La communication politique à bout de souffle

Après cinquante ans de règne, la communication politique est fortement remise en question. Discipline nouvelle, spécialistes brillants, résultats indiscutés : elle a longtemps tenu le haut du pavé de la vie publique un peu partout dans monde. Elle est encore présente et participe au débat public, qu’elle contribue à éclairer et à faire vivre. Mais, insensiblement, la magie a cessé d’opérer : les stratégies et les outils mis en œuvre ont perdu de leur efficacité, et parfois même leur raison d’être. Pendant ce temps, l’univers médiatique où elle s’inscrivait a connu une mutation à laquelle elle n’a pas encore trouvé toutes les réponses, loin de là. Usure des méthodes et des techniques classiques d’un côté, difficulté, voire incapacité, de l’autre, à assurer le renouveau : le double défi de crédibilité et de performance de la communication politique n’a jamais été aussi important et les incertitudes aussi inquiétantes.

J. B.

La prochaine élection présidentielle est déjà dans tous les esprits. Un signe qui ne trompe pas : la floraison de livres publiés par les responsables politiques de tous bords. Quiconque entend jouer un rôle doit publier un livre. En fait, ces ouvrages, le plus souvent rédigés « avec la collaboration » d’une plume extérieure – ce qui veut dire en clair que le signataire n’en a pas écrit grand-chose –, sont d’intérêt mineur et le public ne s’y attarde pas : en général, les ventes sont minimes. Bernard Cazeneuve, Ségolène Royal, Marine Tondelier ou Xavier Bertrand connaissent une diffusion que l’on qualifiera de modeste, pour rester euphémique. Il est vrai, en revanche, qu’il y a aussi des succès spectaculaires : ces derniers temps, Philippe de Villiers et Jordan Bardella connaissent des tirages importants et correspondent à un réel courant d’opinion. Mais même ces livres achetés sont-ils vraiment lus ? Ils sont surtout un acte d’adhésion de principe, ce qui est, au fond, le but réel recherché.

Pourquoi, dès lors, les responsables politiques publient-ils des livres ? La communication, bien sûr ! Le livre a perdu sa raison d’être initiale, à savoir proposer une réflexion approfondie. On a considéré que les grands médias permettaient largement de faire connaître idées, propositions et personnalités. Le livre devient simple prétexte à invitations médiatiques et à tournées promotionnelles en province, rencontres et signatures à l’appui. Ainsi, un objectif nouveau est fourni aux déplacements d’un candidat, et souvent se suffit à lui-même, remplaçant le traditionnel « discours de préau d’école » des campagnes d’antan. On doit publier un livre au même titre qu’on distribue encore des tracts sur les marchés ou qu’on fait des affiches, mais personne n’est dupe.

Ce qui est vrai des livres l’est aussi d’autres moyens « classiques » de communication. L’affichage, par exemple. Il y a encore quelques années, lorsqu’un homme politique envisageait de concourir, on disait qu’il réservait le papier et les panneaux pour sa campagne d’affichage. L’affiche a longtemps été reine de la communication politique. Archives et expositions attestent de sa présence essentielle dans la vie publique. Mais, depuis de longues années, le portrait en 4 x 3 d’un candidat avec un slogan publicitaire/programme ne fait plus la différence.

 

Une époque s’achève

Les campagnes de l’élection présidentielle, dans leur ensemble, ont elles-mêmes fortement changé. Longtemps, la classe politique a pensé que le succès passait par des slogans. C’était partiellement vrai, l’exposé d’un programme n’étant pas aisé à faire passer dans l’opinion, le recours à une approche publicitaire était donc bienvenu.

