tomber le régime. Toutes échouent. Les exécutants paient pour le premier rôle, et ce dernier entreprend un spectaculaire voyage en Amérique (1824-1825), qui lui permet de s’éloigner opportunément.

La Fayette revient une dernière fois sur le devant de la scène au moment de la révolution de 1830. Quand les députés soucieux d’éviter la proclamation de la République appellent le duc d’Orléans à coiffer la couronne, le vieux révolutionnaire, en se ralliant publiquement à cette candidature, parvient à la faire admettre par le peuple parisien insurgé. « Un trône populaire au nom de la souveraineté nationale, entouré d’institutions républicaines, voilà ce que nous avons cru pouvoir9 », explique-t-il à Joseph Bonaparte. Ultime paradoxe : ce républicain de cœur contribue à la confiscation de la révolution de Juillet en faveur de la monarchie d’Orléans. Mais entre Louis-Philippe, nouveau roi des Français, et La Fayette, redevenu commandant général de la Garde nationale, les divergences ne tardent pas à apparaître. Dès la fin de 1830, La Fayette, démissionnaire, est de nouveau dans l’opposition. Il meurt trois ans plus tard, d’un coup de froid attrapé pour avoir assisté aux funérailles du député d’extrême gauche François-Charles Dulong.

La Fayette est à l’opposé des « girouettes », ces personnalités qui servent tous les régimes, un Cambacérès ou un Talleyrand.

Si elle devait être représentée par une courbe, la longue carrière de La Fayette ressemblerait à une suite de sinusoïdes : les bourdes, les échecs, les traversées du désert alternent avec les moments où il est plus en évidence : 1781, 1789, 1790, 1815, 1830. Par contraste avec ce parcours accidenté, les idées du personnage, elles, sont restées remarquablement stables sur près d’un demi-siècle. Il est toujours demeuré partisan d’un régime constitutionnel bicaméral appuyé sur un suffrage élargi. La Fayette est à l’opposé des « girouettes », ces personnalités qui servent tous les régimes, un Cambacérès ou un Talleyrand. Ses pires adversaires lui reconnaissent d’ailleurs cette vertu de constance : « Je lui rends cette justice, il n’a pas plus changé que moi10 », aurait dit Charles X à Royer-Collard.

 

 

Le héros d’un seul monde

Ce parcours singulier explique les jugements tranchés qui ont été portés sur La Fayette de son vivant comme après sa mort. Il a été admiré et adulé après la guerre d’Amérique, il a été populaire au début de la Révolution et l’est redevenu, dans les milieux libéraux, pendant la Restauration et au début de la monarchie de Juillet – il représentait le visage honorable de la Révolution française, par opposition à un Danton ou à un Robespierre, associés à la Terreur. En revanche, la quasi-totalité des acteurs et des observateurs politiques qui ont été ses contemporains l’ont tenu pour un vertueux imbécile.

Dès son retour d’Amérique, le « héros des deux mondes » ne fait pas l’unanimité. Après l’avoir entendu causer, le vieux duc de Choiseul le surnomme « Gilles-César », pour moquer sa gloriole. Des esprits chagrins observent d’emblée son penchant pour l’autopromotion. « Son faible est une faim canine pour la popularité et la renommée11 », confie Thomas Jefferson, alors ministre des États-Unis en France, à son ami James Madison le 30 janvier 1787.

