Le 13 octobre dernier, Donald Trump annonçait l’organisation d’un combat de mixed martial arts (MMA) dans les murs de la Maison-Blanche. Celui-ci ne se tiendra pas le 4 juillet, jour de la fête nationale américaine, mais le 14 juin 2026, date du 80e anniversaire du Président américain.
La nouvelle est passée à peu près inaperçue. En France, seul le magazine en ligne Slate lui a consacré une analyse, précise mais lapidaire. L’événement signalerait selon ce média une étape supplémentaire de la résorption du politique dans le spectacle. L’auteur de l’article note toutefois qu’une telle manifestation n’a « rien d’anodin » : le MMA emblématiserait l’éviction de la règle, non seulement dans le sport, mais aussi en politique.
Cette dernière idée mérite d’être prise au sérieux, mais assortie de réserves et de précisions. Avant sa forme spectaculaire, orchestrée par une fédération professionnelle à la tête de laquelle les Présidents Trump et Bolsonaro ont placé certains de leurs affidés, le MMA résulte en effet d’une quête sportive qui conduit aux racines des arts martiaux. De telles recherches ont abouti à l’actuel MMA, fait sportif total et phénomène de pop culture, à la fois reflet et accélérateur d’une époque incertaine.
Fl. L.
Dans une société particulièrement nivelée, où les troubles psychologiques, les frustrations, les complexes d’infériorité sont à l’ordre du jour, dans une société industrielle où l’homme devient un numéro à l’intérieur d’une organisation qui décide pour lui, où la force individuelle, quand elle ne s’exerce pas dans une activité sportive, est humiliée par la force de la machine qui agit pour l’homme et va jusqu’à déterminer ses mouvements, dans une telle société, le héros positif doit incarner, au-delà du concevable, les exigences de puissance que le citoyen commun nourrit sans pouvoir les satisfaire.
Umberto Eco, De Superman au surhomme (1993)
Depuis 2020, le MMA est légal en France. C’est du moins en ces termes qu’est souvent résumée l’autorisation d’organiser des rencontres professionnelles dans cette discipline controversée. Cette mesure s’est rapidement accompagnée de la création d’une fédération reconnue par le ministère des Sports. Une délégation d’autorité ministérielle permet donc la délivrance de diplômes d’instructeur ; elle ouvre droit aux mêmes facilités que les autres sports dans l’accès des clubs aux équipements publics et aux éventuelles subventions.
Les débats institutionnels qui ont précédé cette officialisation furent apaisés, mais certains détracteurs maintiennent leur opprobre : le MMA déchaînerait une violence brute, qui romprait avec les vertus exigibles du sport reconnues désormais aux autres disciplines martiales. Sa dénomination même suffirait à justifier la suspicion : le MMA, acronyme de mixed martial arts, mêlerait, sans cohérence, des techniques empruntées aux sports de combat traditionnels.
Le plaidoyer pro domo est facile à énoncer : les rencontres professionnelles de MMA remplissent les salles, les vues sur Internet se chiffrent désormais en centaines de millions et les licenciés affluent dans les clubs. Dans le même temps, les effectifs des sports de combat plus anciens stagnent et leur couverture médiatique demeure confidentielle. De nombreuses fédérations tentent d’ailleurs de rivaliser et proposent leurs propres versions du combat libre, en retranchant certaines techniques jugées dangereuses ou dégradantes.
L’amateur de sport, même avisé, a de quoi s’y perdre. C’est à lui que s’adresse cette tentative de clarification d’un débat sportif et institutionnel, et pourtant, par son ampleur et par le nombre de ses aspects extrasportifs, l’essor de cette nouvelle discipline martiale intéresse aussi l’observateur des sociétés contemporaines, non seulement en raison de la rapidité de son développement, mais parce qu’elle porte en son sein la marque de la mondialisation du sport. Les gestes martiaux, la mise en spectacle et en discours, mais plus encore le rapport de la force à la règle : tout est redéfini par le combat libre.
Il nous semble que la question lancinante de la violence du MMA, pour être posée de manière adéquate, doit aborder le phénomène à plusieurs échelles. Après avoir proposé un descriptif historique de la discipline afin de mesurer sa part d’emprunt et la place qu’elle offre à l’invention technique et tactique, nous nous intéresserons à ses aspects parasportifs, pour comprendre la nouveauté de ce sport comme spectacle, avant de mettre au jour les rapprochements possibles entre le MMA et les processus de mondialisation à l’œuvre depuis les années 1990.
