Il y avait déjà l’« Inconnu de l’Arc de Triomphe », ce soldat dont la tombe fut installée place de l’Étoile le 11 novembre 1920. Dans L’Inconnu de la Grande Arche, en salles depuis novembre, Stéphane Demoustier retrace la cruelle aventure d’un architecte danois, Johan Otto von Spreckelsen (1929-1987)1. À la surprise générale et alors qu’il avait encore peu construit, sinon sa propre maison et quatre églises, il fut choisi en 1983 pour diriger l’un des « grands travaux » du Président Mitterrand : un bâtiment tout au bout de l’axe historique de Paris, cette voie rectiligne partant du Louvre et rejoignant La Défense en passant par les Champs-Élysées, l’Arc de Triomphe et l’avenue de la Grande-Armée. Conçu pour abriter le Carrefour international de la communication (CICOM), ce ne devait pas être un monument dédié à la gloire militaire de la France, mais à de généreux idéaux humanistes.
Mitterrand, l’audace et le réalisme
On sait que les Présidents de la Ve République ont tous eu à cœur de laisser leur empreinte dans le paysage urbain de la capitale, de Beaubourg sous Pompidou au musée du Quai-Branly sous Chirac. Le recordman toutes catégories fut sans aucun doute Mitterrand, qui multiplia les réalisations dites « de prestige », de l’Opéra Bastille au projet du Grand Louvre, avec la fameuse pyramide, et le transfert du ministère des Finances à Bercy, sans oublier la nouvelle Bibliothèque nationale. Dans le film de Stéphane Demoustier, Mitterrand (incarné par Michel Fau) est montré tel un François Hollande bouffi ; impérial, servi par une nuée de courtisans, intelligent certainement mais prétentieux, il croit s’y connaître en architecture comme en tout. Sans trop de méchanceté, Stéphane Demoustier dépeint le ridicule du personnage, accompagné de son labrador ; on pense à une scène dans laquelle, chaussé de bottes dans la boue du chantier, sa corpulence s’exerce à marcher sur des dalles de marbre pour vérifier qu’elles ne soient pas glissantes par temps de pluie. Le même n’hésitera pourtant pas, lors de la première cohabitation, en 1986, à se mettre aux abonnés absents pour éviter de rencontrer son « protégé », dont le projet ne peut plus être financé.
Parmi ses « serviteurs », on trouve un technocrate sans vision nommé Jean-Louis Subilon (Xavier Dolan), flagorneur impénitent qui évoque en fait l’urbaniste Jean-Louis Subileau, placé par Mitterrand à la tête de la société Tête Défense pour revitaliser ce quartier d’affaires, lancé dans les années 1960 et qui depuis végétait. « Réaliste », il n’aurait cessé de contrecarrer les projets d’Otto von Spreckelsen pour réduire les coûts et tenir les délais, l’objectif étant d’inaugurer le monument le 14 juillet 1989, jour d’ouverture du sommet du G7 à Paris.
Art versus pouvoir
L’intérêt du film réside dans la rencontre entre ces hommes de pouvoir et de réseaux et cet architecte idéaliste danois, qui découvre avec stupéfaction les mœurs françaises, l’inertie de l’administration, le clientélisme et les petits calculs mesquins des uns et des autres. C’est ce chef grutier, qui se fait payer 50 000 francs au motif qu’il doit laisser son matériel en service un jour de plus pour satisfaire à un caprice de Mitterrand, prétextant qu’il devrait pour ce faire renoncer au mariage de sa nièce à Marseille, et qu’il lui faudra passer en tarif de week-end – tout cela étant évidemment faux. C’est aussi ce maître d’œuvre français que le Danois se voit plus ou moins imposer : l’architecte Paul Andreu (1938-2018), interprété par Swann Arlaud, spécialiste de la construction d’aéroports dont celui de Paris-Charles-de-Gaulle2 – alors même qu’Otto von Spreckelsen déteste l’avion et ne jure, dans le film du moins, que par les belles automobiles. Honnête mais calculateur (d’aucuns diront « pragmatique »), c’est Paul Andreu qui achèvera le chantier après le retrait d’Otto von Spreckelsen en 1986, écœuré d’être doublé par son soi-disant subordonné.
