Un général à l’Élysée

Henri Bentégeat : Les Ors de la République. (Perrin, 2020, 250 pages.)

Henri Bentégeat est-il Persan ? Non, Gascon ! Mais il a pour le monde qu’il côtoie sept ans, celui de l’Élysée, sous deux Présidents, les étonnements et les regards faussement naïfs que les voyageurs persans Usbek et Rica (nés sous la plume de Montesquieu il y a juste 300 ans cette année) ont du royaume de France. La comparaison vaut aussi pour la langue. Celui qui l’inspire écrit bien, Bentégeat aussi ; c’est avec délectation que se lit son ouvrage.

Comment peut-on être Persan ? Plongez donc un « soldat de vocation » (qui commanda, à Vannes, le très exigeant régiment d’infanterie et chars de marine) dans ce palais de pouvoir, l’Élysée, où l’ambiance est d’autant plus feutrée que son Président, François Mitterrand, est malade et gère avec un soin légitimement jaloux de ses prérogatives la cohabitation avec le Premier ministre, Édouard Balladur, et observez.

Le soldat de vocation – le plongeon fait – s’ébroue, s’étonne, prend des notes et les délivre longtemps après. C’est en cela que Bentégeat est persan ! Il est aussi la rassurante preuve qu’il n’est pas nécessaire d’embrasser les causes politiques de celui que l’on sert pour servir à son état-major particulier et l’on sourit qu’il s’offusque d’entendre les collaborateurs immédiats de François Mitterrand en parler en l’appelant « Tonton ». Dans l’armée, on vénère son chef, on ne l’affuble pas d’un surnom « canard-enchaînesque ». Je suis soldat, voilà ma gloire !

N’empêche, quand ledit Persan, juste après avoir conté le suicide de Grossouvre en son bureau élyséen, rappelle les griefs contre François Mitterrand que formulent ses opposants de droite, puis ceux de gauche, il dessine en dix lignes un portrait en creux des plus sévères de l’ondoyant président, terminant avec un art de la litote (qui court d’ailleurs tout le long du livre) par : « L’homme, il est vrai, ne manque pas de duplicité. » Persan, vous dis-je !

Avec Jacques Chirac, l’officier d’état-major se découvre plus d’affinités naturelles, mais démontre, finement, comment il doit s’employer avec une extrême application pour gagner la confiance de ce « grand méfiant loup » qu’est le nouveau président. Dès lors, la plume du général n’est plus celle des Lettres persanes, mais celle de L’éloge de la sincérité, du même auteur. Henri Bentégeat porte si évidemment l’intérêt national qu’il domine sa fonction quand, au cours des cinq ans de cohabitation avec le gouvernement Jospin, il est amené à balayer certaines attitudes partisanes de ses interlocuteurs de Matignon. Comme il n’a pas d’orgueil« la plus chère des passions » (comme l’écrit Montesquieu), son autorité s’impose, émanant d’un vivant exemple de la façon dont on doit servir l’État.

Il faut lire aussi, dans ce sérieux ouvrage, les états et fonctions successifs de l’oratoire-chapelle de l’Élysée. Mais ces pages-là, désopilantes, nous rapprochent du Journal des frères Goncourt.

Reste que, dans une conclusion dense, Bentégeat dénonce quelques travers de la manière dont s’exerce le pouvoir en France : lui, l’homme de discipline, n’admet pas (et on le comprend !) que l’on désobéisse. Il redoute autant le fléau de la docilité courtisane des uns, souvent chenus, que l’inexpérience dogmatique et autoritaire des autres, jeunes membres de cabinets. Ses étonnements, qui peuvent virer à la commisération, sont bien ceux d’un Persan au royaume de l’Élysée. Cependant, son message final est d’espérance, d’optimisme : il lui semble que, devant les conflits mondiaux, « notre procédure de décision est une des meilleures du monde », et il le démontre. Cette fois, ce n’est plus Alfred de Vigny, là, derrière, mais bel et bien l’auteur de Servitude et Grandeur militaires.

Henri Bentégeat : Les Ors de la République. (Perrin, 2020, 250 pages.) Henri Bentégeat est-il Persan ? Non, Gascon ! Mais il a pour le monde qu’il côtoie sept ans, celui de l’Élysée, sous deux Présidents, les étonnements et les regards faussement naïfs que les voyageurs persans Usbek et Rica (nés sous la plume de Montesquieu il y a juste 300 ans cette année) ont du royaume de France. La comparaison vaut aussi pour la langue. Celui qui l’inspire écrit bien, Bent

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Jean-Claude Menou

Jean-Claude Menou

Conservateur général du patrimoine. A été directeur régional des affaires culturelles de Bretagne, Champagne-Ardenne, Centre-Val de Loire et Île-de-France, directeur de l’Administration générale du Centre Georges-Pompidou, à Paris, puis inspecteur général du patrimoine et, simultanément, conservateur du domaine national de Champs-sur-Marne. Chargé de cours d’histoire de l’art aux universités de Rennes-II puis de Paris-Descartes. A notamment publié, chez Actes Sud, Le Voyage-exil de Liszt et Marie d’Agoult en Italie. Conférencier pour plusieurs universités populaires et pour les patients de milieu hospitalier.