Le monde du MMA n’a plus grand-chose à voir avec « celui où l’on catche », observé de manière amusée par Roland Barthes dans les années cinquante1. La dérégulation souvent reprochée au MMA est-elle la traduction sportive d’un mouvement plus vaste de déprise de la loi dans sa version politique ? Elle conduit a minima à reconsidérer la principale hypothèse faite par Norbert Elias : celle d’un processus unilatéral de civilisation de la violence par le sport2, conçu comme ordonnancement des actions et des humeurs. Sur le plan géopolitique, où le MMA s’inscrit déjà dans des stratégies nationales de prestige et d’influence, l’hypothèse mérite d’être envisagée.
Innommable ?
« Un sport qui se fait dans une cage où l’on permet de frapper un homme à terre » ; « Cela n’a rien à voir avec le sport (…), on ne va pas légaliser les combats de chiens ou les combats de coqs3. »
« Considérant que la violence et les actes barbares et sauvages commis au nom du sport sont dénués de valeur sociale dans une société civilisée qui respecte les droits de l’homme (…)4.»
Avec ce sport, les ennuis commencent dès qu’on essaye de le nommer, puisque l’acronyme désigne à la fois une discipline et ses composantes multiples (mixed martial arts). Cette difficulté annonce les nombreux obstacles que rencontre l’écriture d’une histoire de la discipline : quasi-inexistence d’archives écrites, dispersion géographique des pratiques, variabilité des désignations, profusion des innovations gestuelles…
On peut cependant considérer qu’avant de nommer une discipline unifiée par un corpus de techniques et de règles, des organisateurs de spectacles ont rangé sous ce label approximatif l’organisation de rencontres, au début des années 1990, entre pratiquants issus de disciplines martiales plus anciennes : judo, luttes diverses, karaté, jiu-jitsu brésilien, boxe anglaise, kick-boxing et boxe thaï essentiellement. Dans ce contexte, chaque compétiteur devenait l’ambassadeur de son sport, et ses succès étaient autant d’hommages rendus à sa tradition martiale. Il montait sur le ring nanti du bagage technique de sa discipline, dans le but d’en établir la supériorité.
Des événements de ce genre ont connu une audience considérable au Brésil et au Japon, dans une version professionnalisée et amplement médiatisée, quoique sporadique. Les nations issues de l’effondrement soviétique contribuent dès le début de la décennie 1990 à l’émergence de ces rencontres, d’une manière exacerbée et presque totalement dérégulée : des combats s’y déroulent sans protection ni contrôle d’aucune sorte. L’argent circule entre parieurs, dans une ambiance proche de celle des fight-clubs. Des images éprouvantes de ces affrontements sans règle ni raison ont circulé sur Internet, et même sous forme de DVD ; elles ont aujourd’hui disparu des circuits médiatiques et commerciaux. Cette anomie des origines a largement contribué à la légende noire de l’actuel MMA.
Dans cette généalogie complexe et croisée, la situation de la France est d’emblée très différente : pas de circuit professionnel, mais des expérimentations beaucoup plus décisives d’un point de vue interne à l’évolution martiale. À l’initiative de quelques experts chevronnés dans les disciplines traditionnelles, un projet réfléchi se fait jour, consistant à renouer avec une liberté martiale antérieure aux distinctions sportives entre disciplines. Philippe Rollin, haut gradé érudit, inaugure dès la fin des années 1980 – avant même la tenue des spectacles professionnels dont nous avons fait mention – un tournoi qui connaîtra plusieurs éditions à Orléans : le Golden Trophy5. Les obstacles institutionnels sont nombreux, et finissent par décourager ce pionnier. Il continue cependant à former des pratiquants complets dans les trois domaines caractéristiques du MMA actuel : percussion, lutte debout et combat au sol.
Cette ambition contredit clairement la dynamique observable dans les arts martiaux, puisque leur évolution sportive se traduit par une codification croissante et par la suppression de nombreuses techniques sous divers prétextes. Le phénomène est patent au judo : les saisies de jambes sont supprimées, les techniques de clefs articulaires plus limitées que dans le jiu-jitsu des origines, la position de garde croisée codifiée – trois secondes et pas une de plus avant d’engager une prise.