Au début de la Révolution, un observateur averti, le diplomate américain Gouverneur Morris, souligne l’insuffisance politique du nouveau commandant de la Garde nationale : « Il ne veut de mal à personne, mais il a le besoin de briller. Il est fort au-dessous de ce qu’il a entrepris, et, si la mer devient agitée, il ne pourra pas tenir le gouvernail12 », note-t-il le 18 septembre 1789. Deux mois plus tard, le colonel Achille du Chastellet adresse à son ami le marquis de Bouillé une analyse plus complète et tout aussi peu complaisante du caractère de La Fayette :

Il m’a paru un homme dévoré du désir de voir son nom à la tête de la révolution de ce pays-ci, comme Washington a mis le sien à la tête de l’Amérique, mais ne voulant employer que des moyens honnêtes, ayant une grande présence d’esprit, une tête très froide, de l’activité, quoiqu’un choix assez médiocre dans son emploi, beaucoup d’adresse à profiter des circonstances, quoique manquant du génie qui les crée. Au total, un homme honnête et de mérite, quoique ce ne soit pas un grand homme13 (14 novembre 1789).

Dans une lettre du 20 juin 1790, son rival Mirabeau peint La Fayette « également ambitieux et incapable » et fustige « l’imbécilité de son caractère, la timidité de son âme et les courtes dimensions de sa tête ». Ces opinions ne sortent pas du secret des correspondances ou des journaux intimes. Les jugements publics sont tout aussi violents. « N’en doutez pas, le héros des deux mondes n’est qu’un vil satrape14 », clame ainsi Marat dès le printemps de 1791.

Pendant la Révolution, La Fayette s’était révélé insuffisant. Après les événements de 1814-1815, il passe pour un naïf. Premier concerné, Napoléon, depuis son exil de Sainte-Hélène, s’emporte contre ce « niais » qui a contribué à sa chute :

Il n’était nullement taillé pour le haut rôle qu’il avait voulu jouer, dit l’Empereur à Las Cases. Sa bonhomie politique devait le rendre constamment dupe des hommes et des choses15.

À l’inverse, dans ses Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, rédigées au même moment, Mme de Staël prend la défense du « héros des deux mondes ». Elle salue son désintéressement, son enthousiasme, sa persévérance dans ses opinions, sa confiance dans le triomphe de la liberté :

Ces sentiments, si contraires aux calculs égoïstes de la plupart des hommes qui ont joué un rôle en France, pourraient bien paraître à quelques-uns assez dignes de pitié : il est si niais, pensent-ils, de préférer son pays à soi ; de ne pas changer de parti, quand le parti qu’on servait est battu ; enfin, de considérer la race humaine, non comme des cartes à jouer qu’il faut faire servir à son profit, mais comme l’objet sacré d’un dévouement absolu ! Néanmoins, si c’est ainsi qu’on peut encourir le reproche de niaiserie, puissent nos hommes d’esprit le mériter une fois16 !

Adoptant une posture morale plutôt que politique, l’éloge est bien maladroit… et tendrait à conforter le jugement de Napoléon.

Le rôle joué par La Fayette dans la révolution de 1830 ajoute la dernière touche à ce portrait d’éternel dupe. Les hommes politiques de cette époque devenus mémorialistes sont tous plus ou moins féroces à son endroit. Dans les Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand est ironique :

M. de La Fayette n’avait qu’une seule idée, et heureusement pour lui elle était celle du siècle ; la fixité de cette idée a fait son empire ; elle lui servait d’œillère, elle l’empêchait de regarder à droite et à gauche ; il marchait d’un pas ferme sur une seule ligne ; il s’avançait sans tomber entre les précipices, non parce qu’il les voyait, mais parce qu’il ne les voyait pas ; l’aveuglement lui tenait lieu de génie17.

L’écrivain n’est que railleur ; Talleyrand, lui, est franchement haineux :

Si quelque chose d’extraordinaire ne l’eût pas tiré des rangs, il serait resté terne toute sa vie. M. de La Fayette n’avait en lui que de quoi arriver à son tour ; il est en deçà de la ligne où on est réputé un homme d’esprit. Dans son désir, dans ses moyens de se distinguer, il y a quelque chose d’appris. Ce qu’il fait n’a point l’air d’appartenir à sa propre nature ; on croit qu’il suit un conseil18.

