Les caractères immortels

Nous sommes particulièrement heureux de présenter à nos lecteurs un texte inédit et important de Marcel Proust. Nous tenons à remercier le détenteur du manuscrit qui a bien voulu permettre cette publication, Mme Suzy Mante-Proust qui a bien voulu l'autoriser et Mme Denise Mayer qui a bien voulu l'éditer et le présenter.

Commentaire

Mais quand alors j’allais saluer… avec lui je vis qu’au lieu de s’adresser à moi il détournait… la tête, avait l’air de rire avec ses voisines comme s’il se fût moqué de moi. – Ce regard trop beau faisait qu’on lui trouvait l’air fou ou insolent quand on ne le connaissait pas mais cette mauvaise impression se dissipait dès qu’on lui avait été présenté, on disait qu’il gagnait à être connu et il ne vous regardait plus de cette manière dès qu’il se voyait connu de vous. – J’appris qu’il était le fils de M. de Vaugoubert1, je compris que ses yeux étaient deux étoiles immémoriales qui semblaient seulement avoir changé de place, je connaissais leur passé, j’aurais pu aussi y lire l’avenir de ce jeune homme qui ne le connaissait peut-être pas lui-même alors ; mais je n’avais pas besoin de le regarder. Il venait de dire deux mots, deux mots insignifiants certes. Mais l’accordeur de pianos armé de son diapason n’a qu’à frapper une note pour savoir de combien de tons elle s’écarte de la normale. –

Bien souvent il m’était impossible dans une femme qui me parlait, de plus rien retrouver de la blonde d’autrefois, je me détournais d’elle mais alors tout d’un coup je les voyais qui me souriaient dans le visage de sa fille où ils avaient élu domicile, comme s’il existait pour chaque famille un seul masque, un seul « loup », disponible et vivant, et qui, vivant plus longtemps qu’un individu, s’amusait à rester quinze ans sur le visage d’une femme, puis en disparaissait et se retrouvait alors tout d’un coup reconnaissable sur la figure de sa fille qu’il déserterait aussi2.

Il paraît que peu de temps avant sa mort j’avais rencontré Cottard, je ne l’avais pas reconnu. Or maintenant je regardais quelqu’un dont il me semblait que ce devait être un des fils de Cottard, mais il ne faisait pas que ressembler à son père, il le répétait, il était semblable au Cottard qui m’avait jadis soigné et indirectement mis en relation avec les Swann – Ce petit Cottard qui était là avait l’air d’un homme déjà grisonnant, d’un demi-vieillard – Pour me rendre compte qu’il en était déjà un en effet, je fus obligé de calculer les années, comme par certains jours d’hiver on regarde l’heure pour s’expliquer qu’on soit déjà obligé d’allumer les lampes3. Dans sa figure j’apercevais encore incomplets, mais en train de cristalliser, tous les changements d’yeux, l’arrondissement du nez, la froideur satisfaite du docteur. Les traits que le temps était en train de tirer, de graver, et le buste aussi, c’étaient ceux du professeur Cottard comme s’il n’avait pas suffi que pendant tant d’années il y en eut eu un, comme si au contraire sa présence était indispensable à cet univers ; à un Cottard disparu, un semblable Cottard succédait lequel n’avait le droit d’en différer un peu que jusqu’à la mort du précédent, après quoi il était nécessaire que le nouveau restituât à l’humanité présente qui n’avait pas assez joui de l’autre, ces [ ] et le sourire disparu. – Sans doute cette métamorphose dont la nécessité n’apparaissait pas, et qui donnait à la vie quelque chose d’inutile, était-elle imposée depuis longtemps et la nature avait-elle jeté dans le visage autrefois agréable du jeune homme, les ferments, les stigmates, que je n’y avais jamais soupçonnés et qui ne devaient apparaître, comme un nègre en bois dans un coucou, qu’au moment où l’heure sonnerait.