Georges Vigarello, qui étend les travaux de Norbert Elias aux sports de combat, considère l’apparition des gants en boxe française au début du xxe siècle comme un signe évident de la maîtrise croissante de la force par la règle6. L’évolution réglementaire de la boxe française, presque un siècle après ce constat, a clairement prolongé cette dynamique, comparable donc à celle du judo : suppression de certains coups de pied et de poing, accentuation de la contrainte dans l’exécution des coups de pied, qui doivent respecter scrupuleusement un moment de flexion puis d’abduction. Ce mouvement général de resserrement des disciplines s’explique sans doute par une cause externe : la diversification de l’offre dans le domaine des sports de combat, qui conduit chacune des formes de lutte ou de boxe à affirmer sa spécificité.
Il n’empêche que cette évolution peut aussi être comprise comme une involution, car elle éloigne graduellement de la complétude martiale des origines, et pas seulement dans l’exotique Japon des samouraïs. On sait que déjà dans la Grèce antique on enseignait le pancrace, forme sophistiquée du combat libre, à côté de la lutte et du combat aux poings, plus limitatifs7.
C’est donc à rebours d’une évolution sportive générale que se développe à bas bruit le syncrétisme extensif du MMA. En ce sens, il est tout sauf moderne, puisqu’il se pense à la fois comme un retour aux origines et comme une réaction à un processus de règlementation perçu comme appauvrissant et affadissant. Pour les tenants les plus radicaux de la critique « progressiste » du sport, il est tentant de conclure à une régression civilisationnelle et, pourquoi pas ?, psychique. Les adeptes d’une lecture « freudo-marxiste » du fait sportif en général8 classeraient l’affaire avant de l’instruire. Nous ignorons la position de ce courant de la recherche sur le MMA, mais il nous semble possible de la déduire de travaux antérieurs : si l’activité sportive en tant que telle est suspecte, ce sport en serait le paroxysme, l’expression d’une violence sociale rendue plus évidente que jamais. Nous ignorons si les détracteurs actuels revendiqueraient cette filiation, mais leurs propos portent souvent l’empreinte de ce courant de l’anthropologie sociale.
S’ils lui dénient toute vertu, c’est aussi parce qu’ils refusent d’examiner la cohérence de sa gestuelle. Un combat de MMA commence debout ; les adversaires se saluent, et adoptent la distance propre aux différentes boxes, qui diffère elle-même de celle du judo ou de la lutte. Un échange de coups de pied et de poing inaugure en général l’affrontement. Certains combattants ont intérêt à conduire l’opposition à cette distance, au profit donc de techniques de percussion. Elle est en revanche malcommode pour les grapplers, dont la tactique consiste à réduire la distance pour déployer toutes les techniques possibles de lutte libre et de judo : saisies sur toutes les lignes, balayages, crochetages, projections de hanche et d’épaule. Les clefs articulaires en position debout sont également autorisées. À chaque instant, le combat peut basculer (au sens littéral) et se prolonger au sol. Il peut aussi reprendre sa forme de départ si le combattant en difficulté parvient à s’extraire de la lutte au sol et à imposer à nouveau sa distance et ses techniques de striker. Ajoutons que le corps-à-corps autorise toutes les armes naturelles de percussion – poings, pieds, genoux et coudes.
Tout l’intérêt de ce sport réside dans l’opposition des styles et des distances, qui n’a rien d’un éclectisme improvisé ; elle engage au contraire une véritable complexité tactique et stratégique. Les procès idéologiques en régression – « barbarie », « sauvagerie », etc. – ne résistent pas à une observation raisonnée : le MMA se situe au comble de la maîtrise des médiations techniques et de l’élaboration tactique.
Quant à la stratégie, elle complique qualitativement celle des autres sports de combat. La connaissance préalable des points forts de l’adversaire ressemble ici à un modèle de théorie des jeux, dans lequel la recherche de l’imprévisibilité passe par le perfectionnement martial constant dans tous les secteurs de l’opposition. Le grappler doit commencer par acquérir les techniques du boxeur, et réciproquement. La phase d’après – que l’analyse distingue mais qui est évidemment synchrone lors de l’affrontement – consiste à évaluer le niveau de l’adversaire dans chacun des secteurs ; les plus habiles peuvent aussi feindre des lacunes pour conduire le jeu à leur avantage, en rehaussant soudainement le niveau de l’opposition. Surtout, chacun spécule en temps réel sur les intentions autant que sur l’ampleur des compétences de l’adversaire – et bien entendu sur le moment de leur expression.
