Un voyage officiel en Chine

L’écrivain et sinologue Nicolas Idier a fait partie de la délégation présidentielle lors du voyage officiel d’Emmanuel Macron à Pékin et Chengdu, en décembre 2025. Il revient sur les grandes articulations de la relation singulière qui unit la France et la Chine, où les symboles comptent autant sinon plus que les contrats. 

Commentaire

Au palais de la Longévité tranquille

Le cortège d’une vingtaine de véhicules, mené par la Hongqi (« Drapeau rouge ») présidentielle, file en contrebas des gratte-ciels à la manière d’une couleuvre à travers les hautes herbes. Deux ans après avoir ouvert la porte du Midi (Wu men, 午门) au sud de la Cité interdite à Emmanuel Macron au sortir du dîner d’État donné en son honneur, Xi Jinping a demandé à Wang Xudong, directeur du musée du Palais, de conduire le couple présidentiel dans les très secrets jardins de Qianlong, appelés en chinois « palais de la Longévité tranquille » (寧壽宮), là même où le quatrième empereur de la dynastie des Qing fit mine de se retirer de son immense pouvoir en février 1796, soucieux, en parfait confucéen imprégné de piété filiale, de ne pas dépasser les soixante années de règne de son grand-père Kangxi.

La Chine impériale, une fois de plus, est convoquée par la Chine populaire pour faire la démonstration de sa grandeur. Ce qui pourrait surprendre, pour qui se rappelle la véhémence des Gardes rouges contre les « Quatre Vieilleries1 » et, plus largement, l’histoire même d’une révolution amorcée dès 1911 par la chute de l’Empire, s’inscrit cependant dans une trajectoire idéologique renforcée par Xi Jinping depuis 2019, quand celui-ci fait condamner, en amont du 70e anniversaire de la République populaire, tout ce qui porte atteinte à l’image de la dynastie des Qing. Ainsi, l’« impact négatif » d’une série télévisée aussi distrayante que L’Histoire du palais Yanxi avait été pointé du doigt, et les aventures de la jeune et téméraire brodeuse Wei Yingluo interdites par le Département central de la propagande du Parti. D’autres suivront.

Hors de question de salir la mémoire de l’empereur Qianlong, tant l’apogée territorial de la Chine impériale avec ses conquêtes du Xinjiang, du Tibet, de la Mongolie, de Taiwan, mais aussi l’image d’un pouvoir tout-puissant, d’une administration sans faille et d’une civilisation triomphante rejoignent le « Rêve chinois » prôné par Xi Jinping depuis 2013 et les ambitions d’une gouvernance sans obstacle parfaitement résumée dans la préface de la série en cinq volumes La Gouvernance de la Chine, publiée en anglais, français, russe, arabe, mais aussi mongol, la langue de Qianlong, par les Éditions en langues étrangères de Pékin :

Depuis le XVIII e Congrès du Parti [en 2012], les communistes chinois, ayant le camarade Xi Jinping comme représentant principal, ont créé la pensée de Xi Jinping sur le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère en combinant les principes fondamentaux du marxisme avec les réalités chinoises et l’excellente culture traditionnelle chinoise. Cette pensée constitue le marxisme adapté à la Chine contemporaine et au xxi e siècle, mais aussi la quintessence de la culture et de l’esprit de la Chine à notre époque.

Ainsi, quand je descends moi-même du véhicule technique où l’on m’a précipité dès l’atterrissage de l’Airbus présidentiel et pénètre, aux côtés de Patrice Fava, maître à la double obédience taoïste et surréaliste établi à Pékin depuis les années 1970, par la porte Shenwu men (神武门) – que l’on pourrait traduire par « porte des Forces de l’esprit » – dans la Cité interdite cette fois-ci non plus par le sud mais par le nord, je suis saisi de cette même impression qui m’avait envahi au printemps 2023 quand il m’avait fallu m’improviser, à la manière de René Leys, héros du roman éponyme de Victor Segalen qui a lui-même prêté son nom à Simon Leys, en guide de nuit du Palais impérial à la lumière de la pleine lune.

