Le désaccord du participe passé

Par le texte qui suit Lyvann Vaté conclut la « querelle du participe passé » initiée lors de la parution dans nos pages de son article « La logique de la langue : cas d’école ».

Il répond ici à la lettre que nous avaient adressée, en réaction à son article, Anne Abeillé et Liliane Sprenger-Charolles, co-autrices du rapport « « Rationaliser l’orthographe du français pour mieux l’enseigner » », publié par le Conseil scientifique de l’Éducation nationale en juin 2024.

Commentaire

C’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai pris connaissance de la réponse qu’ont bien voulu adresser à la rédaction de Commentaire Anne Abeillé (Institut universitaire de France) et Liliane Sprenger-Charolles (CNRS) au sujet de l’étude critique que j’ai proposée de leur rapport appelant à « rationaliser » la langue par l’abolition des règles d’accord du participe. Leurs arguments, même dépouillés de la tonalité polémique dont elles ont estimé approprié de m’honorer, ne laissent pas de nourrir le débat sur l’enseignement de la grammaire du français en soutenant la nécessité d’instituer l’accord systématique avec le sujet dans le cas où l’auxiliaire est « être » et la neutralité systématique du participe avec « avoir », mettant donc fin à la règle générale1 d’accord avec le complément d’objet antéposé.

Elles semblent relever, dans le texte initial, la « croyance en un âge d’or de l’orthographe » ou « l’affirmation du caractère nouveau de la demande de réforme » dont il n’est question absolument nulle part dans l’étude en question, de même que nous ne proposions pas la prononciation de toutes les lettres muettes2 comme elles feignent de le comprendre mais soulignions seulement le fait qu’un rétablissement des liaisons permettrait de rendre perceptibles certains accords. Nous ne pouvons, sur ces points précis, que renvoyer au texte auquel la salve est censée répondre.

En outre, plusieurs points importants de la réponse proposée par les co-autrices du rapport semblent paradoxalement de nature à confirmer certaines des critiques initialement formulées.

Ainsi, elles rappellent notamment la variabilité de l’accord et le caractère assez récent de sa stabilisation dans l’enseignement, que nous admettons volontiers. Ce n’est jamais en présupposant un âge d’or de la langue que nous élaborons notre défense des règles d’accord actuellement en vigueur : dans le texte initial, y est même concédée la légitimité de la modification de certaines règles (nous prenions alors l’exemple de l’accord des adjectifs de couleur).

En outre, si, comme elles le soulignent, on a déjà procédé à des réformes de l’enseignement de la langue (ce que nous n’avons jamais nié), ces réformes3 prenaient la forme de « tolérances » dans des cas très spécifiques. Il y a une différence substantielle entre le fait de remplacer une règle par une autre et celui de plus simplement reconnaître la double légitimité d’accords concurrents (« étant donné/données les circonstances »4).

S’appuyant sur l’expérience de réformes antérieures censées légitimer une nouvelle révision de l’enseignement de la grammaire, Anne Abeillé et Liliane Sprenger-Charolles prétendent d’une part que notre souci de préserver la règle actuellement en vigueur s’appuierait sur la négation de réformes déjà engagées ; or aucun de nos arguments ne se fonde sur une prétendue méconnaissance des révisions antérieures. Mais, d’autre part, en manière de conclusion, elles assoient leurs préconisations sur « une mesure simple qui reprend, en les généralisant », les dispositions prises, entre autres, par l’arrêté de Haby. Tout le problème réside dans le fait que si, en effet, l’arrêté de 1976 tolère la modification de certaines accentuations conformément à la prononciation (« événement » / « évènement »), l’absence de certains traits d’union (« arc en ciel » / « arc-en-ciel ») ou encore la perte de l’accent circonflexe dans les cas où aucune confusion n’est possible, il n’en demeure pas moins que (1) dans notre texte initial nous l’avions déjà indiqué, rappelant que la perte de l’accent circonflexe éloignait les mots d’une même famille ou tendait à estomper l’affiliation étymologique5 et (2) que l’arrêté de 1976 en question ne préconise en aucun cas l’abolition des règles d’accord du participe passé.

Il ne touche au participe passé que dans des cas très particuliers pour indiquer par exemple la liberté d’accorder ou de ne pas accorder lorsque le sujet est « on » (dans le cas où « on » regrouperait un ensemble féminin par exemple6). Le recours au cas des verbes intrinsèquement pronominaux (« s’ébrouer », « s’abstenir », etc.) dans lesquels, indiquent-elles, il n’y a pas d’objet n’invalide en aucun cas l’idée que dans les verbes accidentellement pronominaux l’accord se fait avec le sujet lorsqu’il subit l’action et qu’il est neutralisé lorsqu’il ne la subit pas. Elles concèdent donc paradoxalement que l’accord systématique avec le sujet abolirait bien cette distinction pourtant connexe de la signification même de l’énoncé. En ce sens, la métaphore à laquelle nous nous sommes livrés comparant la rationalité de la grammaire et l’impossibilité de la division par zéro en mathématiques visait simplement à montrer que les règles d’accord n’étaient pas pour autant irrationnelles et qu’il existait des arguments non moins raisonnables que les leurs pour soutenir le maintien de l’accord avec le complément antéposé. Tout ce que nous souhaitions relever alors, c’est que la logique de l’accord, dans ces cas, n’est guère frappée du sceau de « l’irrationalité »7. On pourrait aussi indiquer que l’accord est, par contraste, neutralisé dans les verbes transitifs indirects (« elles se sont succédé ») pour la raison qu’ils se construisent sans COD et que la réforme préconisée par le Conseil scientifique mettrait fin à cette subtilité en imposant de fait l’accord avec le sujet. Partant, le cas avancé (celui des verbes intrinsèquement pronominaux) est bien entendu sans rapport avec notre point puisque, si bien sûr l’accord se fait avec le sujet (« Elle s’est abstenue »), il ne démontre pas en quoi il serait urgent de systématiser l’accord avec le sujet dans les cas où l’accord ne se fait pas avec lui (« Elle s’est lavé les mains »).

