Réformer l’orthographe ?

Droit de réponse accordé aux co-autrices du rapport « Rationaliser l’orthographe du français pour mieux l’enseigner »

L’automne dernier, nous publiions le commentaire, par Lyvann Vaté, d’un rapport du Conseil scientifique de l’Éducation nationale (CSEN) dont les auteurs avaient appelé, en juin 2024, à une nouvelle révision de l’orthographe du français.

Conformément à la tradition de débat si chère à notre revue, nous avons accordé à Anne Abeillé et Liliane Sprenger-Charolles, co-autrices de ce rapport avec Bernard Cerquiglini, un droit de réponse à cet article. Voici le texte qu’elles ont bien voulu nous adresser, et auquel nous avons cru bon de n’apporter aucune modification orthographique ou typographique.

 

Commentaire

A propos du rapport intitulé « Rationaliser l’orthographe du français pour mieux l’enseigner » publié par le Conseil Scientifique de l’Education Nationale (CSEN), Vaté affirme que ses « présupposés » « sont contestables » et que ses conclusions « semblent préjudiciables ». Ces affirmations témoignent du fait qu’il a mal lu, ou mal interprété, ce rapport. En témoignent, entre autres :

  • Sa non compréhension des règles d’accord du participe passé ;
  • Son affirmation du caractère nouveau de la demande de réforme ;
  • Sa croyance en l’existence d’un âge d’or pour l’orthographe ;
  • Son interrogation à propos des raisons qui expliqueraient « pourquoi nous insistons autant sur la correspondance entre graphème et phonème ».

 

La nécessaire réforme de l’enseignement de l’accord du participe passé

C’est sur la base de la dynamique interne de la langue, et sur les résultats des études de psycholinguistique qui évaluent comment les règles sont apprises par les élèves et ce qui facilite leur apprentissage que, dans notre rapport, nous relayons les propositions de réforme de l’accord du participe passé qui ont, dans un premier temps, fait l’objet de décrets)2 et qui sont actuellement soutenues par les Fédérations d’Enseignants de Français (FIPF) et le Conseil International de la Langue Française (CILF) : rationaliser l’enseignement de l’accord du participe passé (accord avec le sujet avec ‘être’, invariabilité avec ‘avoir’). Nous n’acceptons pas que Vaté nous accuse de « mutiler la langue » et d’« escamoter la règle ».

Vaté ose écrire que l’accord du participe avec l’objet antéposé « s’explique rationnellement, d’une manière aussi convaincante que peut s’expliquer l’impossibilité de la division par zéro » : c’est impossible. Depuis des siècles, la non-division par zéro est la base de l’arithmétique (sinon la division ne serait pas l’inverse de la multiplication), même si elle a pu être mise en cause dans la théorie des limites. Ce n’est pas comme si depuis des générations tout le monde s’acharnait à diviser par zéro et qu’il fallait les en empêcher.

L’accord du participe avec l’objet, en revanche, n’a jamais été bien établi en français, il compte des dizaines d’exceptions, et il n’existe dans aucune autre langue, sauf de manière sporadique en italien. Ainsi au XVIIe siècle, Vaugelas remarquait qu’on n’accorde pas le participe s’il n’est pas en fin de phrase (‘les maux qu’il a fait à son fils’)3, et l’école de la IIIe République recommandait de le laisser invariable). Molière écrivait : ‘des vers qu’il a point trouvé beaux’, et Proust : ‘Tu as vu la tête qu’il a fait !’4 Depuis deux siècles, l’école a tenté en vain, génération après génération, d’inculquer ces règles qui comptent en fait 44 cas différents, verbes pronominaux inclus. Vaté semble croire que ces derniers aussi s’accordent avec l’objet ‘se’ (‘Elle s’est lavée’) mais ce n’est pas le cas des verbes intrinsèquement pronominaux (‘Elle s’en est aperçue’) qui n’ont pas d’objet.

Ce n’est pas une question de « conscience » de la règle : tout le monde la récite (tout au moins dans les cas les plus simples), mais rares sont ceux qui l’appliquent, justement parce que la grammaire forme un système et que cet accord avec l’objet est resté étranger au système. Ainsi, à la fin de l’école élémentaire, si le pourcentage des élèves ne produisant pas d’erreur d’accord pour le participe passé avec l’auxiliaire ‘être’ est faible (36%), il est encore plus faible avec l’auxiliaire ‘avoir’ (17%)5.

Vaté affirme que « Modifier des règles de grammaire » (comme celles sur l’accord du participe passé), « sur la base d’une réalité statistique – leur non-observation en pratique par une part importante de francophones – semble tenir pour acquis, d’une part, que l’enseignement d’une langue doit être uniquement fonction de son usage et, d’autre part, que les règles, même les plus contre-intuitives, que l’école a pendant si longtemps enseignées ne pourraient plus être assimilées par de nouvelles générations d’élèves ». Vaté semble ignorer que les plaintes à propos du niveau d’orthographe ne sont pas nouvelles : elles se manifestent dès le début de l’enseignement obligatoire au XIXe siècle.

