L’or blanc de l’Europe

Si l’avenir semble résolument tourné vers la tech, il est une richesse du passé qui mériterait d’être sauvegardée. Dans l’article qui suit, Javier Santiso invite l’Europe à réinvestir dans ce qui fait sa beauté et son identité : son patrimoine.

Commentaire

Stéphane Bern le martèle à très juste titre : notre passé est aussi notre avenir. Notre pierre, nos monuments, notre héritage, notre patrimoine culturel sont imbattables, uniques au monde. Il s’agit d’un véritable or blanc. Mais tout se passe comme si l’on ne s’en rendait pas compte. Comme si l’on n’en prenait pas la mesure.

Certes, l’Europe doit miser davantage sur la technologie et l’industrie. Elle qui, au début du xxe siècle, rayonnait encore comme l’unique toute-puissance industrielle, est devenue dans ce domaine le village des Schtroumpfs. Eh bien les petits bleus doivent se réveiller ; ils sont en train de le faire, comme le prouvent les frémissements qu’on peut enfin observer en matière de fonds en technologies. La Commission européenne a lancé un « ScaleUp Fund » doté de 5 milliards d’euros, et le Fonds européen d’investissements lui a emboîté le pas avec 15 milliards.

Les familles françaises (et d’autres) – les Dassault, les Peugeot, les Saadé – ont misé récemment sur les licornes tricolores telles que Ami ou Pasqal en mettant du cœur à l’ouvrage… et des centaines de millions. Tous rejoignent ici le travail admirable fait par la Caisse des dépôts et consignations et par BPI France, qui ont contribué à installer la France sur la scène tech internationale au cours de la dernière décennie.

Ce sont de belles nouvelles. Il faut les applaudir. L’Europe, la France et les autres, ne peut, ne doit pas fléchir. Ce n’est qu’un début, qu’une amorce, mais, comme toujours, ce sont les amorces qui sont vitales. Pour autant, il ne faudrait pas que ces ambitions de rattraper notre retard sur la Chine et les États-Unis nous fasse solder notre identité. Nous la fasse passer par profits et pertes, brader ce qui fait que l’Europe est absolument unique, n’a aucun équivalent au monde.

Chez nous, le passé est aussi une richesse. Une fabuleuse richesse. Parce que, contrairement à notre présent dominé par le virtuel, par ce qui ne prend forme que sur les écrans, notre puissance d’hier, elle, prenait forme dans les choses, dans l’homo faber. Et, pour commencer, dans les pierres. Dans celles de l’architecture, cette sculpture de la vie des hommes – et, nos directeurs de musées le savent et le vivent avec le monde entier, dans la peinture et la sculpture européennes. Un homme devrait symboliser à nos yeux cette conjonction de l’avenir technique et du passé artistique : Léonard, évidemment. C’est lui qui nous rappelle que l’Europe n’a pas plus le droit de renoncer au génie de l’invention technique et technologique qu’à son culte de la beauté, de la verticalité, qui continue plus que jamais de fasciner l’humanité entière.

Dans nos pays occidentaux, on pense que le PIB culturel frise les 4 %, ce qui est déjà considérable. Mais ici on ne compte pas des pans entiers des richesses de nos nations : si l’on incluait une mesure adéquate de la richesse dérivée du tourisme culturel, on doublerait facilement ce chiffre ! Si un cheikh qatari, émirati ou saoudien pouvait acheter l’Alhambra de Grenade, son prix d’achat excéderait sans aucun doute celui du PSG, du Real Madrid et de Chelsea réunis !

Bref, pour continuer dans la logique des points de PIB, eh bien on parle ici d’un PIB qui dépasse, qui surpasse celui de l’industrie automobile dans des pays comme la France, l’Espagne ou encore l’Italie. Il est grand temps de se retrousser les manches, et de faire de ce constat largement inexploité un véritable atout. D’exploiter cette mine d’or. D’autant que, pour une fois, cela ne passera pas par la destruction des ressources. Mais, au contraire, par leur reconstruction.

 

La pierre s’effrite ; sauvons-la !

Stéphane Bern a raison : notre passé est (aussi) notre avenir, car notre passé est un or. Notre passé vaut de l’or. Et il faut que nous mettions cette richesse encore largement inexploitée au service des hommes, du vivant. Ici, en Europe. Dans les monarchies du Golfe, il faut sortir les actifs du sable, les extirper à coups de centaines de millions voire de milliards du rien. Ou alors, carrément, on les importe – tel que le Louvre à Abou Dabi, on les fait pousser à grande vitesse pour densifier de passé.