Le protestant Guizot, dernier en date des grands acteurs politiques à avoir côtoyé La Fayette, se veut, lui, équitable :

Sa bienveillance, un peu banale envers les personnes, n’en était pas moins, pour l’humanité en général, vraie et profonde. Son courage et son dévouement étaient faciles, empressés, sérieux, sous des apparences quelquefois légères, et d’aussi bon aloi que de bonne grâce. Il a eu, dans sa vie, une constance de sentiments et d’idées, et des jours de résolution vigoureuse qui feraient honneur aux plus fermes amis de l’ordre et de la résistance (…). Mais il manquait de jugement politique, de discernement dans l’appréciation des circonstances et des hommes, et il avait un laisser-aller sur sa propre pente, une imprévoyance des résultats probables de ses actions, un besoin permanent et indistinct de faveur populaire qui le faisaient dériver bien au-delà de ses vues, et le livraient à des influences d’un ordre très inférieur, et souvent même contraire à sa nature morale comme à sa situation19.

L’historiographie des xixe, xxe et xxie siècles n’est pas plus indulgente à l’égard de La Fayette que ses grands contemporains. Les historiens de la Révolution tendent à réduire son rôle à la portion congrue, comme d’ailleurs en général celui de tout le parti constitutionnel, pris en étau entre réaction royaliste et révolution jacobine. Pour Michelet, La Fayette n’est qu’« une idole médiocre que la Révolution a élevée bien au-dessus de ses maigres talents20 ». La plupart des universitaires marqués à gauche ont perpétué ce jugement. Pour Albert Soboul, le grand historien marxiste de la Révolution, La Fayette n’est ainsi que « l’idole de la bourgeoise révolutionnaire » et l’instrument de ses intérêts, un « général politicien21 ». À droite, on est tout aussi mordant. Le monarchiste Jean-François Chiappe, biographe de Louis XVI, surnomme La Fayette « L’étourneau » et le traite de « geôlier chamarré, se grisant de mots22 ».

Les biographes du « héros des deux mondes » sont pour le moins partagés. Son premier historien scientifique, le chartiste Étienne Charavay, bien que favorable au personnage, n’a pas une haute opinion de ses talents :

Il ne faut pas chercher dans La Fayette, conclut-il, un penseur ou un homme d’État. Comme chez les héros, le cœur primait en lui l’intelligence et le raisonnement. Sensible à tous les sentiments généreux, il se laissait prendre trop souvent à la fantasmagorie des mots plutôt qu’à la logique des faits. Aussi,que de fois il fut meurtri dans les aventures où le lançait sa noble et imprévoyante nature ! De là des étonnements naïfs, des reculs soudains, des contradictions déconcertantes23.

Dans la grosse biographie parue au moment du bicentenaire de la Révolution, Étienne Taillemite, autre chartiste, décrit un La Fayette « le plus souvent dupe et perdant », dont le parcours n’a été qu’« une longue suite d’échecs et de déceptions24 ». En 2013, Laurence Chatel de Brancion et Patrick Villiers soulignent ce que le général a dû à sa fortune personnelle, à ses relations et à l’intelligence de son épouse25. Il faut attendre Jean-Pierre Bois, en 2015, pour arriver à un portrait plus favorable, autour de l’idée de modération en politique26.

 

Du héros au saint

Ce faisceau d’opinions hostiles ou mitigées n’a pas empêché que la personnalité de La Fayette ne fasse l’objet d’une sorte de culte, dont les prémices remontent à la guerre d’indépendance américaine et dont le développement s’est poursuivi, sous diverses formes, jusqu’à aujourd’hui.