Hasard objectif, dirait mon ami disciple d’André Breton et habitué de la Promenade de Vénus : ce soir encore, la lune baigne d’une douce lumière les jardins de Qianlong et leurs vingt-sept pavillons et éléments d’architecture où nous nous avançons, en prenant garde de ne surtout pas poser le pied sur les seuils de pierre et de bois renforcés d’une lame de bronze (marcher sur le seuil – cai menkan, 踩门槛 – est la meilleure manière d’attirer les mauvais esprits et l’infortune). La magie opère, d’une intensité renouvelée.

Tandis que je m’efforce de répondre aux questions du président de la République et de partager avec lui l’histoire de ces lieux, guidés par l’immense érudition de Patrice Fava, j’éprouve une sensation de proximité, de profonde intimité poétique. Ici, dans cette succession de pavillons, de jardins et de couloirs étroits, je ressens une présence. J’attire l’attention du Président sur une « pierre de lettré ». Ce n’est pas la première fois que je lui évoque ma passion pour ces pierres aux formes étranges qui parsèment l’histoire de l’art chinois et auxquelles j’ai consacré un livre, La Musique des pierres2. Patrice Fava raconte l’histoire du peintre et fonctionnaire Mi Fu qui, arrivé dans une nouvelle province, plutôt que de présenter ses hommages au gouverneur local, préféra aller saluer un rocher aux formes remarquables. Ainsi que le note Simon Leys, « par son geste spectaculaire, Mi Fu voulait signifier un autre ordre hiérarchique où les relations de l’homme avec le monde doivent l’emporter sur l’artifice des conventions sociales ». On pourrait ajouter : « politiques et diplomatiques ». Face à ces hautes pierres aux formes étranges et naturelles collectionnées par l’empereur Qianlong en personne, nous accédons à une dimension plus profonde et le voyage officiel marque alors son véritable commencement.

 

 

Nous arrivons au théâtre, avec son balcon d’où l’Empereur assistait aux opéras qu’il affectionnait tant. J’admire la douce ironie du nom qu’il a lui-même donné à ce pavillon et qui fait sourire le Président : l’Épuisement du devoir accompli, autrement dit, la lassitude du pouvoir, et pourtant, ce qui marque le plus celles et ceux qui côtoient Emmanuel Macron, notamment ses proches collaborateurs comme sa conseillère spéciale Catherine Pégard ou sa conseillère diplomatique pour l’Asie, Julie Le Saos, c’est sa nature inépuisable, une énergie de tous les instants. Nous sommes là, nous extasiant de la beauté du décor, de la richesse des cloisonnés en bois précieux, des calligraphies du pinceau de l’Empereur dans un style cursif d’une liberté maîtrisée, tandis que, depuis son trône caché dans la pénombre, Qianlong nous observe en silence.

 

Le message

À la descente de l’avion, le couple présidentiel avait été accueilli par Wang Yi, ministre des Affaires étrangères depuis 2013 avec une seule et brève interruption pour diriger le Bureau de la Commission centrale pour les Affaires étrangères du Parti communiste – une longévité rare à un poste aussi stratégique. Wang Yi est un diplomate aguerri. Il parle couramment japonais, pays où il a occupé les fonctions d’ambassadeur de 2004 à 2007, avant de prendre la direction du Bureau des affaires de Taiwan dépendant du Conseil des affaires de l’État, et il est l’un des stratèges de ce qu’il est convenu d’appeler « l’initiative » de la route de la Soie, premier acte des ambitions internationales de Xi Jinping. Autant dire qu’il connaît la valeur des symboles et qu’en ouvrant à Emmanuel et Brigitte Macron les jardins de Qianlong, la diplomatie chinoise adresse à la France un message très précis.