En France, en Italie, en Espagne, la richesse patrimoniale, bâtie depuis plus d’un millénaire, est une des plus fabuleuses du monde. Toutes les régions de France regorgent de châteaux, de monastères, de bâtisses uniques. Mais voilà : ces monuments fléchissent, les pierres s’effritent, les monastères se vident. En Espagne, par exemple, où 750 monastères sont à ce jour encore actifs, un monastère ferme chaque mois. La France n’est pas loin de ces chiffres. Mais il n’y a pas seulement là à déplorer la désaffection des hommes. Il faut aussi prendre conscience de la beauté de ces lieux, et de ce qu’elle pourrait offrir aux habitants voisins et lointains.

Oui, des territoires entiers sont vides et improductifs, si l’on se place du point de vue démographique ou industriel. En revanche, ils regorgent d’un patrimoine, d’un héritage, d’une richesse inouïe. Il faut redynamiser cette diagonale du vide en France, ou cette Espagne vide. Dans ce pays, notre voisin, 90 % de la population vit sur moins de 5 % du territoire – un cas extrême, unique en Europe. On ne peut pas comprendre les flambées estivales, toutes ces terres brûlées, si l’on ne met pas cela aussi en perspective : laisser les territoires dépérir, c’est souffler sur les braises des feux futurs. Sauver la pierre, c’est donc aussi préserver le vivant.

Que faire ? Comment faire ? Il faut de l’audace, de la conviction, imaginer d’autres solutions, combiner, joindre les forces. Et ne pas compter sur les seules forces des ministères en particulier et des pouvoirs publics en général. Nos États s’appauvrissent. Il faut compter sur toutes les volontés privées, comme pour la tech.

De fait, aujourd’hui, les nouvelles technologies peuvent aussi aider à cela, à accroître les revenus des monuments en péril, en y apportant des expériences immersives, en y apportant des collections d’art, en offrant des ateliers et activités autour des arts de l’image, mais aussi du son et même de la parole. Tout est à faire, mais de façon à se faire entendre, et à drainer de vrais flux touristiques à réinventer. Cela, grâce à la tech.

Ce n’est pas un univers d’investissement qui serait une « niche » : il existe en Europe plus de 7 000 entreprises de technologie qui peuvent aider à dynamiser ces monuments, châteaux, abbayes, monastères. Des territoires ainsi délaissés peuvent retrouver de la vigueur. Voici un rêve qu’on pourrait œuvrer à faire réalité : créer le Cammino, ou le « Chemin de Compostelle des arts ». Car c’est comme le premier vers de Dante, dans La Divine Comédie : nous ne sommes qu’« au milieu du chemin de notre vie » ; ce chemin est attendu par des aventures tout autre. Imaginons : il partirait de la Bourgogne française et traverserait l’Hexagone, ses chemins noirs, puis sauterait par-dessus les Pyrénées, et nous voilà de l’autre côté, en Espagne, Burgos, la Castille, ou alors la corniche cantabrique, pour terminer en Galice, où il y a plus de 900 petits châteaux dont 450 désormais en vente, abandonnés à leur destin en forme d’oubli, délaissés.

On n’a pas de pétrole, mais on a des monuments. Au lieu de s’échiner à ne plus vouloir truffer notre Hexagone que d’éoliennes ou de centres de données, prenons un peu de hauteur. Levons les yeux, et regardons. C’est effarant. Tout est là. Au milieu des champs de lavande. Des flambées de pierre, cisterciennes ou autres, romanes, gothiques, et, plus au sud, des milliers et encore des milliers de villages pris dans leurs murailles, des fortins à l’horizon, et ici et encore là, des clochers, des flèches, des tours, des tourelles, des nefs, et cela s’envole vers le haut.

Ne nous y trompons pas : notre or blanc est aussi ici, dans ce patrimoine unique, inouï. Pour que les hommes et les terres d’Europe refleurissent, il faut que l’intelligence dessine ce lien entre le passé et le présent. Entre l’innovation et le patrimoine. Entre une richesse et l’autre. Alors l’Europe se souviendra, enfin, pour de bonnes raisons, qu’hier encore elle était le centre du monde, et qu’hier est aussi demain.

Notes et références

  1. Crédits illustration : Unai Huizi Photography / Shutterstock

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Javier Santiso

Javier Santiso

Écrivain et traducteur, il est également le fondateur de la maison d’édition espagnole La Cama Sol.