Chacun s’efforçait de trouver les mots magiques : « La nouvelle société » de l’un, « Changer la vie » de l’autre… tous ont cherché la formule qui fasse comprendre l’esprit de leur projet. La légende de l’élection de 1981, largement embellie, voudrait même faire croire que Mitterrand a été élu grâce à une affiche et un slogan – « La force tranquille ». Les ressorts de l’accession au pouvoir de la gauche unie ont évidemment été un peu plus complexes que cette assertion publicitaire. Au fil des années, le procédé a décliné. En 1988, « La France unie » de Mitterrand n’annonçait pas grand-chose de son second septennat. Les « Tout devient possible » de Sarkozy en 2007 et « Le changement, c’est maintenant » de Hollande en 2012 sonnaient aussi déjà creux.

Au total, l’ambition du slogan publicitaire appliqué à un projet politique tourne court. La suite l’a montré avec les non-campagnes d’Emmanuel Macron. Sa première candidature n’avait pas de slogan précis, si ce n’est le fameux « En même temps », décliné au fil de ses interventions… et bien sûr un livre, que d’ailleurs peu d’acheteurs auraient été capables de commenter, faute de l’avoir réellement lu. Quant à la seconde campagne, c’est une évidence qu’elle n’a pas eu lieu, ni sur la forme ni sur le fond. Ce sont là des signes parmi d’autres d’une évolution indiscutable : une époque de la communication politique s’achève.

Un constat d’évidence d’abord. Pour atteindre l’opinion, il faut des relais. Le temps n’est plus de la simple image, que le public reçoit et interprète seul : l’affiche de Mitterrand en 1965, avec son pylône électrique symbole de volonté de modernisation industrielle ; celle de Giscard en 1974, avec sa fille incarnant la jeunesse… Pour développer un message plus complexe, il faut compléter l’image par l’explication, et c’est là le rôle des médias. Pour convaincre l’opinion, il faut s’assurer que les intermédiaires sauront interpréter et commenter. Comme ils ne sont pas forcément acquis, la relation avec eux est cruciale. Le passage d’une communication d’image à une communication de contenu, voire de récit, implique une argumentation de plus en plus sophistiquée. En face, les journalistes se font de plus en plus exigeants. Les évolutions du paysage médiatique – multiplication des médias, chaînes d’information, plateformes numériques – rendent la tâche encore plus complexe. Stratégies et techniques sont bouleversées et souvent accusent une incontestable usure.

Parmi beaucoup d’autres, cette usure a révélé deux défauts : son excessive personnalisation et son caractère univoque.

 

Les limites de l’« incarnation »

Premier défaut : elle s’est progressivement focalisée, jusqu’à l’excès, sur les personnes. Les idées et les positions finissent par passer au second plan.

Ce qui vaut pour une période donnée, la campagne de conquête, ne peut se transposer pour expliquer et valoriser l’action publique d’une nation. Une fois parvenu au pouvoir, le candidat élu ne peut plus illustrer à lui seul la politique d’un pays.

C’est un enjeu universel : comment passer de la communication d’une élection gagnée à la valorisation de la politique qui est ensuite mise en œuvre.

Aux États-Unis, à vrai dire, il y a, la plupart du temps, continuité : on conserve le mouvement que la campagne victorieuse a créé. Le système présidentiel y pousse. Et, surtout, le calendrier électoral rend presque impossible le changement de rythme et de ton : les mandats sont courts et rapidement jugés dès les mid-term elections. De Jimmy Carter à Bill Clinton, et bien sûr à Donald Trump, l’esprit et les méthodes de la campagne continuent d’inspirer tout le dispositif de communication de la Maison-Blanche.

En France, le calendrier étant différent, l’approche devrait être différente. L’opinion ne veut pas se trouver en campagne électorale continue. La communication publique implique d’autres registres, moins clivants, plus durables. Il ne s’agit plus de gagner une élection et de vaincre un adversaire, mais de mettre en valeur l’action d’un Président et de son gouvernement. Le discours doit relever d’une démarche positive, certes partisane, mais illustrant la contribution effective des projets gouvernementaux à l’ensemble de la nation.

La réalité est autre : un excès d’« incarnation » centralise la communication du pouvoir autour de l’Élysée, dont tout doit procéder. L’individualisation est inhérente aux institutions et à l’élection du chef de l’État au suffrage universel ; c’est l’évidence. Mais la transition, une fois le candidat élu, vers un autre registre de communication se fait de plus en plus difficilement.