La première lecture est que l’empereur Qianlong est le souverain modèle d’un pouvoir tout à la fois hégémonique et expansionniste. Comme l’explique Patrice Fava, ce dernier « associe les deux plus importants aspects d’un homme accompli : le wen (文, “la culture”) et le wu (武, “l’art martial”) », et représente donc l’idéal chinois du bon gouvernement. Le célèbre portrait que fit de lui le père jésuite Castiglione en habits de cour, daté de 1736 et conservé ici même au musée du Palais qui fêtait en octobre dernier le centenaire de son ouverture au public en 1925, rappelle que l’époque de Qianlong fut également un âge d’or des relations avec l’Occident, où les échanges scientifiques et les débats philosophiques n’avaient pas encore laissé place à l’opium et aux canonnières.

 

 

Nul ne peut toutefois ignorer que le long – trop long – règne de Qianlong annonça la détérioration des relations sino-européennes, avec l’échec historique de l’ambassade britannique de McCartney en 1793, premier acte d’une guerre économique terrible et de l’humiliation des « traités inégaux » au xixe siècle dont la blessure reste ouverte. À l’heure où le monde est déchiré par des conflits multiples, où la Chine est désormais perçue tantôt comme une menace tantôt comme un balancier, l’un des principaux objectifs de cette visite d’État est de rétablir l’équilibre.

Une semaine avant le départ, le président de la République avait réuni lors d’un déjeuner de travail plusieurs spécialistes de l’économie chinoise. Les discussions avaient tourné autour des contraintes fortes pesant sur les échanges entre la Chine et l’Union européenne mais, quand Jean-François Huchet, le président de l’Inalco, et moi-même avions souligné l’importance de cette relation culturelle et des échanges scolaires et académiques, le Président avait immédiatement marqué son intérêt. Au sortir du déjeuner, un des participants m’avait félicité d’avoir su convoquer la Chine classique à la table contemporaine. C’est pour moi une conviction très profondément enracinée, issue de ma lecture ininterrompue de l’œuvre de Simon Leys mais aussi de ma fréquentation des cours d’Anne Cheng au Collège de France : pour comprendre la Chine d’aujourd’hui, il faut s’intéresser à la Chine classique.

Ainsi, tandis que nous poursuivons le souvenir de l’empereur Qianlong, et que Deng Li, l’ambassadeur de Chine à Paris, marche aux côtés de son homologue à Pékin, Bertrand Lortholary, nous empruntons cette « Voie royale » qui relie le passé et le présent. On ne convoque pas impunément une figure aussi importante que celle de Qianlong. S’il est un épisode que tous les écoliers chinois ont appris, c’est bien celui du sac du Palais d’été (le Yuanmingyuan, 圆明园), quand, en octobre 1860, 3 000 soldats britanniques et français pillent la résidence d’État de ce même empereur, détruisant durablement la confiance entre la Chine et l’Occident. Toute cette rhétorique du « Sud global » prôné par la diplomatie chinoise et la mise en scène d’un nouvel ordre mondial en septembre dernier à Pékin et Tianjin lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai puis de la commémoration du 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale constituent de manière certaine la revanche de la mémoire bafouée de Qianlong. Une visite d’État en Chine impose d’être sensible à la moindre inflexion symbolique. Ici, la pensée fonctionne plus par allusion et analogie que de manière directe – ce qu’aucun logiciel de traduction automatique ne parviendra jamais à renseigner.

 

D’un jardin à l’autre

Depuis les Causeries sur l’art et la littérature de Yan’an, prononcées par Mao Zedong en 1942 et devenues depuis lors la ligne de conduite de toute création littéraire (« faire en sorte que la littérature et l’art (…) deviennent une arme puissante pour unir et éduquer le peuple, pour frapper et anéantir l’ennemi, et qu’ils aident le peuple à lutter contre l’ennemi d’un même cœur et d’une même volonté »), les écrivains et les artistes vivent sous l’étroite surveillance du pouvoir, et on ne peut être qu’admiratif d’une liberté de création qu’ils conquièrent caractère après caractère, ligne après ligne, livre après livre. Aussi, après avoir quitté l’Empereur, j’ai presque du mal à croire que le Président et son épouse se retrouvent à la même table que des écrivains aussi libres que Yu Hua, auteur du génial Brothers et plus récemment de La Ville introuvable, et Dai Sijie, dont le roman Balzac et la Petite Tailleuse chinoise se déroule pendant la Révolution culturelle qu’il a lui-même vécue comme « Jeune instruit » (知青) envoyé de force se faire rééduquer à la campagne.

