Dix ans après le référendum sur le Brexit, la crise politique se prolonge au Royaume-Uni. Face à la dérive des partis traditionnels en faveur de la droite populiste, de la gauche écologiste et des partis nationalistes, il paraît légitime de se demander si nous n’assistons pas à l’effondrement du bipartisme britannique. Dans l’article qui suit, Pauline Schnapper propose d’examiner cette recomposition sans précédent des forces politiques à la lumière de la crise de confiance à l’égard des élus et des nouveaux clivages culturels qui traversent le pays.
Commentaire
Comme en témoignent les résultats des élections locales de mai 2026, le Royaume-Uni traverse un moment inédit depuis 1945, où les deux partis de gouvernement attirent moins de 40 % des intentions de vote à eux deux. Les Conservateurs, défaits en 2024 après quatorze ans au pouvoir sous différents leaders et désormais dirigés par Kemi Badenoch, ne recueilleraient plus que 19 % des suffrages si des élections législatives avaient lieu aujourd’hui. L’usure du pouvoir après toutes ces années au 10 Downing Street pouvait expliquer la défaite du parti lors des élections générales d’il y a deux ans, où il a obtenu moins de 24 % des voix, mais elle ne suffit pas à comprendre un tel niveau d’impopularité après deux ans dans l’opposition.
À gauche, le Parti travailliste est également en difficulté. Il n’a emporté la victoire en 2024 que sur la base de 34 % des voix ; il y a peu, le gouvernement de Keir Starmer a subi une déroute aux élections locales et au Pays de Galles, et ne recueillerait plus que 17 à 19 % d’intentions de vote, avec un Premier ministre accusé d’être indécis, de manquer de vision et d’avoir commis une série d’erreurs politiques, y compris la nomination comme ambassadeur à Washington d’une figure plus que controversée, Peter Mandelson.
Le Parti vert, désormais tenant d’une ligne « éco-populiste » (et se situant plus à gauche que le Parti travailliste), profite de cette désaffection. Alors qu’il était traditionnellement quasi absent de la Chambre des Communes en raison du mode de scrutin défavorable aux petits partis, une jeune candidate écologiste issue du monde ouvrier a remporté une élection législative partielle le 26 février 2026 dans une circonscription de la banlieue de Manchester qui était détenue sans interruption par les Travaillistes depuis 1931. Le parti atteint le même niveau que le Parti travailliste dans les sondages actuels.
De son côté, le dernier avatar du mouvement populiste et anti-immigration de Nigel Farage, Reform UK, profite de la faiblesse des Conservateurs et caracole en tête dans les sondages depuis le printemps 2025, oscillant entre 23 % et 28 % des intentions de vote. Il a pris le contrôle d’une dizaine de collectivités locales et est arrivé second aux élections pour le Parlement gallois. Ces chiffres sont d’autant plus étonnants que près de 60 % des personnes interrogées par différents instituts de sondage estiment désormais que la sortie de l’Union européenne, dont Farage fut l’un des artisans essentiels, a été une erreur. Le mode de scrutin majoritaire en vigueur outre-Manche, qui favorise le parti qui arrive en tête dans chaque circonscription, pourrait lui offrir une victoire aux prochaines élections législatives, qui auront lieu au plus tard en 2029.
Cette conjoncture favorable explique le nombre de défections de figures du Parti conservateur comme Nadhim Zahawi, ancien ministre de l’Éducation sous Johnson, Robert Jenrick, ancien ministre du Logement sous Johnson puis de l’Immigration sous Rishi Sunak, et Suella Braverman, ancienne ministre de la Justice et candidate à la direction du parti, qui ont rejoint Reform UK ces derniers mois avec d’autres élus conservateurs.
En Écosse et au Pays de Galles enfin, les partis nationalistes ont remporté les élections régionales du 7 mai 2026. Le Scottish National Party (SNP), au pouvoir à Édimbourg depuis 2007, est reconduit avec une majorité relative malgré l’usure du pouvoir, en profitant de la faiblesse des Travaillistes locaux, qui pâtissent de l’impopularité de Keir Starmer. À Cardiff, le parti Plaid Cymru, qui plaide désormais pour l’indépendance du Pays de Galles, est arrivé en tête, mettant fin à une hégémonie séculaire du Parti travailliste dans la région. Le cas de l’Irlande du Nord est différent, puisque ce sont d’autres partis que dans le reste du Royaume qui se présentent aux élections.
