Une petite musique protestante

André Encrevé : Les Protestants et la vie politique française. De la Révolution à nos jours. (CNRS Éditions, 2020, 600 pages.)

L’histoire des protestants de France s’inscrit en un diptyque aux volets chronologiquement symétriques : là la période courant de 1550 environ à 1789, qui fut celle des tribulations à intensité variable jusqu’à l’anéantissement, ici l’époque de leur intégration dans le corps de la nation jusqu’au point, aujourd’hui, de ne guère s’y distinguer que par l’organisation de leurs cultes. Même leur destinée historique propre, qui fut si longtemps constitutive de leur identité, est passée de la mémoire à l’oubli, pour paraphraser la formule de l’un des plus illustres d’entre eux, Paul Ricœur. La voix bien connue et si chère qui leur montait du passé est devenue, désormais, presque un discret murmure, un frisson d’eau sur de la mousse.

Aussi le dernier ouvrage de leur meilleur historien vient-il comme une sorte de récapitulatif et d’inventaire de ce second volet. André Encrevé, dans la suite d’Émile-G. Léonard puis de Daniel Robert, et dans le sillage de sa thèse d’État soutenue en 19831, a réuni, lié et enrichi les plus importants travaux qu’il a publiés depuis lors, offrant une vue imprenable sur les protestants en politique depuis la fin du xviiie siècle jusqu’à l’aube du xxie, où leur visibilité s’estompe. Peut-être, au reste, la fin d’une spécificité politique protestante signale-t-elle plus généralement, en France, la disparition en cours d’une certaine culture politique. C’est que, dans ce domaine aussi, les protestants pourraient avoir eu un temps d’avance sur leurs concitoyens. Ainsi, pour eux, la Révolution a-t-elle rétrospectivement commencé non pas en 1789, non pas même avec la convocation des états généraux en septembre 1788, mais en novembre 17872, avec la promulgation de l’édit royal relatif à « ceux qui ne font pas profession de foi catholique », autrement dit l’édit de Tolérance dotant d’un état civil ceux qui ne sont plus désormais désignés comme membres d’une « religion prétendue réformée », dont cependant le culte demeure en principe interdit. Au moins ceux qui la professent sans pouvoir la pratiquer publiquement sont-ils socialement reconnus et possèdent-ils une existence légale indépendante de l’Église catholique ; une qualité qui ne sera accordée à l’ensemble de la population qu’en 1792, avec le mariage civil pour tous. Ainsi était ouverte, pour et par les protestants, une brèche dans laquelle la nation enfin constituée devait bientôt s’engouffrer.

Le 14 mars 1790, le pasteur Paul Rabaut-Saint-Etienne fut élu président de l’Assemblée nationale qu’il avait contribué à faire naître. On put y voir un des premiers effets de la réintégration des protestants au sein de la société. L’un des derniers sera, en 1962, l’élection de Marc Boegner à l’Académie française, premier pasteur à y siéger, la majorité lui étant acquise dès le premier tour par la voix du cardinal Tisserant accouru tout exprès de Rome. Cette réintégration sociale et politique fut, durant un siècle, marquée d’avancées et de reculs selon la nature et la qualité des liens que l’Église catholique entretenait avec le régime en place. Ainsi, la constitution civile du clergé favorisa l’adhésion du petit monde protestant aux principes révolutionnaires, d’autant qu’il était lui-même dépourvu d’encadrement aristocratique et hiérarchique. L’égalité complète des cultes et leur séparation d’avec l’État établies en 1795, ce qui n’était jamais arrivé aux protestants, ne pouvait que les satisfaire. Au fond, relève André Encrevé, plus les protestants sont attachés à leur Église, plus ils le sont à la Révolution, et plus tard à la République, à l’inverse des catholiques ; et plus ces derniers sont attachés à l’ordre ancien, autrement dit à droite, plus les protestants se déportent vers la gauche : cette cinétique politique a fonctionné durant plus d’un siècle. Le système concordataire de 1802 conforte les Églises réformées dans la mesure où il les garantit dans leurs droits, même si elles n’éprouvent pas pour l’autoritarisme centralisateur de l’Empire une dilection particulière. Le retour de flammes de la Terreur blanche, en 1815, laissera des traces durables dans leur conscience collective, et alimentera leur crainte récurrente, et parfois excessive, d’une collusion des autorités religieuses et de l’État renouvelée de l’Ancien Régime, dont ils avaient tant eu à souffrir. Aussi l’anticléricalisme qui se manifeste durant les débuts de la monarchie de Juillet, et alors que le catholicisme a cessé d’être la religion de l’État, convient-il particulièrement aux protestants, et surtout à ses élites bourgeoises qui fournissent au nouveau régime un personnel relativement nombreux, naturellement incarné par la personnalité de François Guizot.