Nous sommes au restaurant Yan Garden, étoilé au Michelin, dans une maison à cour carrée – siheyuan, 四合院 – magnifiquement rénovée. Dès le début du dîner, je sens une joie sincère s’emparer des convives. Les verres se lèvent et l’on parle de création, de littérature, de peinture avec Wang Du et Jiang Dahai, et de cinéma et de musique avec Gong Li et Jean-Michel Jarre. Ce dernier raconte ses premiers concerts à Pékin, en 1981, quand il sort de la Cité interdite à moto et qu’il fait déferler sur toute la Chine une folle liberté musicale. En l’écoutant, le personnage principal de mon roman Nouvelle Jeunesse3 me revient, ce jeune poète rocker répondant au nom de Feng Lei, d’un père chinois brisé par l’échec de la contestation étudiante de Tian’anmen et de mère britannique, et le rôle de la musique dans l’émergence d’une jeunesse chinoise qu’aucun pouvoir n’a jamais pu entièrement maîtriser. Surtout pas la nuit.

En consacrant son premier dîner à Pékin à des artistes et écrivains situés à l’opposé de l’officialité, Emmanuel Macron s’inscrit dans la dimension la plus profonde de notre relation à la Chine : non plus les grandes ambassades mais la relation humaine, je dirais presque spirituelle, qui nous unit. En 2010, jeune attaché culturel chargé du livre et du débat d’idées, j’avais hérité de ma prédécesseuse Christine Cornet le projet que j’eus le plus à cœur de faire vivre : le prix Fu Lei de la traduction, du nom du traducteur chinois de Balzac, Voltaire, Romain Rolland et de nombreux textes de toute beauté sur la littérature étrangère, tristement suicidé avec son épouse Zhu Meifu en 1966, au début de la Révolution culturelle. Lors du déjeuner de préparation à l’Élysée, j’avais évoqué Fu Lei ainsi que Qu Yuan, auteur des Élégies de Chu (楚辞) au iiie siècle avant notre ère, conseiller du roi dont les avis ne furent pas écoutés et qui avait été renvoyé de la cour. Son royaume de Chu mis en déroute, Qu Yuan s’était noyé de désespoir dans la rivière Miluo :

Quand, dans l’empire, personne ne sait vous comprendre,

Pourquoi à son pays à tout prix s’attacher ?

S’il est impossible d’aider à bien gouverner,

Je préfère aller vivre là où demeure Peng Xian4.

J’avais ajouté qu’« en Chine, de tout temps, le suicide est un geste politique », et j’aurais pu compléter avec les nombreux cas rapportés pendant la crise sanitaire et la dégradation de la santé mentale des jeunes Chinois. Un professeur de psychologie à l’université de Pékin avait alors parlé, pour qualifier ce phénomène, de « maladie du cœur vide » (青少年空心病).

Pour remplir ce « cœur vide », il y a la littérature. La littérature est une respiration. Elle a besoin de liberté et d’ouverture. La traduction permet d’aérer la création littéraire, d’ouvrir la langue. Le visage du président de la République s’était littéralement illuminé quand il avait appris que le prix Fu Lei venait de signer, grâce à l’ambassade de France et à l’énergie du président du jury depuis son origine, le professeur Dong Qiang, un partenariat avec la Cité internationale de la langue française, à Villers-Cotterêts. C’est du reste tout le propos de Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, dans lequel Dai Sijie décrit le pouvoir immense de la littérature même – et peut-être surtout – dans les périodes d’oppression. C’est aussi ce que poursuit Yu Hua avec une pointe de sarcasme qui fait tout le sel de son œuvre, depuis son roman Vivre !, adapté au cinéma par Zhang Yimou avec Gong Li, grand prix du jury du festival de Cannes en 1994.