À vouloir systématiquement démontrer les qualités quasi omniscientes des dirigeants en place, l’argumentation a perdu sa crédibilité. En s’organisant autour de ces schémas excessivement personnalisés (le Président en exercice, mais aussi les leaders politiques), la communication publique se centre de plus en plus sur l’image, au détriment du sens et du fond. Les partis eux-mêmes organisent l’essentiel de leur communication (on pense à Gabriel Attal, Laurent Wauquiez, Édouard Philippe, Olivier Faure… et que serait LFI sans Mélenchon ?) autour d’un dirigeant et non, comme on pourrait s’y attendre, autour de propositions et d’un programme.

Pourtant, contrairement à une idée reçue, l’image lasse plus vite que les idées. Le citoyen se détourne et cesse d’y croire. Mitterrand au pouvoir avait forcé le trait d’une autorité multiforme et ses successeurs n’ont pas renié l’héritage. Jusqu’aux deux quinquennats d’Emmanuel Macron, qui ont conduit aux limites de l’exercice. La suractivité des équipes de communication de l’Élysée a fini par créer le malaise et devenir improductive. À vouloir « donner le cadre » d’une activité présidentielle tous azimuts, on en arrive à une saturation des relais journalistiques, qui finissent par rejeter cet interventionnisme permanent.

À cette personnalisation extrême s’est ajoutée, dans la dernière période, une dimension narcissique jamais encore atteinte, avec, par exemple, la présence permanente d’un service officiel de photographie, chargé d’illustrer en permanence l’activité – publique comme privée – du Président. Tout y passe : exercices physiques en capuche, conversations internationales mises en scène, messages estivaux en t-shirt sur les réseaux sociaux, rencontres privées de toutes sortes, etc. Et les liens trop voyants avec la « presse people » ne sont pas non plus adaptés à la fonction. Conséquence générale : une vraie distance avec l’opinion s’est fait jour, à l’égard de l’ensemble de la classe politique – effet strictement contraire au but initial

 

Hypertrophie et discours à sens unique

Second défaut : l’illustration de l’action publique est une nécessité, mais elle n’évite pas l’écueil de l’hypertrophie et des affirmations sans dialogue.

Communiquer le quotidien de l’action publique est une nécessité politique et démocratique mais, ici aussi, l’exercice a fini par se perdre et devenir difficilement supportable pour le citoyen.

Au début de la Ve République, c’étaient des interventions officielles de membres du gouvernement, dans les dorures de leurs bureaux. Puis ce fut le temps de l’audiovisuel public sous contrôle, où les bulletins télévisés étaient approuvés (et même souvent conçus) par le ministre de l’Information. Ces pratiques ont ensuite heureusement laissé place à une communication plus soucieuse du citoyen. L’utilisation des techniques publicitaires, à la fin des années 1970, fut une audacieuse innovation. Ces techniques ont apporté un relief nouveau au discours public. Ainsi des sujets non directement partisans, comme la sécurité routière, les économies d’énergie ou la santé publique, ont fait l’objet de multiples campagnes de « publicité gouvernementale ». Ce n’était d’ailleurs pas une spécificité française : dans le monde entier les services publics ont utilisé ces procédés pour mieux faire connaître et apprécier leurs actions. Partout l’apport a été incontestable, et le rapport de l’État et du citoyen y a gagné beaucoup.

Cependant, il faut reconnaître qu’ici aussi, une phase s’est achevée et qu’on arrive sans doute au bout de ces initiatives, de leur acceptabilité et de leur efficacité. Le public y prête moins attention, voire s’en détourne, et le rapport coût/avantage devient discutable.