Le soutien apporté par l’Église catholique, en particulier le bas clergé, à la révolution de février 1848 tempère celui qu’on pouvait attendre de la part des protestants, auxquels convenait la monarchie constitutionnelle. Sans doute, du sacerdoce universel et de l’organisation synodale semblerait se déduire naturellement le suffrage universel. Cette équation n’est cependant pas complètement vérifiée, d’autant que ce suffrage conduisit bientôt à l’instauration d’une monarchie autoritaire et favorable à l’Église romaine. De même, les protestants, durant la IIe République, se divisèrent, comme ils le font si volontiers, sur l’opportunité d’une séparation de leurs Églises d’avec l’État, et la majorité se prononça pour le maintien dans le Concordat, même si cet État, sous le Second Empire, ne leur fit pas toujours la vie facile, les articles organiques étant parfois interprétés et appliquer « à la rigueur », comme on disait de l’Édit de Nantes dans la deuxième moitié du xviie siècle. Tant l’histoire, dans le positionnement politique des protestants, continuait de peser autant et plus que les convictions doctrinales. Et l’histoire, c’était encore et toujours la liberté de culte et l’égalité civile à affermir, et la prépondérance de l’Église catholique dans la conduite, voire la conception des affaires publiques, à réduire, voire détruire. Dès lors, si les protestants adhérèrent si résolument à la IIIe République dans ses débuts, c’est qu’elle allait dans le sens de leur histoire propre, dans un moment où le catholicisme conservait de fortes positions politiques et d’opinion dans le pays. Les protestants républicains, dans ces premières années, ne le furent pas modérément, qu’il s’agisse de Scheurer-Kestner, Denfert-Rochereau, Edmond de Pressensé ou même Freycinet qui, né sous Charles X, était encore ministre sous le septennat de Poincaré.

François Furet, dans sa magistrale histoire de la Révolution3, plaçait son terminus ad quem en 1880. Rien ne convient mieux au protestantisme français que cette périodisation. N’est-ce pas en 1879 que, la conquête complète de la république par les républicains étant achevée, fut investi un gouvernement dont la moitié des membres, derrière leur chef Waddington, étaient protestants ? La présence de Jules Ferry à l’Instruction publique ouvrait aussi la voie à un fort investissement des protestants dans l’enseignement public. On a suffisamment mis en valeur cette sorte d’âge d’or politique et gouvernemental du protestantisme4, relancé par l’affaire Dreyfus et qui se clôt glorieusement avec la loi de Séparation de 1905 et la victoire de la laïcité telle que les protestants l’ont toujours conçue, non pas de combat, mais, en quelque sorte, à l’américaine, établissant une distinction franche entre les églises et la religion, entre l’État et les cultes, que le catholicisme tarda longtemps à concevoir. Là encore, les protestants prenaient de l’avance. Délaissant après la Grande Guerre l’anticléricalisme militant, assurés de leur intégration dans la nation grâce à la République, l’éparpillement qui leur est consubstantiel put s’épanouir. C’est alors que se développèrent à la fois un christianisme social entreprenant et l’apparition au grand jour d’un courant conservateur longtemps resté enfoui, incarné par des personnalités comme André Siegfried, Charles Rist ou René Gillouin, tandis que d’autres, tel André Philip, s’engageaient dans un socialisme auquel les protestants s’étaient longtemps refusés pour des motifs spirituels autant que politiques, en 1848, pendant la Commune et en fait jusqu’au Congrès de Tours. Il est vrai que le collectif ne fut jamais leur fort, et à cet égard le radicalisme leur correspondait mieux. Reste que, au sein de cet éventail désormais plus largement ouvert, l’antisémitisme ne parvint jamais à pénétrer, même et surtout sous l’Occupation, en dépit de très rares individualités comme, à Vichy, l’amiral Platon. Cette affirmation évangélique, relayée par Calvin, que « le salut vient des juifs » (Jean, IV, 22), avec l’attitude qu’elle implique, fut peut-être la dernière manifestation d’une singularité protestante dans la France contemporaine. Sans doute des circonstances comme la construction européenne, la guerre d’Algérie ou la loi Debré de 1959 firent apparaître des nuances protestantes dans la couleur générale du pays, mais leur interprétation politique n’est pas vraiment concluante. C’est pourquoi la présence en 1981 de six ministres et trois secrétaires d’État labellisés protestants, nolentes volentes, dans le premier gouvernement Mauroy, reproduit sur la couverture du livre, n’est guère plus qu’anecdotique et, en vérité, insignifiante. Peut-être a-t-elle simplement conforté la petite minorité huguenote – jamais plus de 3 % de la population – dans le sentiment fragile et délicieux d’exister encore.

André Encrevé : Les Protestants et la vie politique française. De la Révolution à nos jours. (CNRS Éditions, 2020, 600 pages.) L’histoire des protestants de France s’inscrit en un diptyque aux volets chronologiquement symétriques : là la période courant de 1550 environ à 1789, qui fut celle des tribulations à intensité variable jusqu’à l’anéantissement, ici l’époque de leur intégration dans le corps de la nation jusqu’au point, aujourd’

La suite est réservée aux abonnés ayant un abonnement numérique...

Continuez à lire votre article en vous abonnant ou en achetant l'article.

S'abonner
Je suis abonné ou j'ai déjà acheté l'article
Laurent Theis

Laurent Theis

Ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé d’histoire. Il a notamment publié François Guizot (Fayard, 2008) et établi une nouvelle édition d’œuvres de Mme de Staël (La Passion de  la liberté, Robert Laffont, « Bouquins », 2017).