Pour cela, il est plus que jamais nécessaire de renforcer l’apprentissage croisé de nos langues – c’est une priorité stratégique ! – et de soutenir les traducteurs attaqués aujourd’hui par l’intelligence artificielle qui prétend les remplacer, alors même que traduire est bien plus que de substituer un mot par un autre : c’est transmettre une liberté puissamment individuelle, singulière et humaine.

Yu Hua avait du reste présidé le prix Fu Lei, lors de ma dernière année à Pékin, en 2014. C’était une grande chance pour le prix de pouvoir compter sur un écrivain de sa trempe. L’ambassadrice de l’époque, Sylvie Bermann, appréciait sa fréquentation. Elle le voyait souvent, considérant que ses romans étaient « indispensables pour qui veut comprendre la Chine » selon ses propres mots. Je conserve un souvenir merveilleux de ce début des années 2010. Madame l’Ambassadeur, ainsi qu’elle souhaitait être appelée, me demandait régulièrement des dîners avec des écrivains, des traducteurs, des poètes. Nous nous retrouvions avec mon amie Sylvie Gentil, traductrice et découvreuse de littérature chinoise, également membre du jury du prix Fu Lei, aujourd’hui malheureusement décédée mais qui n’a jamais quitté mes pensées, mais aussi le poète Shu Cai et d’autres savants délicats, qui sont depuis toujours les meilleurs artisans de la relation franco-chinoise.

C’est ma première nuit à Pékin. J’éprouve un besoin irrépressible de respirer la nuit. Discrètement, je laisse derrière moi l’ambiance chaleureuse de ce dîner présidentiel et la salle de restaurant baignée des vapeurs de cognac et, plutôt que de me retrouver encore dans la longue couleuvre du convoi officiel, je saute dans un taxi et fonce à l’est, seul, respirant à pleins poumons cette ambiance suspendue que j’ai follement aimée, et dans laquelle je ne me suis jamais senti aussi vivant, probablement parce que la liberté y est enfin conquise, quand s’endorment les « animaux supérieurs » (高级动物) exorcisés par le batteur introverti Dou Wei dans une litanie hypnotique : « contradictions, hypocrisie, cupidité, tromperie, fantasme, doute, inconstance, colère, complexité, aversion, jalousie, trahison, querelle, ressentiment, égoïsme, ennui, perversion, luxure, bonté, amour universel, sophisme, éloquence, vide, sincérité, argent »…

J’avais besoin de cela pour me préparer à la journée du lendemain, celle de la chorégraphie officielle derrière les hauts murs du palais du Peuple (人民大会堂). Vu de l’extérieur, le cœur de la visite d’État. Mais l’essentiel se joue ailleurs, dans l’interstice. J’appelle mon épouse et lui raconte cette première journée. Je suis surpris par la vague d’émotion qui me serre la gorge et fait monter les larmes. « Cette visite est historique. Nous jouons beaucoup plus que des accords commerciaux et des contrats de vente. Nous jouons les vingt prochaines années, peut-être plus. » Sans doute la fatigue. Je n’ai pas dormi depuis deux jours.