 

Un nouvel espace médiatique

La révolution numérique survenue dans l’espace médiatique modifie, à l’évidence, les modes d’expression de la puissance publique. Jusqu’ici les messages politiques et gouvernementaux étaient organisés de façon verticale, avec un émetteur bien identifié, qui s’adressait à un ensemble, de taille et de composition variables. Depuis une quinzaine d’années, ce sont une multiplicité d’émetteurs qui interviennent, sans filtre ni contrôle. Et nombre de Français s’informent désormais sur les applications via leur téléphone.

Au même moment, les médias classiques connaissent eux aussi une mutation majeure. La télévision est beaucoup moins regardée, par un public au surplus âgé. Les chaînes d’information ont modifié le rythme et le fond des contenus diffusés.

Sacré défi, au total, pour les communicants. D’autant qu’on constate que les réactions du public ont fortement changé. En particulier, s’est fait jour une défiance générale de l’opinion vis-à-vis de la puissance publique et, de ce fait, de son discours. Toutes les analyses d’opinion en attestent.

Dans un univers aussi multiple, la communication politique doit alors être repensée en termes totalement différents. D’où l’apparition de nouveaux modèles, initialement intéressants mais qui ont à leur tour créé d’autres difficultés. Deux d’entre eux méritent examen : les « éléments de langage » et le storytelling.

 

Les éléments de langage

Les éléments de langage (« EDL », dans le vocabulaire des cabinets ministériels) sont, au départ, une évidence d’efficacité. Cette appellation vient du ministère des Affaires étrangères, où depuis de longues années la fonction des « langages » rassemblait les thèmes et les arguments à présenter, notamment par les ambassadeurs en poste. Leur diffusion organisée assurait la cohérence de la parole internationale de la France.

L’harmonisation de prises publiques de parole est également une nécessité pour l’action gouvernementale. De ce fait, depuis longtemps, l’élaboration d’argumentaires sur les sujets d’actualité est un travail indispensable pour chaque ministère mais aussi – et surtout – à l’échelon interministériel. Depuis les années 1970, c’était par exemple le travail du Service d’information et de diffusion du Premier ministre, à destination des ministres et des préfets.

Mais ce qui était de bonne gestion pour veiller à l’harmonie du discours public a fini par devenir le contraire de la communication : à répéter les mêmes mots et les mêmes idées au gré des entretiens de multiples intervenants sur de multiples médias, le discours perd sa crédibilité. À maints égards, c’est la rançon de la multiplicité et de la richesse du paysage médiatique. À entendre le même message délivré selon les mêmes termes par de multiples canaux de communication, le citoyen finit par ne plus percevoir qu’un « bourrage de crâne », qu’une affirmation fallacieuse qu’on veut lui assener.

C’est ainsi qu’est apparue la dénonciation de la « langue de bois », expression elle aussi récente, par laquelle le discours public devient stéréotype rhétorique, manœuvre d’évitement voire de dissimulation de la vérité. Paradoxe d’une initiative positive qui devient contreproductive.

 

Le storytelling et ses dérives

À cette distorsion vient se greffer l’apparition de nouvelles stratégies de communication. Depuis quelques années, l’idée a prévalu que le discours politique devait s’organiser autour d’une histoire, d’un récit, dont le héros naturellement est l’homme politique qu’on entend ainsi mettre en valeur. Président de la République fraîchement élu, par exemple.

C’est la naissance du storytelling : le récit (le mot en vogue est le « narratif ») par lequel on s’efforce de donner une structure et une perspective à l’action entreprise et surtout à la communication qu’on en fait.

Cette approche est directement puisée dans la nouvelle écriture des programmes de télévision qui, depuis quelques années, ne conçoivent plus de films unitaires mais des séries, elles-mêmes ordonnées en saisons puis en épisodes et en séquences. L’idée stratégique est de conférer à l’action publique – et à son dirigeant au plus haut niveau – ce même statut de récit, dûment organisé et conçu dans une perspective cohérente et durable.

La politique menée est donc présentée comme une suite d’actions dont l’enchaînement est programmé, logique… et forcément positif. Cette suite d’actions est à son tour structurée en « séquences », qui rythment l’action présidentielle et doivent lui donner, in fine, à la fois son tempo et son sens profond, son unité.