L’excellence martiale dans les autres sports exige les mêmes qualités intellectuelles, mais dans un contexte d’incertitude nettement plus limitée. Autrement dit, les algorithmes du combattant de MMA ne sont pas seulement plus compliqués, ils sont d’un niveau qualitativement différent. Partie d’échecs qui tournerait au jeu de go par les procédés du poker, le match de MMA n’a évidemment rien de pulsionnel. Ce duel exige des qualités athlétiques exceptionnelles, mais l’intelligence est aux commandes. Si le muscle la contracte et la résume, il ne la remplace pas. Les pionniers français de la discipline l’ont toujours enseignée dans cet esprit, et leur voix commence à être entendue.
Un spectacle sans symbole
Qu’est-ce qui continue de scandaliser dans le MMA ? Pas le sport en tant que tel, mais le risque qu’il se commue en pur spectacle. La défiance à l’égard des sports de combat n’a rien d’inédit, et s’énonce en les mêmes termes depuis plus d’un siècle. L’arrivée en France du karaté, puis des diverses boxes américaines et asiatiques, a déchaîné des critiques identiques. Le judo, dans le contexte de l’immédiat après-guerre, a rencontré des réticences avant de s’imposer comme sport populaire – alors même que la pratique de la boxe anglaise était déjà entrée dans les mœurs depuis trois décennies.
Le MMA est-il promis à la même acceptation ? Dans son cas, le litige porte de façon centrale sur le ground and pound – expression dont la poésie est effectivement discutable –, c’est-à-dire sur la possibilité de porter des coups à un adversaire au sol. On pourrait gloser sur la déloyauté de cette situation, mais là n’est pas l’essentiel. D’abord parce qu’un martialiste cherche toujours la victoire, dont cette asymétrie particulière n’est qu’une déclinaison contextuelle et technique parmi d’autres. Ensuite parce que l’ascendant acquis dans cette phase spécifique de l’affrontement est aussi précaire que dans toutes les autres. Chaque compétiteur maîtrise les contreprises, les esquives et les parades ; lorsqu’il subit cette situation très inconfortable, il peut la renverser parce qu’il s’y est préparé. Rationaliser le sentiment de scandale dans l’élément de la technique conduit vite à ratiociner. C’est à un tout autre niveau qu’il faut se situer pour comprendre les termes du procès qui lui est intenté : celui de sa mise en scène et de son lexique.
L’histoire des pratiques martiales possède en propre une dramaturgie de l’héroïsme, qui s’accompagne toujours de récits à consonance mythologique. Les arts martiaux asiatiques s’enracinent dans l’immémorial par la légende ou l’allégorie9. La boxe anglaise s’invente une généalogie aristocratique. La boxe française préfère le romanesque d’Arsène Lupin et son patriotisme canaille – le père du personnage enseigne la savate.
Dans tous les cas, l’usage de la force cherche une légitimation hors de la force, et recourt pour ce faire à des récits. Rien de semblable dans le spectacle du MMA : ses promoteurs américains ont opté pour un modèle exclusivement publicitaire, qui vante l’absolue nouveauté d’un produit spectaculaire. Pas de symboles à déchiffrer, mais une signalétique de logos et des slogans très brefs, qui définissent un ensemble hétéroclite, mais réticulaire, de marques de vêtements, de boissons énergisantes et de produits dérivés. Le monde du MMA est une scène grisante et onirique, aux couleurs éclatantes et aux musiques assourdissantes, éclairée de lumières crues, abandonnée par moments au clair-obscur. Le trash talking d’avant-match remplace le récit légendaire et dégénère fréquemment en menaces lors de la pesée, sans qu’on sache si le surjeu est scénarisé ou si le combat commence plus tôt que prévu.