Comment comprendre une telle faiblesse des grands partis traditionnels dans un pays censé représenter un modèle de démocratie parlementaire stable et le succès de partis protestataires ou challengers ? Cette fragmentation nouvelle marque-t-elle la fin définitive du système à deux partis ? Analyser l’état actuel des partis britanniques implique de revenir sur quelques-unes des dynamiques à l’œuvre depuis ces dernières décennies dans le paysage politique général, sur fond de crise de légitimité du système et de difficultés socio-économiques. Les effets du Brexit – tant le référendum lui-même que la sortie effective de l’Union européenne – doivent aussi être pris en compte avant toute prédiction sur les différents scénarios possibles.
La crise du bipartisme
Tout d’abord, l’apparente stabilité du système bipartisan est en réalité remise en question depuis les années 1970, mais cette évolution a été longtemps masquée par les effets du mode de scrutin. Les deux grands partis ont continué à alterner au pouvoir depuis quarante ans (à l’exception de la coalition entre les Conservateurs et les Libéraux-Démocrates entre 2010 et 2015), mais sur la base d’un électorat de plus en plus réduit. Là où ils rassemblaient à eux deux 80 % des voix en 1979, seuls 57 % des électeurs ont voté pour l’un des deux partis en 2024.
Les principaux bénéficiaires de cette désaffection relative furent successivement les Libéraux et les partis nationalistes écossais et gallois dans les années 1970, 1980 et 1990, puis le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) de Farage à partir des années 2000 ; et aujourd’hui, donc, son héritier Reform UK ainsi que les Verts. Ces partis n’ont pourtant obtenu qu’une poignée d’élus au Parlement de Westminster jusqu’à présent car ils arrivaient rarement en tête dans les circonscriptions, à l’exception du SNP dont l’électorat était concentré dans les circonscriptions écossaises. Mais, avec des scores compris entre 13 et 20 % des intentions de vote, ce sont aujourd’hui cinq et non plus seulement deux partis qui pourraient théoriquement emporter les prochaines élections.
La seconde évolution notable de ces dernières années est la grande volatilité des électeurs britanniques. L’époque où l’on votait à vie pour le même parti, généralement en fonction de son origine sociale, est bien révolue et les électeurs n’hésitent plus à soutenir l’un ou l’autre parti d’une élection législative à une autre. Ainsi, par exemple, 40 % des électeurs ont modifié leur choix entre les élections de 2010 et 2015. La disparition de cette loyauté partisane représente un vrai casse-tête pour les partis traditionnels, qui ne disposent plus d’une base d’électeurs et de sympathisants fidèles.
Cette volatilité est à l’image, plus généralement, d’un autre phénomène qui n’est pas propre au Royaume-Uni, à savoir l’effondrement de la confiance vis-à-vis du personnel politique, des partis et des institutions. Alors qu’on a longtemps considéré le Royaume-Uni comme un modèle de culture civique, l’adhésion au système politique et aux partis a chuté de manière spectaculaire, notamment depuis les années 2000 – décennie marquée par les mensonges du gouvernement Blair à propos de la menace posée par l’Irak en 2003 et par le scandale des notes de frais indûment perçues par de nombreux députés britanniques, révélé par le Daily Telegraph en 2009, qui a conduit à des condamnations pénales.
Les enquêtes annuelles du British Social Attitudes Survey ont montré l’érosion continue du niveau de confiance dans les institutions. Ainsi, en 2023, 45 % des personnes interrogées déclaraient ne « presque jamais » penser que les gouvernements œuvraient pour l’intérêt général plutôt que pour l’intérêt de leur parti – un taux parmi les plus élevés au sein de l’OCDE. Le niveau de confiance à l’égard du Parlement britannique est particulièrement faible parmi la population la plus jeune – la génération Z et les millenials : celui-ci s’élève à seulement 18 % d’après une étude du Policy Institute du King’s College à Londres.