 

Nuit blanche

Après Pékin et la longue journée passée dans l’architecture imposante du palais du Peuple, une partie de la délégation poursuit sa route vers Chengdu, capitale du Sichuan. Xi Jinping y rejoindra lui-même Emmanuel Macron, qui est le seul dignitaire étranger qu’il accepte d’accompagner en province. Après avoir pris nos quartiers dans l’hôtel réservé pour la délégation copieusement encerclé de sécurité, je n’ai qu’une chose en tête : prendre la tangente et me rendre au bar White Night (白夜), haut lieu de la poésie contemporaine chinoise tenu par Zhai Yongming, poétesse mariée à l’artiste Xu Bing. Lors de la précédente visite d’État, en avril 2023, j’en avais fait autant. Accompagné de mon vieil ami le romancier Alexandre Labruffe qui, à l’époque, était encore attaché culturel à Wuhan, nous avions arpenté les bars underground du centre de Pékin, autour du temple des Lamas et, ironiquement, à proximité du temple de Confucius, à Guozijian. Je me rappelle encore une conversation avec un jeune musicien originaire précisément de Chengdu.

« Je voudrais partir loin d’ici.

— Pour aller où ?

— Sur la planète Mars. »

Nous sortions à peine de la crise sanitaire et la jeunesse était à fleur de peau. Il est souvent plus facile de réduire un pays à sa politique gouvernementale et à ses déboires économiques ou sociaux, et plus difficile de s’approcher de sa jeunesse, de pénétrer la nuit. Jean-François Huchet n’a pas longtemps hésité pour être de la partie, et, grâce à une jeune employée du consulat de France à Chengdu, nous attrapons un taxi et glissons vers le centre-ville de Chengdu. Dong Qiang, qui a fait le voyage exprès de Pékin, est déjà là quand nous arrivons au White Night. Les murs du bar sont couverts de photographies de poètes, de pages de manuscrits, de couvertures de livres poétiques et d’affiches de performances. J’y repère tout de suite Bei Dao, le fondateur en 1978 de Today (Jintian, 今天), une revue poétique qui continue aujourd’hui l’aventure en ligne5, et j’ai l’impression rassurante que l’histoire n’a pas totalement perdu la mémoire.

Est-ce parce que la jeunesse devrait toujours être la première préoccupation de tout dirigeant attentif aux enfants après lui, Emmanuel Macron ne nous a pas rejoints au White Night mais, le lendemain, après une matinée passée avec Xi Jinping et son épouse Peng Liyuan au barrage de Dujiangyan, il se rend à l’université du Sichuan où l’attendent des centaines d’étudiants. Déjà, il y a deux ans, il s’était ainsi adressé à la « jeunesse chinoise » : « Dans ce monde où tout va de plus en plus vite, où les jugements définitifs peuvent tomber comme des couperets, reprendre ce chemin patient de la connaissance réciproque est indispensable. » Ses propos seraient renforcés l’année suivante, en octobre 2024 au château de Villers-Cotterêts où, devant un parterre de chefs d’État rassemblés pour le 19e Sommet de la francophonie, il défendrait l’idée d’une « francophonie plurilingue », pensée dans le multilinguisme, la traduction et l’enseignement à l’école des langues vivantes étrangères, dont le chinois avec sa longue histoire, de la création de la première chaire au Collège de France en 1815 aux 40 000 apprenants d’aujourd’hui.

Nulle mieux que la poésie n’incarne ce patient chemin d’une rencontre entre l’être et la langue, le langage et la vie. Et, si Pékin reste une capitale politique, la cristallisation de l’Empire, Chengdu se situe à la marge, aux confins. « Le ciel est haut, l’empereur est loin » (天高皇帝远), dit d’elle un dicton bien connu. Elle est à jamais la capitale du poète Du Fu, auteur de ces vers si humains traduits par Nicolas Chapuis dans la « Bibliothèque chinoise » des Belles Lettres :

Souvent souffrant et seul dans l’affliction, ce silence dure,

Faute de trouver le réconfort des rencontres entre amis.

Je sais à quel point la poésie vous rend malade d’efforts,

Mais vous péchez trop à négliger autant vos relations.