 

 

Les premiers à avoir pensé à faire de La Fayette tout à la fois un héros et un héraut de la liberté sont les Insurgents eux-mêmes. « Il ne cherche que la gloire, écrit Silas Deane, agent des colonies en Europe, au négociant Robert Morris le 26 mai 1777. Cela fait grand bruit en Europe, et, bien utilisé, cela nous aidera beaucoup27. » La Fayette lui-même prend d’emblée la pose, fût-ce dans son cadre intime. Le 7 juin 1777, il écrit immodestement à son épouse :

Défenseur de cette liberté que j’idolâtre, libre moi-même plus que personne, en venant comme ami offrir mes services à cette République si intéressante, je n’y porte que ma franchise et ma bonne volonté, nulle ambition, nul intérêt particulier ; en travaillant pour ma gloire, je travaille pour leur bonheur28.

Le culte de La Fayette commence ainsi au sein de sa propre famille, à l’initiative du principal intéressé29. Tout au long de sa carrière, La Fayette ne cessera de se faire portraiturer et de commander des tableaux illustrant des épisodes de sa geste héroïque. Mme de La Fayette est la première prêtresse de ce culte égocentrique. Sur un médaillon datable des environs de 1790 provenant de sa descendance, leurs trois enfants sont déjà représentés… autour du buste de leur père. Un tableau de même date montre La Fayette et son épouse en train de préparer la fête de la Fédération. Adrienne tient à la main une version de la célèbre chanson Ah ! ça ira, dont un couplet célèbre son mari30.

Durant les quatre premières années de la Révolution, l’effigie du « héros des deux mondes » est reproduite sur d’innombrables estampes, médailles et objets divers. Par la suite, La Fayette lui-même travaille à diffuser son image : en 1824, il part pour l’Amérique avec une caisse remplie de médailles portant sa propre effigie, destinées à être distribuées outre-Atlantique. Aux États-Unis, sa tournée triomphale donne d’ailleurs lieu à la production d’innombrables goodies : estampes, vaisselle, pantoufles… et même brosse à habit31 ! Chefs d’État mis à part, La Fayette est sans doute le personnage français dont l’image a été la plus diffusée entre les années 1780 et 1830.

À la fin de sa vie, La Fayette apparaît plus que jamais comme le symbole vivant des révolutions libérales. Le Stendhal des Souvenirs d’égotisme, qui le rencontre dans le salon de Mme de Tracy en 1821, en brosse un portrait piquant :

Une haute taille, et, en haut de ce grand corps, une figure imperturbable, froide, insignifiante comme un vieux tableau de famille, cette tête couverte en bosse d’une perruque à cheveux courts, mal faite ; cet homme vêtu de quelque habit gris mal fait, et entrant en boitant un peu et s’appuyant sur son bâton32.

Beyle est à l’égard de La Fayette tout à la fois admiratif et moqueur. Il voit en lui « tout simplement un héros de Plutarque » : « Il vivait au jour le jour, sans trop d’esprit, faisant, comme Épaminondas, la grande action qui se présentait. » Il le peint aimable et banal, entouré de l’admiration générale et proférant des lieux communs libéraux tout en lorgnant les jeunes femmes.

Autre familier des salons libéraux, Louis de Carné rend un son de cloche analogue :

Le héros des deux mondes avait fini par partager sincèrement l’adoration que l’on portait à sa personne et par se croire le Bouddha incarné de la liberté. Il régnait dans son attitude une satisfaction béate : n’étant jamais contredit, il ne discutait jamais ; et, lorsque l’on causait avec lui, il semblait toujours répondre à sa propre pensée33.

Autour de 1830, l’encens monte de toutes parts vers La Fayette. « Cette magistrature morale, que, grâce à cinquante ans d’une vie sans reproche, vous exercez sur tous les esprits, vous ne pourrez jamais l’abdiquer, lui écrit le député Odilon Barrot, et vous serez toujours le drapeau autour duquel viendront se rallier tous les amis de la civilisation et de la liberté34. »