Sa mère n’était pas avec lui. Car un grand malheur, pire peut-être encore que la perte de son mari avait fondu sur elle. En dehors de ses enfants, elle n’avait jamais aimé que lui dans la vie. Si elle s’efforça de survivre au premier, ce fut pour être utile aux seconds. – Mais alors une correspondance pourtant bien froide de ton mais pleine de petits faits que le docteur lui avait expliqués autrement acheva Mme Cottard en lui révélant que son mari n’avait jamais cessé d’entretenir à intervalles fixes, des relations avec Odette. C’était évidemment d’elle (je n’avais pas su le deviner), que Rachel avait voulu me parler quand elle m’avait dit à propos de Cottard, supposant d’ailleurs une femme toute différente, ( ) « Il paraît qu’il a une maîtresse très jolie, et prétend qu’elle a quelque chose de moi. » Et c’était peut-être en partie ce quelque chose qui, hérité par Gilberte, l’avait fait choisir par Robert4.

Certes, Madame de Forcheville, dans les derniers temps de la vie de Cottard qu’elle semble avoir abrégée, n’exerçait plus qu’exceptionnellement son ancien métier de cocotte – mais de l’avoir appris selon les règles et à fond, il lui restait dans l’exécution des caresses ce quelque chose d’inimitable qui distinguait encore il y a quelques années, les survivantes de l’ancien Théâtre. Peut-être [aurait]-on même pu lui reprocher à ce point de vue à son jeu quelque chose de trop conservatoire. On était étonné de la voir toujours faire précéder ou suivre certains baisers d’une série de fioritures comme celles sans lesquelles les maîtres du « bel canto » ne croyaient pas pouvoir aborder la scène.

Ainsi ce n’était pas seulement [ ] le rire mutin et clair dont s’accompagnait sa conversation mondaine (à mettre quand je vois chez elle Mme de Gallifet)5 qu’on reconnaissait en elle la grande cocotte formée à la fin du Second Empire mais au style avec lequel elle chantait certains morceaux toujours identiques des duos amoureux – on s’étonnait, n’ayant pas l’habitude de ces vocalises mais on était vite ravi et on se sentait comblé.

Il l’avait connue toute jeune, quand elle était elle-même peu connue (c’était lui qui l’avait introduite chez les Verdurin plus tard). Il lui donnait chaque fois une toute petite somme et était resté avec elle comme un vieux client, aux mêmes prix dérisoires6, même quand elle était devenue une grande cocotte, puis Mme Swann, puis Mme de Forcheville, puis quand le duc de Guermantes [eut] dépensé pour elle des millions ; mais Odette aimait l’argent comme lui, admettait [ ] comme lui d’avoir des clients qui payaient à peine à côté d’autres qui payaient très cher – Encore ne lui donnait-il rien si ce jour-là elle était venue lui demander une consultation ou s’il pouvait lui offrir une carte d’invitation pour aller l’entendre parler dans quelque solennité médicale – Il était son « docteur chéri » et peut-être faisait-elle plus pour lui qui ne lui donnait qu’un louis, des choses que Swann et maintenant le duc de Guermantes n’eussent peut-être pas osé lui demander. Et cela ne l’empêchait pas de donner à Cottard de meilleures caresses que celles que des petites femmes de rien lui eussent fait payer très cher. Odette était comme les grandes maisons qui à un ancien client fournissent pour rien une doublure et des boutons neufs mais ne lui donnent que du beau par point d’honneur professionnel. (Peut-être une seule phrase : grande maison, grande artiste, etc.)

Mme Cottard ne comprit jamais une expression qui revenait quelquefois dans ces lettres : « Consommer le sacrifice. » Sans doute Cottard, occupé laborieux, craignant de n’avoir pas tous ses moyens le soir à une société savante ou de faire trop attendre une cliente, reculait-il souvent devant les fatigues amoureuses. Si Odette l’amenait cependant à les accepter, il devait dire sans doute « Le sacrifice est consommé – Moi qui ne voulais pas consommer le sacrifice crédié je suis attendu à la sous-commission des maladies contagieuses, il est tard. » « Il n’est jamais trop tard pour bien faire » répondait tendrement Odette. « Il faut nous presser si nous voulons consommer le sacrifice » – Que de fois, d’ailleurs, dans l’appartement même de Mme Cottard, tandis que les malades attendaient dans le grand salon [avec] une anxiété pire que le mal, les murs ne durent-ils pas entendre des dialogues comme celui-ci : « Ça c’est très agréable. – C’est bien pour cela que je le fais. – Ça me fait du bien. – Tant que ça ! » « Dame j’ai beau [être] un prince de la science, je ne suis pas de bois. » – « J’en sais quelque chose. » – « Dame quand je trouve une porte ouverte j’entre. » – « Comment, ça vous fait tant de plaisir que cela ? » disait naïvement Cottard. « Comme vous êtes névrosée, il ne faut pas d’exagération : In media res virtus. – L’excès en tout est un défaut. Savez-vous de qui c’est ? c’est d’Hippocrate. » Enfin pris lui-même par le plaisir qu’Odette n’avait fait que simuler : « Ça est bon, disait-il, savez-vous ? » – « Allons je laisse le professeur à ses malades, du reste moi aussi il faut que je rentre, Charles m’attend. » – « Comment en plus du reste vous appelez Charleton7 ! »