Il est également corrélé au niveau socio-économique, se révélant ainsi plus faible dans des régions éloignées de la métropole londonienne et du Sud prospère, c’est-à-dire dans les régions du nord de l’Angleterre et en Écosse, où les effets de la grande récession de 2008-2009 et des politiques d’austérité menées en 2010-2016, puis de la crise inflationniste de 2022, se font encore sentir. Les électeurs en situation économique précaire, sur fond de croissance faible depuis une quinzaine d’années, manifestent ainsi une plus grande défiance vis-à-vis des institutions politiques et de leurs représentants et sont attirés par le vote protestataire (Reform et les Verts aujourd’hui), comme l’a montré une étude de l’institut de sondages More in Common menée en décembre 2025.
Enfin, des scandales plus récents, comme le « partygate » qui a conduit à la démission de Boris Johnson en 2022 lorsqu’il est apparu que des fêtes avaient été organisées au 10 Downing Street pendant les confinements liés à la Covid-19, ont également contribué à la perception d’une élite politique corrompue et détachée de la réalité.
Les effets du Brexit
Le référendum sur l’Union européenne de juin 2016 a agi à la fois comme catalyseur et comme accélérateur d’une crise des partis déjà à l’œuvre dans l’ombre. Le fait même de recourir à un référendum plutôt que de respecter le principe constitutionnel de la souveraineté parlementaire a contribué à l’affaiblissement des partis, en opposant la légitimité du « peuple », exprimée par un vote direct, à celle du Parlement et des partis qui le composent.
Dans les mois et années qui ont suivi, une majorité d’élus à la Chambre des Communes, qui était alors opposée à la sortie de l’UE, tous partis confondus, a dû appliquer une décision qu’elle n’approuvait pas, au prix de déchirements politiques internes et d’une absence de consensus sur les modalités du Brexit et de la relation future à envisager avec le continent. La paralysie qui s’est ensuivie jusqu’aux élections de décembre 2019, remportées par le Parti conservateur sous Johnson, n’a guère redoré le blason de Westminster et a, au contraire, renforcé un antiparlementarisme déjà présent depuis 2009.
Par ailleurs, le référendum a révélé de nouveaux clivages culturels qui continuent à structurer le débat politique aujourd’hui. Ils n’ont pas toujours été perçus sur le moment. On a parlé, pour expliquer le résultat de 2016, d’une opposition entre gagnants et perdants de la mondialisation, entre les « Quelque part » (Somewheres) et les « N’importe où » (Anywheres), thème repris par Theresa May à l’époque, ou encore des « Laissés-pour-compte » (Left-behinds) qui auraient soutenu le Brexit.
Sans rejeter entièrement cette interprétation, les analystes portent aujourd’hui un regard plus nuancé sur ce vote qui tient compte d’autres facteurs explicatifs, puisqu’après tout, une frange non négligeable d’électeurs tout à fait prospères a voté pour sortir de l’Union européenne en 2016. Ils insistent sur un facteur plus central non seulement dans le vote sur le Brexit, mais aussi dans la structuration du débat politique depuis, qui est la question de l’identité et des valeurs. En effet, ce sont les questions de l’immigration et de la souveraineté qui ont dominé les débats pendant la campagne référendaire, plus que les sujets économiques ou stratégiques. Le rejet de l’immigration reste encore aujourd’hui un lever puissant de mobilisation de certains électeurs, d’autant que l’immigration européenne qui s’est tarie après le Brexit a été remplacée par des flux légaux en provenance du reste du monde, notamment d’Asie et d’Afrique, nécessaires à l’économie britannique. Le phénomène des small boats, les traversées de la Manche en Zodiac par des demandeurs d’asile, amplement médiatisées outre-Manche, ont accentué cette tension. En septembre 2025, le militant d’extrême droite et influenceur Tommy Robinson parvenait à attirer plus de 100 000 personnes dans les rues de Londres autour du slogan « Unite the Kingdom », ce qui était sans précédent. Dans diverses régions anglaises, un mouvement similaire se manifestait sous la forme apparemment inoffensive, néanmoins inédite, de drapeaux britanniques et anglais (la croix de Saint-Georges rouge sur fond blanc) accrochés aux poteaux électriques.
Le clivage post-Brexit, qui a pris le dessus sur les oppositions gauche-droite, fait donc s’affronter désormais une catégorie de la population qui se montre libérale et ouverte sur les questions sociales et favorable au multiculturalisme à une population plus conservatrice socialement et opposée à l’immigration. Sara Hobolt et d’autres ont montré que ces identités politiques, reflétées dans le vote « Remain » ou « Leave », restaient prégnantes aujourd’hui et continuaient à diviser une société britannique devenue très polarisée.