Les hommages affluent du monde entier – Sud-Américains, Grecs, Espagnols, Italiens, Polonais, tous les opprimés se tournent vers La Fayette. Les plus vibrants se sont fait entendre durant la tournée d’adieu aux États-Unis de 1824-1825. « Sois le bienvenu sur nos rives, ami de nos pères ! lui dit le pasteur et orateur Edward Everett. Jouis d’un triomphe tel qu’il ne fut jamais le partage d’aucun monarque ou conquérant de la terre ! Hélas ! Washington, l’ami de votre jeunesse, celui qui fut plus que l’ami de son pays, gît tranquille dans le sein de la terre qu’il a rendue libre (…). À sa place et en son nom, les fils reconnaissants de l’Amérique vous saluent. Soyez trois fois le bienvenu sur nos rives ! Dans quelque direction de ce continent que vous dirigiez vos pas, tout ce qui pourra entendre le son de votre voix vous bénira35. »

Après le décès de La Fayette, son souvenir reste très présent aux États-Unis – il y est associé à la guerre d’indépendance et aux Pères fondateurs. Son action politique en France entre 1789 et 1830 intéresse peu, ou pas du tout. Comtés, villes et lieux-dits portent son nom. On lui élève des statues. On commémore avec éclat le 100e anniversaire de sa mort. Les universités américaines se dotent d’amples collections d’objets et de documents provenant de ses archives.

En France, l’enthousiasme est plus mesuré. Le La Fayette de la Révolution et du premier xixe siècle a laissé des souvenirs si mitigés que le personnage est assez rarement invoqué. Sa mémoire n’est le plus souvent réactivée que dans le cadre des relations franco-américaines. Le « héros des deux mondes » est censé incarner l’amitié persistante entre les deux Républiques, et il n’est pas d’événement officiel réunissant les deux parties où son nom ne soit pas prononcé. C’est sous ses auspices que la statue de la Liberté est offerte par la France aux États-Unis. Les interventions américaines en France lors des deux guerres mondiales sont également placées sous son patronage. « Lafayette, nous voici ! », s’exclame le colonel Charles Stanton, devant la tombe du général au cimetière de Picpus, le 4 juillet 1917.

La persistance de cette référence historique peut être expliquée par des motifs assez peu romanesques. En mettant en avant La Fayette – un homme seul –, on rejette à l’arrière-plan Louis XVI, Rochambeau, l’amiral de Grasse, les troupes françaises et la Marine royale. Pour la légende des deux Républiques, il est plus flatteur de commémorer un volontaire ami de la liberté que l’intervention d’une monarchie absolue déclinante.

L’évocation de la fraternité d’armes franco-américaine durant la guerre d’indépendance permet aussi de faire oublier le conflit précédent, à savoir la guerre de Sept Ans, pendant laquelle les habitants des treize colonies ont été les plus acharnés à expulser les Français d’Amérique du Nord. On omet ainsi d’ordinaire de rappeler que la carrière militaire de George Washington a commencé par l’attaque d’un fort français, sans déclaration de guerre, le 28 mai 175436. Bref, la figure généreuse de La Fayette est un confortable paravent derrière lequel dissimuler le cynisme de la Realpolitik.

En dehors de cet usage diplomatique, le culte de La Fayette en France se réduit à des cercles assez étroits, plus ou moins issus de sa descendance. À partir de 1837, ses enfants s’attellent à la publication du vaste recueil de ses Mémoires, correspondance et manuscrits. Deux de ses petits-fils siègent au comité réuni pour offrir la statue de la Liberté aux États-Unis. Au xxe siècle, la figure majeure de la mémoire fayettienne est l’avocat franco-américain René de Chambrun (1906-2002), descendant du général par sa grand-mère paternelle. En 1935, Chambrun achète en viager le château de La Grange-Bléneau, l’ancienne propriété de La Fayette, à un cousin. Vingt ans plus tard, il en devient pleinement propriétaire et se consacre à sa restauration et à la mise en valeur des archives qu’il abrite. Bientôt, il fait entrer ce patrimoine dans une fondation portant son nom et celui de son épouse, qui est reconnue d’utilité publique en 1959 : la Fondation Josée-et-René de Chambrun.