Cette approche, née aux États-Unis et pratiquée par les équipes successives de Bush, Clinton et surtout Obama, a été introduite dans les milieux français de la communication politique sous les présidences Sarkozy puis Hollande. Elle suppose, au-delà de sa conception, une phase d’explications qui, à l’usage, se révèle souvent envahissante. Il faut en effet convaincre les relais d’opinion – la presse notamment – de cette structuration en « séquences », qu’il faut annoncer, décrire et expliciter. À charge pour les journalistes de se faire ensuite les interprètes de la cohérence du récit et de l’action concernée.

D’où les dérives actuelles : équipes élyséennes pléthoriques, briefings multiples pour éclairer chaque séquence, arguments formatés, commentaires en off… Le risque est que les équipes officielles de communicants se prennent à leur propre dialectique et survendent chaque intervention présidentielle, perdant en crédibilité. À cela s’ajoute l’obsession relative à la personne du Président : le thème de la trace qu’il entend laisser (à l’Élysée on invoque sa legacy, en bon franglais) influe beaucoup sur le contenu des informations délivrées.

Un temps séduits, les correspondants accrédités ont fini par se lasser d’un discours par trop ambitieux et souvent démesuré. Il demeure que c’est à l’aune de ce fil rouge du « narratif » qu’il leur faudrait interpréter la description des séquences qui s’enchaînent : internationale, puis territoriale, puis académique, puis sociétale, etc., le tout formant un projet de long terme qu’on estime cohérent, qui contribuera à la trace laissée (la legacy !) le jour venu.

On comprend les réticences, voire l’incrédulité des commentateurs. On comprend aussi que ce type de communication, même s’il utilise aussi, comme on va le voir, les moyens qu’offrent le paysage numérique et les réseaux sociaux, trouve ces temps-ci ses limites.

 

Communication publique et réseaux numériques

Le monde numérique a fait naître un engouement initial, avec le sentiment que la multiplicité des intervenants apporterait une dimension pluraliste au discours et aux échanges politiques. Les réseaux sociaux pouvaient, eux, paraître source de diversité et de débat constructif. Dans le même temps, l’exploitation des données numériques de toute nature et la généralisation des algorithmes semblaient apporter de nouvelles capacités de communication individualisée avec des millions d’interlocuteurs. Tout cela s’est révélé à la fois vrai et problématique : près de vingt ans après, on cherche encore les schémas souhaitables.

À entendre le même message délivré selon les mêmes termes par de multiples canaux de communication, le citoyen finit par ne plus percevoir qu’un “bourrage de crâne”, qu’une affirmation fallacieuse qu’on veut lui assener.

Les réseaux sont sources de prises de parole incontrôlées, parcellaires, parfois destructrices. X (anciennement Twitter) a vécu quelques années de gloire : son apport en spontanéité et en transparence a clairement marqué une étape. Mais très vite ces deux qualités sont devenues des défauts, l’absence de contrôle ou de filtre rendant ses contenus plus qu’incertains. Facebook crée des communautés, qui finissent par se parler entre elles. C’est un bon instrument de fidélisation mais pas vraiment de conquête, finalement peu utilisé, à ce stade, par la communication politique.

Instagram et TikTok sont plus utilisés pour des publications ou échanges de nature personnelle. Cependant, ces réseaux sont aussi le royaume des « influenceurs », tout comme les chaînes YouTube. C’est sans doute là que réside la plus grande capacité du numérique à envahir le domaine de la communication politique. Publics nouveaux, formats différents, contenus adaptés : le champ du possible paraît attractif. Il exige cependant des adaptations stratégiques majeures.

Une fois de plus, les États-Unis apportent quelques leçons d’expérience. Depuis la première campagne d’Obama en 2007-2008, la plupart des campagnes électorales dans le monde s’efforcent de maîtriser les données individuelles et de définir leurs messages de la façon la plus ciblée et personnalisée possible1. La disponibilité des données varie selon les pays mais, de façon générale, les stratégies générales sont maîtrisées. Le ciblage des électeurs clefs des swing States lors de chaque élection américaine demeure l’exemple que chacun s’efforce d’atteindre.