Sans doute sans le vouloir, les membres du Conseil scientifique de l’Éducation nationale confirment donc (1) que la réforme proposée n’a rien de commun avec une simple tolérance d’accords concurrents, mais qu’elle procède bien du remplacement d’une règle en vigueur par une autre ; (2) que la règle générale instituant l’accord du participe avec le complément antéposé lorsque l’auxiliaire est « avoir » n’est remise en cause ni par des décrets antérieurs ni par une irrationalité prétendue que manifesterait la pluralité des exceptions ; (3) que la réforme proposée ne se fonde donc, comme nous le disions et comme nos interlocutrices semblent en tomber d’accord, que sur l’alignement de la règle sur l’usage, (4) qu’en insistant sur les études sociolinguistiques et en rappelant le faible nombre de francophones qui appliquent effectivement cette règle générale, elles nous donnent donc toutes les raisons de rappeler la crainte formulée dans le texte initial, à savoir que d’autres règles mal enseignées et comprises, donc mal appliquées, subissent en définitive le même sort (l’invariabilité des chiffres, la nécessité de l’indicatif après le mode subjonctif, etc.).

Notes et références

  1. Elles insistent lourdement sur la quarantaine de variantes et la pluralité des exceptions, que nous indiquions d’ailleurs dans notre texte initial : tout ce que nous disions, c’est que l’existence d’exceptions n’invalide par la pertinence de la règle. C’est même le sens d’une règle générale et non universelle : elle conserve sa légitimité tout en connaissant néanmoins des exceptions.

  2. L’obstination déraisonnable de réalignement du graphème sur le phonème semble en effet occulter les possibles vertus d’un alignement, à l’inverse, de l’oral sur l’écrit (il ne s’agit pas, pour autant, de prononcer toutes les lettres de mots comme « pied » ou « pays », pour reprendre les exemples mentionnés).

  3. Arrêté du 28-12 1976 relatif aux tolérances grammaticales et orthographiques, cité par A. Abeillé et L. Sprenger-Charolles. Il est à noter que cet arrêté avait simplement pour fonction d’indiquer les cas dans lesquels on ne peut imputer de « faute » aux candidats à l’occasion des examens et concours, non de révolutionner l’enseignement du français à l’école ou d’amender les manuels scolaires dans leur ensemble. Le projet qui est ici discuté se donne un objet bien moins circonscrit.

  4. Exemple issu du point 13b de l’arrêté Haby. Dans la mesure où ni nous, ni le rapport du Conseil scientifique ne souhaite contester les tolérances précisées dans l’arrêté, nous nous étonnons qu’il y soit fait mention dans le droit de réponse et ne le mobilisons que dans la mesure où nos interlocutrices ont cru judicieux de s’appuyer sur un arrêté qui confirme en tout point la légitimité de la règle que nous défendons (au sens, du moins, où il ne revient pas dessus).

  5. Dans leur diatribe, nos interlocutrices ôtent l’accent circonflexe du mot « maitrise/maîtrise », conformément à la position qu’elles défendent depuis toujours, aux dernières révisions de la langue et à l’arrêté de 1976 qui tolèrent les deux graphies concurrentes. En l’espèce, je maintiens que la présence de l’accent circonflexe dans ce mot manifeste son affiliation étymologique et signale sa proximité avec d’autres mots (« magistral », « maestria », etc.) La proposition relative à l’accord du participe est d’une nature complètement différente puisqu’au lieu de tolérer des graphies différentes on remplacerait une règle par une autre : jamais l’arrêté Haby n’a demandé une telle révision.

  6. Voir le point 9 de l’arrêté : « On est resté/restés bons amis ».

  7. À noter qu’il peut y avoir débat même sur ce qu’on entend par rationalité : au micro de France Inter le 11 juin dernier, Anne Abeillé, pour illustrer cette irrationalité, a donné pour exemple « le fait qu’il faille un “n” à honorer mais deux à honorable » (sic). Chacun jugera.

Lyvann Vaté

Lyvann Vaté

Professeur agrégé de philosophie et doctorant en philosophie politique. Il a notamment publié plusieurs travaux de théorie politique et de philosophie contemporaine dans les revues Cités (Presses universitaires de France) et Le Philosophoire (Vrin).