La déréalisation de la force et de ses effets mérite d’être remarquée. Si le MMA évoque à cet égard le catch, la comparaison ne tient pas longtemps. Le catch, écrivait Barthes, est un « spectacle excessif. (…) il y a des gens qui croient que le catch est un sport ignoble. Le catch n’est pas un sport, c’est un spectacle, et il n’est pas plus ignoble d’assister à une représentation catchée de la douleur qu’aux souffrances d’Arnolphe ou d’Andromaque10 ». La mytho-analyse de Barthes repose sur une opposition terme à terme entre le catch, spectacle de l’outrance, factice en tout, et la boxe « janséniste11 », combat âpre et sans affectation. Le problème est que le MMA ne mime pas, bien qu’il théâtralise ; tout se passe comme s’il ambitionnait d’être catch et boxe à la fois. Les termes de l’opposition narratologique construite par Barthes sont donc d’une impeccable précision pour penser le MMA, à ceci près qu’il périme leur caractère antithétique. Au catch, c’est toujours le méchant, stéréotypé, qui assène des manchettes fictives à son adversaire au sol, et le public le siffle. Le MMA partage avec le catch le fait d’« être une somme de spectacles, dont aucun n’est une fonction12 », sauf que tout est vrai dans ce spectacle, qui est d’abord un combat à l’issue aléatoire. L’imprévu, caractéristique de la tension d’un match de boxe, est facilement confondu avec la codification théâtrale. Au risque d’oublier qu’un combattant n’est pas un personnage.
Dans l’ivresse du spectacle, les habitudes cognitives et les certitudes éthiques du spectateur se brouillent dans une zone grise de la conscience : si celui qui frappe au sol peut être vainqueur sans honte, simplement parce qu’il est le meilleur, faut-il l’applaudir ? Il arrive que des arbitres laissent la séquence se dérouler comme si elle n’était qu’une saynète, au détriment de l’intégrité physique du combattant. Dans de tels moments, le spectateur ne sait plus s’il assiste à une rencontre sportive ou s’il est complice d’une maltraitance.
Dans ce théâtre de la crudité, certains éléments centraux du décor cultivent une esthétique de la sauvagerie, que symbolise la présence d’une cage. La métaphore zoologique est plus aboutie lorsque certains shows se baptisent cage rage, et que des combattants endossent l’identité de beasts. L’idée d’un tel espace de confrontation aurait d’ailleurs été inspirée par l’imagerie de Conan le barbare13 – c’est ce qu’on appelle prêter le flanc à la critique. La conjonction du dépouillement archaïsant et de la sophistication est manifeste dans la tenue des combattants. Réduite au minimum, elle évoque les luttes antiques, mais seulement pendant le combat, car la logique du spectacle abolit la logique de la référence : avant la confrontation, les peignoirs et les bannières sont multicolores, chargés de signes idiosyncrasiques qui ne sont pas à proprement parler des symboles. Le corps des protagonistes appelle la même sémiologie : ascétique, mais profus jusqu’au baroque lorsqu’il s’orne de tatouages indéchiffrables. Symboles religieux et figures politiques ornaient le corps des boxeurs, mais ces références sont beaucoup plus rares dans le body art du MMA. Chaque combattant semble être créateur de lui-même, détaché des filiations, à la manière des superhéros qui renaissent au monde en découvrant leurs pouvoirs. Comme le MMA, il s’invente, dans des images propitiatoires dont il est le seul à connaître la signification.
Un monde octogonal
La carrière d’un champion de MMA est plus brève et plus accidentée que celle d’un boxeur. À niveau d’excellence comparable, les défaites y sont plus nombreuses. La première défaite d’un grand champion de boxe comme Mike Tyson a grevé la suite de sa carrière, malgré plusieurs tentatives pour revenir au premier plan. La boxe professionnelle aime les palmarès immaculés – quitte à les construire en protégeant certaines carrières d’une adversité prématurée.
La frontière entre champions, challengers et outsiders, est beaucoup plus ténue en MMA, en raison de la nouveauté de ce sport peut-être, mais surtout par les coups de théâtre incessants qu’occasionne sa richesse technique. La rente du champion est inévitablement précaire. Sa carrière est plutôt une suite de défis qu’une progression linéaire ; il la rejoue plus qu’il ne la gère. Ce paradigme interdit l’adoption d’un style, qui rendrait les actions prévisibles.