 

Mettre petits cahiers et Putbus et finir par ces mots8 :

Car ce n’est pas seulement sur le langage de la critique littéraire, du roman, du journalisme politique, de la conversation mondaine, de l’éloquence religieuse et des écrits militaires que la médiocrité d’esprit et l’instinct d’imitation apposent leur sceau vulgaire, éternel et changeant – Celui-ci enlaidit même les paroles d’amour d’une Odette sans qu’il y paraisse d’ailleurs non seulement pour un Cottard mais pour un homme supérieur qui pourrait s’y complaire. – Car il en est des paroles d’amour comme des « paroles » dans un opéra, on oublie leur niaiserie parce qu’on ne les lit pas mais qu’on les chante.

Quand j’appris la douleur de Mme Cottard, j’aurais voulu pouvoir aller la voir puisqu’elle n’était pas ici, comme autrefois j’aurais voulu rassurer la conscience de Mlle Vinteuil. Il me semblait que l’expérience du chagrin qui depuis la mort d’Albertine avait survécu chez moi au chagrin lui-même m’aurait permis de lui dire des choses qui lui auraient fait du bien. Je lui aurais dit : « Ne regrettez pas d’être si malheureuse car cela prouve que vous l’aimez toujours ; si vous commenciez à être moins malheureuse c’est que vous oublieriez, que vous aimeriez moins. – N’ayez pas votre souffrance en haine — ne croyez pas non plus qu’il ne vous aimait pas (c’est cette idée-là plutôt qui devait lui faire du mal). Du moment qu’il vous trompait, qu’il prenait tant de peine pour que vous ne sachiez pas, c’est qu’il avait peur de vous faire de la peine, c’est qu’il vous respectait et vous préférait. Il n’y a que vous qui ne sût pas combien il vous aimait – à ses maîtresses il disait que vous étiez un ange, qu’il n’aurait pas pu faire sa carrière sans vous. Au ciel, il n’y a que vous qu’il désirera revoir. » Je lui aurais dit tout cela si j’avais pu aborder ce sujet, mais je la connaissais si peu que (il) je l’eusse offensée. Ainsi je me dis vers cette époque que j’aurais aimé être prêtre pour pouvoir mettre à profit les qualités que créait en moi mon absence d’amour-propre [ ]9 de faire du bien aux autres mais ce n’était pas là ma vocation comme je le connus plus tard.

Si Mme Cottard n’était pas chez la Princesse de Guermantes, en revanche ses autres enfants accompagnaient leur aîné. Le temps était arrivé dès le nombre d’années voulu à les faire ressembler à leur père par cette incarnation dans des conditions nécessaires d’un type reconnaissable qui fait que les familles le sont presque au même sens qu’en histoire naturelle et ils se pressaient autour du buffet le bec en l’air, les yeux hésitants, avec un effarement de jeunes oies. – Celui qui avait semblé réfractaire et s’immobilisait enfant en une sereine gravité, une majesté inviolable de jeune dieu, avait rattrapé à toute vitesse le temps perdu, il était devenu aussi laid que les autres ; à peine si les tempes plus calmes, un bras plus [lent] apparaissaient comme les derniers vestiges du marbre antique qu’il avait été10. Et dans un cousin à eux avec qui je n’aurais jamais pensé avoir quelque chose, dans l’aspect, de commun avec Cottard, je vis tout à coup dans la construction des joues, celle même de Cottard, je la constatai avec une satisfaction de zoologiste –. Cette répétition d’un Cottard semblait inutile mais parce qu’à cause de notre vie enfermée dans l’individu nous croyons que certaines particularités sont inhérentes à lui. En réalité elles ne comptent pas par individu qu’elles ignorent et ce qui achève de leur donner les grandes proportions des lois naturelles pour un trait de visage, par exemple, ou de caractère, elles ne passent pas toujours prudemment sans discontinuité, pour ne pas perdre pied, de père en fils, mais tantôt obliquant vers un rameau collatéral, puis revenant à la ligne directe, s’amusent à sauter des générations.