À cette date, la promotion de La Fayette offre un précieux contrepoint au compromettant beau-père de Chambrun : Pierre Laval, ancien président du Conseil et ancien chef du gouvernement pendant le régime de Vichy, fusillé en 1945. Le plus curieux est que la Fondation a hérité d’une partie du patrimoine de Laval, de ses archives personnelles, qu’elle prend pour siège un appartement offert par Laval à sa fille et que des membres de familles proches de l’Auvergnat siègent à son conseil d’administration.

René de Chambrun avait à cœur de défendre la mémoire de son beau-père. Au xxie siècle, à mesure que l’étendue des responsabilités de Laval et de son entourage dans la collaboration avec l’Allemagne nazie a été mieux cernée, cet héritage est devenu plus embarrassant. Depuis quelque temps, la Fondation est désignée, dans ses supports de communication, comme « Fondation de Chambrun-Lafayette » et se donne pour mission « faire connaître la personnalité, la vie et les idées de Lafayette, qui a consacré son existence à la défense de l’idéal démocratique ». Adieu, Josée ! Gageons qu’à terme, cette fondation finira également par laisser tomber le « Chambrun » pour n’être plus que « Lafayette ».

Si la mémoire de La Fayette a quelques zélateurs, elle a aussi des contempteurs. En 2007, quand il est question de panthéoniser le général, l’historien Jean-Noël Jeanneney s’insurge : fait-on entrer au Panthéon un général qui, en pleine guerre, a fait défection à l’ennemi37 ? La canonisation du « héros des deux mondes » n’est pas encore acquise.

À un moment où la démocratie parlementaire apparaît fragilisée, en France comme en Amérique, la tentation est forte de chercher dans le passé de hautes figures de référence, de faire de La Fayette une sorte de saint laïc, prophète de la liberté, de la république et de la démocratie. Mais les mots nous trompent. Quand La Fayette se dit républicain, il ne prône pas la République comme forme de gouvernement, mais le principe de la souveraineté nationale, qui peut s’accommoder d’une monarchie constitutionnelle. Quand il parle de démocratie, il entend un suffrage élargi plutôt que le suffrage universel.

Surtout, on peut se demander s’il est bien habile d’ériger le vertueux La Fayette, avec ses erreurs et ses échecs successifs, en modèle à imiter. Les bonnes intentions ne suffisant pas à faire de la bonne politique, il n’a pu devenir ce Washington français qu’il ambitionnait d’être. Pour son malheur, le « héros des deux mondes » a vécu en un temps où les événements étaient plus grands que les hommes… mais la liberté a besoin d’hommes qui soient supérieurs aux événements.

 

Notes et références

  1. Cet article a été rédigé à l’occasion de l’exposition Lafayette entre France et Amérique. Histoire et légende, présentée aux Archives nationales du 1er avril au 14 juillet 2026.

  2. Mémoires, correspondance et manuscrits du général Lafayette, t. I, H. Fournier Aîné, 1837, p. 323.

  3. Voir J.-Fr. Chiappe, Louis XVI, t. III, Perrin, « Librairie académique », 1989, p. 360.

  4. Mémoires, correspondance et manuscrits du général Lafayette, t. IV, H. Fournier Aîné, 1838, p. 385.

  5. Cité dans la Revue des deux mondes, vol. 3, 1838, p. 332.

  6. Mémoires, correspondance et manuscrits, t. I, op. cit., p. 297.

  7. Cité in J. B. Capefigue, Histoire de la Restauration et des causes qui ont amené la chute de la branche aînée des Bourbons, par un homme d’État (1831), Bruxelles, Société belge de librairie, 1837, p. 183.

  8. Mémoires, correspondance et manuscrits du général Lafayette, t. VI, H. Fournier Aîné, 1838, p. 35.

  9. Mémoires, correspondance et manuscrits du général Lafayette, t. II, H. Fournier Aîné, 1837, p. 482.

  10. Cité in É. Charavay, Le Général Lafayette. 1757-1834, Société de l’histoire de la Révolution française, 1898, p. 458.