Cette « singularité » française, c’est encore la première cohabitation, avec la victoire de la droite aux législatives et l’arrivée au ministère du Budget d’Alain Juppé qui, par idéologie mais aussi pour faire des économies après les folles dépenses mitterrandiennes – la dette de la France a commencé à exploser à cette époque –, décida de couper les subventions publiques, soit pour faire capoter le projet parce qu’il venait de la « gauche », soit pour inciter ses promoteurs à l’abandonner au secteur privé. Dans le film, Otto von Spreckelsen fait alors, à sa grande horreur, la rencontre d’un requin de la finance, qui a déjà construit de nombreuses tours à La Défense : Leloup (Micha Lescot), au nom prédestiné et au sourire carnassier, qui lui propose de reprendre son projet.
Face à tant d’hypocrisie et de calculs sournois, Stéphane Demoustier présente Otto von Spreckelsen comme un homme seul, soutenu par sa femme Liv (interprétée par Sidse Babett Knudsen, actrice danoise bien connue en France depuis la série Borgen) ; un idéaliste qui vit son métier comme un apostolat, s’extasiant par exemple, dans une belle scène à Carrare, en Italie, au contact d’un marbre blanc : c’est celui que Michel-Ange avait utilisé pour diverses sculptures, dont sa Pietà3. Sa passion pour son propre art éclate dans le film lorsqu’il invite Paul Andreu à venir voir au Danemark l’une des églises qu’il a réalisées, celle de Stavnsholt, à Farum, sur l’île de Seeland : avec ses lignes pures et déjà cubiques, comme la future Arche, c’est un lieu de paix et de recueillement où tout, jusqu’au moindre détail de l’aménagement intérieur, a été pensé par lui. Au terme de la visite, il s’installe à l’orgue et joue un prélude de Bach devant un Andreu sidéré, qui aperçoit par la fenêtre un cerf dans le parc qui entoure l’église. Deux mondes complètement étrangers l’un à l’autre se rencontrent : celui d’un mystique de l’architecture et celui d’un réaliste peu porté à la rêverie.
Ce sont le réaliste Andreu et le technocrate Subilon qui l’emporteront : Spreckelsen n’aura ni les « verres collés » – que l’architecte de la pyramide du Louvre, Ieoh Ming Peï, utilisait pourtant couramment –, ni le marbre de Carrare, ni les deux petits cubes qui devaient encadrer de chaque côté l’Arche principale, chacun surmonté d’une structure aérienne en forme de nuages. À la place, il y aura du fonctionnel, du gris, et des bureaux4.
Un grand personnage
Excessif, intraitable, Otto von Spreckelsen s’emporte, jusqu’à se fâcher avec sa femme. Ce projet, c’est devenu sa vie. Il rompt en 1986 avec la France, dont il moquera ensuite les habitudes auprès des étudiants et étudiantes de l’Académie royale des beaux-arts du Danemark, à Copenhague, et meurt d’un cancer en 1987, sans jamais avoir vu réalisé, ou mutilé, son grand-œuvre, sinon les piliers de fondation montrés dans le film grâce à des images artificielles – et encore ces piliers ont-ils été redessinés contre sa volonté par Paul Andreu. On voit à la fin du film sa modeste pierre funéraire au Danemark, ainsi que Subilon et Andreu qui se perdent à la chercher dans l’herbe du cimetière, n’imaginant pas qu’un si grand nom puisse se trouver dans un modeste cube de pierre sur lequel est seulement inscrit : « OvS ».
L’Inconnu de la Grande Arche ne serait pas ce qu’il est sans l’extraordinaire performance de l’acteur Claes Bang, au jeu très intense. Il porte le film. Otto von Spreckelsen détonne dans cette impitoyable – et pitoyable – faune parisienne, qu’il découvre et ne comprend pas. Élégant, très grand, il semble un géant au milieu de Lilliputiens. Dans ses notes de production, Stéphane Demoustier précise :
Il fallait qu’on sente immédiatement que Spreckelsen pense autrement. En termes de cinéma, ça voulait dire montrer quelqu’un qui ne rentre pas dans le décor, qui détonne. Alors le fait qu’il soit très grand était une aubaine. Car on perçoit immédiatement qu’il n’est pas tout à fait à la même échelle que les autres.
C’est un solitaire. Malade et victime d’un malaise lors d’un retour à Paris, il s’affaisse sur un banc à la fin du film ; seul un grand chien noir, qui fait penser au labrador de Mitterrand, vient alors lui lécher une main. Les moulins à vent « franchouillards » ont eu raison du Don Quichotte scandinave5.