Le président de la République française revient ici devant les étudiants d’une des meilleures universités du pays. Leurs familles ont fait les plus grands efforts, parfois les efforts de toute une vie, et eux-mêmes ont travaillé d’arrache-pied pour « réussir », et, pourtant, au lieu de leur parler d’excellence et de performance, voilà que de manière inouïe le président de la République française leur conseille de « se perdre », que ce soit dans les pages d’un dictionnaire ou dans les rues d’une grande ville – la nuit, aurais-je envie d’ajouter :

Parce que vous êtes quand même dans un monde et à un moment où il y a une telle tyrannie de l’efficacité, du résultat, de la rapidité qu’au fond plus rien ne fixe, plus rien n’imprime. Moi, j’ai appris les mots qui m’ont le plus marqué en me perdant dans un dictionnaire. Je pense que, vous, vous n’ouvrez plus un dictionnaire, vous allez chercher des mots sur les réseaux sociaux. Parce que, dans un dictionnaire, on se perd entre les pages. C’est pareil quand on visite un autre pays : on se perd dans les rues et on se livre au hasard. Et c’est une chance. Et donc, si j’avais en fait un conseil pour vos générations qui sont tellement soumises à cette pression du résultat, de l’efficacité, de l’immédiateté : ennuyez-vous et perdez-vous. Parce que vous verrez que ce sera votre chance.

En somme, il leur parle de ce qu’en nos contrées on nomme l’otium mais qui est, dans la pensée chinoise classique, le cœur vivant du taoïsme philosophique, la juste attitude du lettré, la posture sincère du poète. Nous sommes passés de l’esprit de Qianlong à celui de Du Fu, et je me demande bien ce que ces jeunes premiers de la classe comprennent des mots si libres et sincères – le cheng (诚), vertu confucéenne s’il en est – de ce Président si français. Diront-ils de lui qu’il est romantique, ainsi que le veut le cliché très endurant attaché à notre pays ? Est-ce qu’ils le compareront à Jacques Chirac qui, lui aussi, maniait à merveille les codes de la culture chinoise classique ? Ou bien repenseront-ils à ce mot aujourd’hui banni de l’Internet chinois, tangping (躺平), ce fameux mouvement des « allongés » apparu en 2021 en réponse à la compétition sociale parmi les jeunes générations chinoises, qui se demandent pourquoi ne pas rester dans leur lit plutôt que de s’épuiser pour rien. Comme une chance de vivre, pour soi.

 

Vivre !

Après avoir arpenté la retraite la plus intime de l’empereur Qianlong, voilà qu’Emmanuel Macron appelle la jeunesse du pays le plus compétitif de notre temps à vivre, vivre !, comme le titre du roman de Yu Hua immortalisé au cinéma par Gong Li avec sa beauté à la fois classique et follement contemporaine, vivre comme un art et non plus une contrainte, vivre sans entrave comme un sage et comme en un puissant écho à la jouissance de Mai-68. Et le meilleur vient quelques instants plus tard, quand le Président d’« un vieux pays, la France, d’un vieux continent comme le mien, l’Europe », comme avait dit le ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac en 2003 dans un discours entré dans l’Histoire, se met non plus à vieillir son pays mais à courir vers la jeunesse amassée derrière les barrières de police. Je l’aperçois, de loin, riant, col ouvert, et c’est une autre image qui me vient, celle de Belmondo dans À bout de souffle, de cette Nouvelle Vague adulée par la jeunesse chinoise, des cafés de Pékin, de Shanghai, de Canton, de Chengdu où l’on regarde encore les films de Godard, en fumant des cigarettes achetées dans des supérettes entièrement automatisées et en buvant des cocktails sophistiqués.