 

X vs AFP ?

Plus complexe est l’utilisation des autres outils. Ainsi X : ce réseau est vite devenu un défouloir, plus qu’une agora. Cependant, a émergé en son sein une fonction inattendue, qui aujourd’hui s’institutionnalise : celle de lieu de communication de positions officielles. Une fois encore, les États-Unis ont donné le ton et la plupart des prises de position américaines, souvent rédigées par le seul Président, se font sur le compte X de Donald Trump (@ realDonaldTrump) ou sur son propre réseau TruthSocial. Les agences de presse par lesquelles passaient depuis des décennies les communiqués officiels, qui faisaient foi, sont désormais mises à l’écart. Le mouvement est mondial et, bien sûr, le Président français, toujours épris de modernité, s’exprime de même (@EmmanuelMacron). Un mois avant de le faire à l’ONU, c’est sur son compte X qu’il a annoncé la reconnaissance de l’État de Palestine.

Des messages plus complexes, des éléments d’image utilisent d’autres canaux numériques. Le phénomène TikTok n’est certainement pas maîtrisé (peut-il l’être ?), mais il sert à véhiculer des courtes séquences animées qui deviennent des instruments de construction d’image. Donald Trump et Giorgia Meloni sont experts en la matière et s’y prêtent volontiers.

De plus, il est souvent indispensable de sortir de l’univers numérique, souvent cacophonique, et de revenir à des techniques classiques d’affirmation concrète : c’est, ici encore, l’exemple de Trump, qui est aussi maître dans l’art des meetings de masse, « à l’ancienne », avec foule énorme, milliers de casquettes et drapeaux, et discours enflammés. Ce retour à des procédés archi-traditionnels – à condition d’en avoir les moyens matériels – est le pendant nécessaire aux dérives potentielles de l’univers numérique.

 

Veille et riposte

On le voit, méthodes et outils évoluent en profondeur. Ce foisonnement des moyens de communication confère la capacité de toucher un nombre considérable de citoyens, et ce quasiment en temps réel et en permanence. Mais permet-il progrès et renouveau de la communication politique ? À ce stade, le doute est permis.

La profusion et la diversité des nouveaux modes d’expression numériques ont fait émerger une dimension nouvelle : celle de la communication négative à haute intensité. Jusque-là, la fonction « communication » assurait une veille des éléments qui pouvaient nuire, et élaborait des ripostes. Mais cela se passait dans un univers bien délimité : une veille des médias principaux et des analyses fines d’opinion permettaient de détecter la menace et d’y parer. Dans le monde numérique, la fonction « veille » est devenue fondamentale et elle porte sur un univers presque infini. De ce fait, la riposte est difficile : les moyens, humains et électroniques, à mettre en œuvre sont considérables et ils ne souffrent aucun délai. Il reste que cette dimension de veille défensive est devenue cruciale dans les organisations politiques, et il n’est pas certain qu’elle soit maîtrisée.

De même, son pendant, la fonction de riposte, n’est pas toujours suffisamment assumée. Non par incompétence mais par manque de moyens, le numérique entraînant un océan de dépenses nouvelles. Les risques encourus sont énormes, tant la puissance destructrice de ces éléments négatifs est forte et difficilement rattrapable.

Au total, ce nouveau terrain de bataille de communication n’est pas de nature à rassurer, et encore moins à convaincre le citoyen. Ce constat vient s’ajouter à l’usure des techniques anciennes et au faible apport des tentatives de renouveau.

 

Le mur de la défiance

Le problème de fond n’est pas seulement dans les méthodes et les outils mis en œuvre : il est aussi – et surtout – du côté des citoyens, de ceux à qui s’adresse la communication. Après la période faste des débuts, où elle a apporté un concours positif et avéré à l’acceptation du discours public, elle se trouve aujourd’hui face à un mur, celui de la défiance.