Or l’importance de ces nouvelles fractures a eu des conséquences directes sur les partis. Les leaderships conservateur comme travailliste ont évolué au fil des décennies sur la question de l’intégration européenne. Le Parti conservateur, d’abord plutôt pro-européen dans les années 1960-1970, est progressivement devenu critique et eurosceptique, jusqu’à être pro-Brexit aujourd’hui. A contrario, le Parti travailliste était majoritairement méfiant vis-à-vis de l’intégration européenne jusqu’aux années 1980 puis est devenu pro-européen. Dans les deux cas, la participation au projet européen a toujours été source de divisions internes, y compris lors du référendum. Les clivages d’aujourd’hui entre « Remain » et « Leave » ne peuvent donc pas s’inscrire dans les loyautés partisanes droite-gauche habituelles, d’autant plus que celles-ci se sont affaiblies ces dernières années. À l’inverse, UKIP/Reform – qui s’appuie désormais sur un puissant réseau médiatique comprenant une partie de la presse, une chaîne de télévision (GB News) et les réseaux sociaux – et, d’une certaine façon, les partis nationalistes écossais et gallois se sont approprié ces thèmes identitaires avec beaucoup de succès, posant un véritable dilemme aux deux grands partis.
Pour autant, la fragmentation actuelle des partis ne doit pas masquer le fait, comme l’a établi John Curtice par exemple, que l’on assiste essentiellement à un réalignement au sein des deux blocs traditionnels de la droite et de la gauche, plutôt qu’à une fluidité des électeurs entre la droite et la gauche. D’un côté, l’hémorragie se fait entre les Conservateurs et Reform (ainsi que divers groupuscules d’extrême droite) tandis que, de l’autre, les électeurs travaillistes sont tentés par le vote pour les Verts ainsi que, dans une moindre mesure, pour les Libéraux-Démocrates. En Écosse et au Pays de Galles, ce sont les partis nationalistes, classés plutôt à gauche, qui bénéficient de ce désenchantement démocratique, quand bien même le Parti national (SNP) est au pouvoir à Édimbourg depuis 2007.
Divisions et dérives des partis
Les dirigeants des deux grands partis ont également leur part de responsabilité dans ce déclin. Depuis dix ans, le Parti conservateur a fait le choix de s’aligner sur la rhétorique populiste du Brexit. Theresa May avait ainsi parlé de la sortie de l’Union européenne, lors de son discours au congrès annuel du Parti conservateur à l’automne 2016, comme d’une « révolution tranquille » par laquelle des « millions de citoyens se sont levés et ont dit qu’ils n’étaient plus disposés à être négligés ». Elle avait ajouté plus loin, dans une phrase devenue un symbole de l’évolution nationaliste et populiste du parti à l’époque : « Si l’on se considère comme citoyen du monde, on n’est citoyen de nulle part. On ne comprend pas le sens même du mot “citoyen”. »
C’est cependant Boris Johnson qui a joué le rôle le plus déterminant dans cette dérive. Bien qu’il ait poursuivi une première carrière journalistique à Bruxelles comme correspondant du Daily Telegraph, connu pour être eurosceptique, Johnson n’avait jamais soutenu une sortie britannique de l’UE jusqu’à la campagne de 2016. Il a fait le choix de prendre la tête d’une des deux campagnes pro-Brexit par opportunisme, dans l’espoir de ravir la direction de son parti à David Cameron, embrassant explicitement le discours anti-Bruxelles, mais aussi anti-élites (sous la forme de la BBC et des juges de la Cour suprême, par exemple) et anti-immigration, qui a nourri le vote « Leave ».
Trois ans plus tard, cette rhétorique anti-européenne lui a effectivement permis de devenir leader du parti et Premier ministre, puis de remporter les élections de décembre 2019 avec le slogan « Get Brexit done ». À la même époque, il se livrait à une purge des derniers centristes pro-européens du parti, en excluant une vingtaine de députés et en s’assurant que tous les candidats aux élections étaient favorables à sa ligne politique. Le parti, jusque-là pluraliste et large, se rétrécissait sur une base plus radicale et plus europhobe, tandis que ses adhérents se réduisaient à une centaine de milliers de personnes – pour la plupart des hommes blancs relativement âgés.