« La Chine est une question de corps », m’avait dit Philippe Sollers dans un entretien publié dans un ouvrage que je consacrais à la ville de Shanghai pour la collection « Bouquins », dirigée par Jean-Luc Barré. « C’est l’anarchie qui est intéressante, qui peut être d’ailleurs l’envers de la domination absolue. Là aussi vous retrouvez une sorte de synthèse impossible, à travers des contraires que vous n’arrivez pas à concilier. » Tiens, encore un signe : Jean-Luc Barré est le biographe du général de Gaulle, qui, le 27 janvier 1964, reconnaissait la République populaire de Chine et, l’année suivante, demandait la création d’un CAPES de chinois pour former les élèves à cette langue d’avenir. « La Chine est un chose gigantesque. Elle est là. Vivre comme si elle n’existait pas, c’est être aveugle, d’autant qu’elle existe de plus en plus. » En matière de corps, de Gaulle en connaissant un rayon. Une affaire de présence. Souplesse, rapidité, joie profonde. Pour parler à la Chine, il faut engager beaucoup plus qu’une froide analyse ou des tableurs Excel. Il faut de la chaleur, des courses effrénées, des marches à la lumière de lune, saluer les rochers et s’émerveiller de la nuit. Il faut des nuits blanches et des petits matins et, au fond, une conciliation des contraires.

Le Président ne s’arrête alors plus, et se retrouve à jouer au ping-pong avec Félix Lebrun et Wang Chuqin, le numéro 1 mondial, puis, quelques instants plus tard, son avion redécolle et moi, avec ma valise remplie de livres, je pioche l’anthologie de la littérature chinoise de Jacques Pimpaneau et recopie sur du papier que m’apporte l’équipage La Source des fleurs de pêchers de Tao Yuanming. Une manière pour moi de me rappeler ces trois jours où l’Histoire a côtoyé la jeunesse, et qu’il faut parfois aller plus loin que les apparences pour trouver le bonheur, cette idée toujours neuve. Tout juste arrivé à Paris, au milieu de la nuit d’hiver, alors que je pense, inquiet, à ce que l’avenir nous réserve avec ses équilibres géopolitiques et économiques qui nous échappent, son dérèglement climatique, sa montée des nationalismes, ces cauchemars de guerre de plus en plus éveillés, je me dis que cette visite pourrait avoir non pas manqué sa cible, comme certains l’ont asséné à peine l’Airbus présidentiel atterri sur sa piste d’Orly, mais s’être inscrite dans une dimension plus durable, dans une certaine notion du vide qui conditionne le plein à la manière d’un peintre chinois6, dans l’articulation d’une langue qui nous est commune, dans la fibre profonde d’une relation que j’ose qualifier de charnelle et qui tient tout entière dans ce verbe, cet impératif, cette promesse que l’on peut tenir aussi bien en français qu’en chinois : vivre, 活着.

Notes et références

  1. Avant de devenir un des principaux slogans des Gardes rouges, l’expression apparaît pour la première fois dans la décision du Comité central du Parti communiste chinois du 8 août 1966, qui constitue une sorte de charte de la Révolution culturelle. Elle désigne « les vieilles idées, la vieille culture, les vieilles coutumes, les vieilles habitudes » (앉鋼拳덛앉匡뺏덛앉루粳덛앉構발), c’est-à-dire l’ensemble de la culture pré-1949 et ses représentants, écrivains, artistes, intellectuels.

  2. Ndlr : Gallimard, « L’Infini », 2014.

  3. Ndlr : Gallimard, «Blanche », 2016.

  4. Anthologie de la littérature chinoise classique (2004), traduit du chinois par J. Pimpaneau, Arles, éditions Picquier, « Picquier Poche », 2019, p. 108. Peng Xian désignerait un ministre de la dynastie Yin qui se serait noyé faute d’avoir été écouté. D’autres interprétations considèrent qu’il s’agit de deux chamanes, Peng et Xian, vivant en retrait du monde.

  5. https://www.jintian.net/

  6.  Fr. Cheng, Vide et Plein. Le langage pictural chinois, Seuil, 1979.

     

    Crédits illustration : Vernerie Yann / Shutterstock.

Nicolas Idier

Nicolas Idier

Agrégé d’histoire et docteur en histoire de l’art, écrivain et haut fonctionnaire. Spécialiste des mondes indien et chinois, ses romans ont paru aux éditions Gallimard, Stock et Plon et sont traduits en plusieurs langues.

Crédits photographie : Bruno Klein.