 

Impact de la régularité des relations graphème-phonème et phonème-graphème dans l’apprentissage de la lecture et de l’orthographe

Que propose Vaté ? Il suggère de « réaligner l’oral sur les règles de l’écrit », en prononçant les lettres muettes ! Il semble ignorer que la langue évolue. On ne prononce pas, le plus souvent, les consonnes finales et ce depuis le XVIe siècle, sauf en cas de liaison. Il serait impossible de revenir en arrière. Autre exemple, au XVIe siècle, les voyelles étaient nasalisées (‘grammaire’ se prononçait comme ‘grand-mère’), mais ce n’est plus le cas, d’où des incohérences : les mots anciens ont deux ‘n’ (‘sonner’), pas les plus récents (‘sonate’ mais aussi ‘sonore’), tous se prononçant de la même façon aujourd’hui. Il serait donc utile de régulariser leur graphie.

Quand ils arrivent à l’école, les enfants savent parler alors que la plupart d’entre eux ne savent ni lire, ni écrire. C’est pourquoi on commence par l’oral, et plus l’écrit s’en éloigne, plus il est difficile à apprendre. Les travaux de recherche sur l’apprentissage de la lecture-écriture indiquent en effet que la transparence de l’orthographe facilite l’apprentissage de la lecture, comme celui de l’écriture. En français, pour apprendre à lire et, surtout, à écrire, il faut plusieurs années, et les difficultés d’apprentissage de la lecture et de l’écriture sont plus sévères que dans des langues dont l’orthographe est moins complexe. De plus, les débutants francophones lisent et écrivent bien mieux les mots qui ont des correspondances entre graphèmes et phonèmes régulières, même ceux qui sont longs (‘rapidité’) et rares (‘avidité’) que les mots irréguliers, même ceux qui sont courts et fréquents (‘pays’, ‘pied’, ‘sept’). La non-transparence de l’orthographe a donc un cout social important.

 

Quelques propositions susceptibles de faciliter la maitrise de l’orthographe lexicale et grammaticale par les élèves

Les propositions qui suivent reprennent les points essentiels de notre rapport sur la nature de l’orthographe du français et ce qui facilite sa maitrise par les francophones.

  • Il faut savoir ce que les élèves des différents niveaux s’avèrent capables d’orthographier. Il est en effet inutile de s’acharner à enseigner des orthographes maitrisées par une minorité de francophones.
  • Il faut aussi s’appuyer sur la régularité des relations graphème-phonème (pour la lecture) et phonème-graphème (pour l’écriture) pour construire une progression pédagogique efficace, qui facilite la maitrise de l’orthographe grammaticale et la morphologie du français (les marques de flexion, par exemple genre et nombre, et celles de dérivation, par exemple le « s » de « repos ») devrait être l’objet d’un enseignement, précoce et explicite, focalisé sur les différences entre l’oral et l’écrit qui sont importantes en français.
  • Quant à l’accord du participe passé, nous proposons une mesure simple qui reprend, en les généralisant, les arrêtés ministériels de 1901 et 1976 (toujours en vigueur) : avec l’auxiliaire ‘avoir’, tolérer l’invariabilité; avec l’auxiliaire ‘être’, tolérer l’accord systématique avec le sujet.
  • Il conviendrait également de mettre à disposition des enseignants et des élèves des manuels et des livres qui suivent l’orthographe rectifiée de 1990 aussi bien au niveau élémentaire qu’au collège ou au lycée.

Il ne suffit pas de citer Kant pour enseigner l’orthographe. Si Kant a parlé d’enseigner la grammaire, il s’agissait de celle de l’allemand, qui a une orthographe quasi transparente et qui a été réformée régulièrement, encore récemment en 1996.

Depuis les rectifications de 1990 plus de trente ans ont passé. Il serait temps de les appliquer et d’avancer avec une sage fermeté dans la poursuite des régularisations de l’orthographe française, tant lexicale que grammaticale, en tenant compte des avancées de la recherche.

Notes et références

  1. Sprenger-Charolles L., Abeillé A., & Cerquiglini B. (2024). Rationaliser l’orthographe du français pour mieux l’enseigner. Synthèse de la recherche et recommandations, CSEN https://www.reseau-canope.fr/fileadmin/user_upload/Projets/conseil_scientifique_education_nationale/syntheses_et_recommandations/17_rat ionnaliser_orthographe/ CSEN_Synthese_17_orthographe_WEB 002_.pdf. 19

  2. Leygues G. (1900). Arrêté relatif à la simplification de l’enseignement de la syntaxe française. et Haby R. (1976). Arrêté du 28-12 1976 relatif aux tolérances grammaticales et orthographiques

  3. Vaugelas C. F. de (1647). Remarques sur la langue françoise, utiles à ceux qui veulent bien parler & bien escrire, Paris.

  4. Grevisse M, Goose A. (2016), Le Bon usage, Duculot (16ème édition) [1936]

  5. DEPP (2022). Les performances en orthographe des élèves-de-CM2. Note d’Information, n°22.37. En ligne : https://www.education.gouv.fr/les-performances-enorthographe-deseleves-de-CM2-toujours- en-baissemais-de-maniere-moins-marquee-343675

Anne Abeillé

Anne Abeillé

Professeure à l’université Paris-Cité (Laboratoire de linguistique formelle).

Liliane Sprenger-Charolles

Liliane Sprenger-Charolles

Directrice de recherche émérite de l’université d’Aix-Marseille (Centre de recherche en psychologie et neurosciences).