  11. Cité in S. N. Randolph, The Domestic Life of Thomas Jefferson, New York, Harper & Brothers, 1871, p. 94.

  12. G. Morris, Journal pendant les années 1789, 1790, 1791 et 1792, Plon-Nourrit, 1901, p. 77.

  13. Mémoires du marquis de Bouillé, Firmin-Didot, 1859, p. 149.

  14. Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, Le Normant, 1851, p. 335.

  15. E. de Las Cases, Le Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Perrin, 2017, p. 514.

  16. G. de Staël, Considérations sur les principaux événements de la Révolution française (1818), Treuttel & Würtz, 1826, p. 259.

  17. Fr.-R. de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe (1849-1850), t. II, Gallimard, « Quarto », 1997, p. 2903.

  18. Mémoires du prince de Talleyrand (1891), édition établie, présentée et annotée par E. de Waresquiel, Robert Laffont, « Bouquins », 2007, p. 159.

  19. Fr. Guizot, Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps (1858-1867), édition établie, présentée et annotée par L. Theis, Perrin, 2024, p. 112-113.

  20. J. Michelet, Histoire de la Révolution française (1847-1853), t. I, édition établie par G. Walter, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1952, p. 226.

  21. A. Soboul, Précis d’histoire de la Révolution française, Éditions sociales, 1962, p. 132 et 197.

  22. J.-Fr. Chiappe, Louis XVI, t. III, op. cit., p. 361.

  23. É. Charavay, Le Général Lafayette. 1757-1834, op. cit., p. 523.

  24. É. Taillemite, La Fayette, Fayard, 1989, p. 8 et 546.

  25. L. Chatel de Brancion & P. Villiers, La Fayette. Rêver la gloire, Saint-Rémy-en-l’Eau, Éditions Monelle Hayot, 2013.

  26. J.-P. Bois, La Fayette. La liberté entre révolutions et modération, Perrin, « Biographies », 2015.

  27. Cité in L. Chatel de Brancion & P. Villiers, La Fayette. Rêver la gloire, op. cit., p. 52.

  28. Mémoires, correspondance et manuscrits du général Lafayette, t. I, op. cit., p. 39.

  29. Voir L. Chatel de Brancion & P. Villiers, La Fayette. Rêver la gloire, op. cit., p. 298-302.

  30. Miniature et tableau reproduits dans l’exposition précitée Lafayette entre France et Amérique. Histoire et légende, p. 66 et 79 du catalogue.

  31. Voir ibid., p. 118-135.

  32. Stendhal, Souvenirs d’égotisme (1892), in Œuvres intimes, édition établie par H. Martineau, Gallimard,  « Bibliothèque de la Pléiade », 1955, p. 1451-1452.

  33. L. de Carné, Souvenirs de ma jeunesse au temps de la Restauration, Didier et Cie, 1872, p. 42.

  34. Lettre du 10 janvier 1831, reproduite in Mémoires, correspondance et manuscrits du général Lafayette, t. I, op. cit., p. 500.

  35. Cité in Fr.-R. de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, t. II, op. cit., p. 2903.

  36. Voir E. Dziembowski, La Guerre de Sept Ans, Perrin, « Pour l’Histoire », 2018, p. 53-59.

  37. Voir sa tribune parue dans Le Monde du 8 novembre 2007.

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Thierry Sarmant

Thierry Sarmant

Conservateur général du patrimoine aux Archives nationales, il y a la responsabilité des fonds du Conseil du roi et des anciens départements ministériels de la Marine et de la Religion prétendue réformée. Dernier ouvrage paru : Histoire des palais. Le pouvoir et sa mise en scène en France, vexxe siècles (Tallandier, 2025).

Crédits photographie : Amable Sablon du Corail.