Les études d’opinion abondent sur le reflux considérable de la confiance des citoyens envers la chose publique en général, envers le discours politique en particulier2. C’est l’un des traits majeurs de ces dernières années, auquel les responsables politiques tentent d’apporter des réponses en s’aidant précisément des outils que leur offrent les communicants.

Paradoxalement, ces outils n’ont souvent pas d’effet positif – les chiffres demeurent fortement négatifs – ; on peut même craindre qu’ils ajoutent à l’incrédulité. C’est par exemple le cas – déjà évoqué – des « éléments de langage », dont la répétition non maîtrisée souligne le caractère non authentique et « fabriqué ». C’est le cas aussi de communications générales et mal ciblées, que le public, désormais désireux de messages adaptés, ignore ou refuse. C’est enfin évidemment le cas du recours excessif à l’image qui provoque lassitude et même exaspération.

Les citoyens sont également moins dupes des « narratifs » qu’on tente de leur imposer. On constate de plus en plus qu’ils sont désormais incrédules, voire suspicieux, devant les « récits » ou les « séquences » qu’on tente de leur adresser. Et ce d’autant plus que le monde numérique apporte son lot de messages de contradiction, de décryptage, de contestation.

Si l’on ajoute la marée d’opinions extrêmes et de fake news que véhiculent les divers réseaux sociaux, la conviction du citoyen moyen est forcément chancelante et aucune technique de communication ne peut y porter remède.

Les « communautés » et groupes de tous genres qui sont nés sur Internet apparaissaient au départ comme une opportunité d’échanges voire de convivialité. Aujourd’hui, on sait que ces communautés ne sont pas vraiment des gages d’affinité mais des résultats d’algorithmes, qui mécaniquement vont faire circuler des informations et des messages qui correspondent aux données individuelles de ces groupes. On pourrait espérer que ces ensembles permettent de faire circuler des messages politiques et qu’un nouveau canal, prometteur, s’ouvre à la communication citoyenne. Ce n’est malheureusement pas vraiment le cas, et ces groupes deviennent des « bulles », auto-alimentées, enfermées dans des visions et le plus souvent imperméables à toute argumentation nuancée. On voit naître par ce biais un nouveau pan de la communication politique, le plus souvent fortement partisan, voire radical.

Le paradoxe est que ceux qui créent et animent ces groupes (ou ces médias) se réclament de la liberté d’expression, prétendant ne pas trouver ailleurs les vérités auxquelles ils croient et dont ils pensent qu’elles leur sont cachées. Alors même qu’ils sont enfermés dans un univers clos. Ces univers, ces « bulles », deviennent autant de sous-ensembles isolés, voire antagonistes.

Ce n’est certes pas un progrès en l’état, mais le constat est clair et fait l’objet d’une attention particulière de la part de tous ceux qui concourent à la confrontation des idées, acteurs et communicants. Ces derniers, face à une telle problématique, sont désarmés et dans une impasse médiatique.

La fragmentation de l’expression publique est plus forte aujourd’hui que jamais. La difficulté que traverse la communication politique dans un tel environnement dépasse le simple cadre de ces techniques. C’est même l’ensemble du débat démocratique qui peut être mis en jeu.

Notes et références

  1. Voir J. Bille, « Marketing politique et big data », Commentaire, nº 150, 2015/2, p. 307-315.

  2. Voir J. Bille, « Confiance : la double rupture », Commentaire, nº 178, 2022/2, p. 458-461, et « Situations médiatiques », Commentaire, nº 182, 2023/2, p. 315-323.

     

    Crédits illustration : PJ McDonnell / Shutterstock.

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Jacques Bille

Jacques Bille

Ancien élève de l’ENA, il a exercé diverses fonctions, publiques et privées, dans le secteur de la communication. Dernier ouvrage paru : Raymond Barre aujourd’hui. Leçons d’expérience pour la France actuelle (Temporis, 2021).