Rishi Sunak (2022-2024) a rompu avec le style de Johnson, qui avait fini par lui porter préjudice et entraîner sa chute après le « partygate ». Mais il n’est pas revenu sur le positionnement radical du parti, dans une tentative pour conserver ou pour ramener à lui les partisans du Brexit et les électeurs tentés par Reform UK. Sous sa dirigeante actuelle, Kemi Badenoch, le Parti conservateur privilégie désormais les thèmes culturels et identitaires au détriment des questions économiques. Il se livre à une course à la radicalité avec Reform sur la question de l’immigration, promettant d’expulser des centaines de milliers d’immigrés clandestins et de demandeurs d’asile. La critique du wokisme, la réhabilitation de l’histoire impériale et les questions de genre occupent une place importante dans son discours. Badenoch souhaite également revenir sur la loi, pourtant votée sous Boris Johnson, qui prévoit la neutralité carbone au Royaume-Uni d’ici à 2035.
Comme Reform enfin, le Parti conservateur défend le retrait britannique de la Convention et de la Cour européenne des droits de l’homme, accusée d’avoir une conception trop contraignante des droits des étrangers susceptibles d’être expulsés. Après le Brexit, la Cour est devenue le nouveau totem à abattre pour la droite radicale britannique. La distinction idéologique entre le Parti conservateur actuel et Reform est donc devenue de plus en plus ténue, ce qui explique la facilité avec laquelle les électeurs, mais aussi certains élus, sont passés de l’un à l’autre. Mais c’est bien Reform UK qui en bénéficie, alors que le Parti conservateur est dans la position de faiblesse décrite ci-dessus, ce qui ne peut manquer d’interroger sur la poursuite de cette stratégie.
La situation du Parti travailliste est bien différente, comme le sont ses maux, même si sa popularité est également en berne. La tentation radicale a bien existé, sous le leadership de Jeremy Corbyn (2015-2020), qui venait de l’aile gauche et eurosceptique du parti. Avec l’élection de Keir Starmer à la tête du parti en 2020, on a assisté au contraire à un recentrage idéologique qui fait écho au New Labour de Tony Blair dans les années 1990. L’équipe de Starmer est même allée plus loin, en provoquant la marginalisation puis l’exclusion des tenants de l’aile gauche, à commencer par Jeremy Corbyn lui-même, après la publication d’un rapport féroce de la Commission nationale pour l’égalité et les droits de l’homme sur l’antisémitisme qui prévalait au sein du parti.
Cette stratégie a permis à Starmer de prendre le contrôle du parti et de convaincre une partie de l’électorat modéré de refaire confiance aux Travaillistes, contribuant à la victoire électorale de juillet 2024. Mais l’élimination de toute opposition interne a eu un coût politique, en entraînant le départ de nombreux adhérents mécontents vers le Green Party. Celui-ci se targue aujourd’hui de compter 220 000 membres, soit presque autant que le Parti travailliste, alors qu’il n’en réunissait que 50 000 en 2016. La personnalité de Starmer, perçu à la fois comme rigide en interne et incapable de trancher sur les dossiers importants, a renforcé ce phénomène.
Enfin, le parti a perdu une partie de l’électorat musulman, qui le soutenait traditionnellement à une large majorité, à la suite de la guerre à Gaza. Starmer a en effet maintenu une ligne très ferme vis-à-vis du Hamas et retenu ses critiques à l’égard d’Israël, comme la plupart de ses voisins européens, provoquant un fort mouvement de mécontentement parmi les musulmans britanniques qui espéraient davantage de soutien envers les Palestiniens. Le nouveau parti, balbutiant, de Jeremy Corbyn, nommé Your Party, espère récupérer leurs voix, à l’image de LFI en France, mais pour l’instant avec moins de succès que les Verts.
Mais, là encore, les difficultés du parti remontent plus loin que les seules dernières années. Depuis les années 2000, les Travaillistes ont perdu beaucoup de leurs électeurs des classes populaires, qui ont été attirés d’abord par les Conservateurs, notamment sous Johnson, puis aujourd’hui par Farage. Le Parti travailliste est devenu progressivement un parti de classes moyennes urbaines plus que de travailleurs manuels, remportant 36 % des suffrages dans les catégories aisées contre seulement 25 % des catégories populaires lors des dernières élections législatives. Au contraire, les Conservateurs ont attiré peu d’électeurs au total, comme on l’a vu, mais avec une légère majorité (25 %) de travailleurs manuels sur les classes moyennes (23 %).