C’est ainsi que dès qu’on est dans la montagne, on ne voit plus la pluie comme on la voyait d’une maison du village qui est dans le fond, mais que (comme le médecin qui sait [que] la petite hémorragie que le malade croit venir des profondeurs de son être tient à la rupture d’un petit vaisseau qu’il peut lier à son gré), on voit qu’elle tombe d’un nuage dont la forme et la grandeur ne sont nullement modelées sur celles du village et qui ne sont pas dans les profondeurs du ciel, de sorte qu’au-dessus d’eux il ne pleut pas et que par la pluie, les zones interférentes du soleil, d’ombre et de pluie, ici coupent un village en deux, là en réunissent trois, en un mot obéissent à un système différent et plus large, de même chez Bloch, chez le petit Cambremer, chez le Duc, il y avait telle habitude de souffler en reprenant sa salive de temps en temps, une inversion, une cécité précoce, qui sautaient une génération et ainsi comme ces volontés de la nature plus larges que les volontés individuelles, étendues sur de plus vastes espaces comme le soleil et l’ombre sur la mer. Oui, à un certain âge, dans cette famille comme en hiver, même s’il fait beau et s’il y a eu du soleil, le jour s’arrange pour tomber vers 4 h 1/2, vers 44 ans, la santé change, le gros homme maigrissait, son père paysan malingre et cancéreux apparaissait en lui par une apparition par transparence magique, triste comme s’il avait voulu revenir deux ans sur terre, puis il retournait sous terre y amenant son fils qui ne faisait plus qu’un avec lui11.

De sorte que si ma communauté d’idées avec Bergotte et aussi la simultanéité de certaines phrases, de certaines formes de langage, certaines années, chez des personnes qui ne se connaissaient pas, m’avait montré qu’il y avait plus vaste que les individus un esprit un, épars à travers l’espace, je me rendais compte ainsi que les humeurs (colères de moi, du père Bloch, etc.) des hommes qui ne meurent pas avec leur corps et renaissent pour persécuter d’autres individus que leur corps ne connaîtra pas mais par l’instrument de leurs descendants. De sorte que les deux constatations m’avaient amené à me faire l’idée d’une Existence plus vaste que celle des individus, d’un esprit un, à travers l’espace, et de caractères immortels se perpétuant dans la suite du temps12.

Notes et références

  1. Cf. Matinée chez la princesse de Guermantes, Gallimard, 1982, pp. 334-335.

  2. Cf. op. cit., pp. 423-424.

  3. Cf. op. cit., p. 453.

  4. Le lecteur se souviendra que Robert de Saint-Loup avait épousé Gilberte Swann (cf. Albertine disparue (ou La Fugitive), Pléiade III, p. 656 et sq.).

  5. Indication de Proust pour le passage de La Recherche concernant une visite du narrateur à Mme Swann.

  6. Si Odette avait gardé ses anciens prix pour Cottard c’est qu’en effet dévorer une fortune pour une femme de peu comme l’avait fait Saint-Loup pour Rachel n’est pas seulement absurde ; mais c’est que la femme à 20 frs à qui on en donne cent mille ne néglige pas malgré cela l’occasion qui se présente de gagner 20 frs en se donnant comme les millionnaires qui ne négligent (pas) le plus petit profit, ainsi l’on est constamment trompé, vous de même ; les millions qu’on donne ne vous assurent pas là contre et c’est cela qui est si triste [Note marginale de Marcel Proust].

  7. Variante : « alors grand gosse, çà est bon savez-vous. Il fait bon chaud là. J’aime bien ça ». « Vous aimez ce qui est bon ».

  8. Proust veut introduire ici une digression sur Cottard et la baronne Putbus qu’il avait notée précédemment dans ses Petits cahiers et qu’il enchaînera avec ce qui suit.

  9. Le manuscrit comporte ici presqu’une ligne en blanc.

  10. Cf. op. cit., p. 194.

  11. Cf. op. cit., p. 453.

  12. Cf. op. cit., pp. 400-401.

     

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