À la répétition des techniques s’ajoute la pression du renouvellement constant. Comme il est quasiment impossible à un combattant d’exceller dans tous les secteurs de l’opposition, il doit innover sans perdre pour autant ses acquis techniques. Dans les sports où la nomenclature technique est un a priori formel – le kōdōkan du judo est à cet égard exemplaire14 –, la progression dans la maîtrise est mesurable, ou du moins attestable. Mais, au MMA, l’excellence acquise est vite déçue : des variations incessantes sont produites par l’inventivité in situ des combattants. Des effets de mode se portent pour quelque temps sur une technique, ou une forme d’enchaînement, mais leur péremption est très rapide. Lorsqu’on compare les combats de MMA actuels avec ceux d’il y a vingt ans, l’éloignement progressif vis-à-vis des techniques empruntées aux disciplines d’origine est patent. L’observation de certains points précis approfondit ce constat d’ensemble. Ainsi la garde mains hautes et ouvertes n’existe-t-elle dans aucune autre discipline ; elle s’est imposée au fur et à mesure, parce que cette position offre en permanence le plus vaste champ de déploiement offensif et défensif. Les coups de poing ne sont plus exactement ceux de la boxe anglaise : peu d’uppercuts ou de crochets conventionnels, des frappes mains ouvertes ou avec les tranchants interne et externe. Le professionnel devient ainsi un « entrepreneur martial », qui provoque en permanence un processus de destruction créatrice. Il accomplit à son échelle la même révolution que celle du MMA par rapport aux autres disciplines martiales.
Globalement conforme à la doctrine de Schumpeter, l’existence de ce sport contredit pourtant la prospective de cet auteur quant à l’évolution de long terme des sociétés capitalistes. Proche en cela de Norbert Elias, l’économiste concluait en effet au triomphe inéluctable de la rationalité pacificatrice sur l’imaginaire héroïque, dans la conduite des existences individuelles comme dans les relations internationales15. Or le combat libre ne fait pas aujourd’hui figure de survivance, mais d’avant-garde. Les entrepreneurs en bagarre sont peut-être condamnés à long terme ; il reste à comprendre les raisons de leur succès, puisqu’il contredit cette tendance – et l’inverse peut-être durablement. Si ce fait sectoriel ne résume pas la logique de l’époque, il présente avec elle d’évidentes similitudes.
Pourquoi ne pas inscrire la pensée d’un échange martial dans le modèle plus général de l’échange, dont les règles et les protections seraient délibérément réduites au minimum16 ? La proposition réciproque fonctionne aussi : l’échange mercantile et diplomatique n’est-il pas une succession d’occasions à saisir ? La nouvelle diplomatie économique que le Président américain tente d’imposer au monde semble aussi simple, dans son principe, que le sport qui fascine Trump : la transaction s’effectuera sous les auspices habituels de la loi des avantages comparatifs. Chacun fera ce qu’il sait faire, dans le cadre le moins contraint possible. Aucun protagoniste ne pourra prescrire un modèle, l’Amérique pas davantage. America first, malgré tout, car c’est bien elle qui pose le nouveau cadre d’expression des échanges économiques, dont elle fixe le niveau de régulation. Plus besoin d’attendre les rounds des organisations internationales : chaque négociation bilatérale est un round improvisé, qui aboutit à un équilibre fugace, aussi longtemps que les parties engagées dans le jeu s’en contentent. Aucun prosélytisme évidemment : joue qui veut, pas besoin d’adhésion solennelle, ni de reconnaissance d’une charte.
Ce triomphe du deal sur la logique des organisations, forcément moins réactives, évoque le salut simplifié des combattants du MMA, débarrassé de tout cérémonial – comme leur lexique. Dans ce jeu, chacun sait qu’il devra surprendre, et ne pas trop compter sur les interventions de l’arbitre. Comparable à l’État minimal du libertarisme17, celui-ci est payé pour faciliter la partie, pas pour l’interrompre. Le ring de boxe est clos sur ses quatre angles droits ; la lutte et le judo se déroulent sur des espaces ouverts, mais toute sortie est sanctionnée. L’octogone du MMA, quant à lui, se compose d’angles obtus, presque arrondis. Les mailles de ses filets se détendent légèrement sans perdre leur forme. Cet espace ressemble aux protagonistes qui s’y affrontent : il est disruptif et résilient – les maîtres-mots de ce sport. Le monde rêvé de Trump pourrait bien lui ressembler.