Ce basculement historique a aussi contribué à rendre les propositions électorales des partis traditionnels plus difficiles à calibrer, notamment sur le plan économique et social. Comment, par exemple, les Conservateurs peuvent-ils continuer à défendre des réductions d’impôts et de dépenses sociales quand leur électorat devient de plus en plus précaire ? À l’inverse, pour les Travaillistes, comment reconquérir un électorat très opposé à l’immigration et au multiculturalisme ?
Perspectives
Si l’on comprend les difficultés structurelles et conjoncturelles auxquelles les partis britanniques ont été confrontés avant et après le référendum sur le Brexit, il est encore trop tôt pour évaluer la pérennité des transformations actuellement à l’œuvre dans le paysage politique. Il est impossible à ce stade de conclure que la performance actuelle de Reform UK et des Verts dans les sondages marque un changement comparable à celui qui a vu le Parti travailliste supplanter le Parti libéral dans la première moitié du xxe siècle et s’imposer comme le second grand parti britannique.
Le national-populisme de Farage reste toxique aux yeux de beaucoup d’électeurs, qui ont une longue pratique du « vote tactique », par lequel les électeurs votent pour un candidat d’un parti qui n’est pas leur premier choix mais qui est le plus à même de l’emporter localement contre le candidat qu’ils rejettent absolument. Une telle tactique, à l’image du « front républicain » contre le Rassemblement national en France, pourrait limiter le succès de Reform UK aux prochaines élections, et à terme permettre aux Conservateurs, sous un leader différent, de se redresser.
Reform UK de son côté, comme tous les autres partis populistes, souffre d’être excessivement centré autour de son leader charismatique, Nigel Farage. Il est idéologiquement et structurellement désorganisé, ce qui le fragilisera à terme et rend difficilement imaginable qu’il survive à son créateur. Pour autant et à l’inverse, un éventuel pacte entre Reform et le Parti conservateur, parfois mentionné dans les médias bien que rejeté par Kemi Badenoch, en vue des prochaines élections législatives risquerait d’accentuer le déclin structurel du Parti conservateur en faisant disparaître toute distinction entre les deux partis de droite.
De son côté, le Parti travailliste dispose aussi d’atouts qui pourraient l’aider à surmonter la crise actuelle, à commencer par une base militante, certes plus faible qu’il y a quelques décennies ou encore sous Jeremy Corbyn, mais bien implantée et disposant de ressources. Les liens avec les syndicats, même s’ils sont un peu distendus depuis les années Blair, lui assurent aussi des ressources financières et une relation maintenue avec le monde du travail. Il lui faudrait cependant retrouver un équilibre fécond entre unité, indispensable à l’efficacité, et pluralisme inclusif, pour lui permettre d’attirer de nouveau un large spectre d’opinions de gauche et de centre-gauche.
Il reste que le retour à un pur et simple bipartisme est très improbable à court terme, ce qui pose la question d’une éventuelle réforme du mode de scrutin qui refléterait davantage la réalité de cet émiettement. En permettant une meilleure représentation des diverses sensibilités politiques, elle rendrait aussi plus probable la création de coalitions entre partis, à l’image de ce qui se produit dans beaucoup de pays européens. Mais le mode de scrutin à la proportionnelle reste étranger à la culture politique de Westminster et les velléités de réforme sont restées limitées à quelques acteurs. Depuis l’échec du référendum de 2011 qui proposait l’introduction d’une dose de proportionnelle, elle est à peu près absente du débat public.
Plus généralement, il est difficile d’imaginer un regain de légitimité et de popularité des partis traditionnels tant que la situation économique générale restera aussi médiocre qu’elle l’est depuis une quinzaine d’années à présent. La croissance faible depuis la crise de 2008-2009 rend impossibles les investissements pourtant nécessaires dans les services publics, le rééquilibrage entre les régions et, aujourd’hui, une augmentation substantielle des dépenses de défense. Dans ce contexte, les électeurs risquent de continuer à manifester leur mécontentement et leur méfiance devant ce qu’ils perçoivent comme l’impuissance des partis politiques historiques.