Lettre à Cécile Guilbert

Avec mon meilleur souvenir (I)

Lettre à Cécile Guilbert

Feux sacrés

Cécile Guilbert

Grasset, 2025

400 pages

Chère Cécile Guilbert,

Feux sacrés invite à traverser à vos côtés une vie illuminée par ce que Roberto Calasso a si justement nommé l’ardeur. L’érudit italien est l’un des pyromanes qui, pour paraphraser l’Évangile de Luc, est venu jeter un feu sur la terre. Moi-même chéris le souvenir d’une inoubliable rencontre sous le signe des Védas, au festival littéraire de Jaipur (qui est à la littérature ce que Bénarès est à l’hindouisme) en 2017. De tous vos incendiaires, il est celui qui rassemble le mieux les deux passions qui vous ont permis de survivre aux plus terribles épreuves : la littérature et la spiritualité indienne. Il est le premier écho de la grande leçon indienne, enseignée par une lignée de maîtres : « Be one » – autrement dit, accepter la complexité de nos vies.

Le terme de « spiritualité » est sans doute un peu vague, et je ne l’utilise que par facilité de langage, pour évoquer la quête que vous décrivez d’une pratique personnelle et d’un savoir patiemment acquis qui offre aujourd’hui à vos lecteurs de découvrir la puissance de la non-dualité du Vedanta et des textes les plus importants de l’hindouisme ancien.

À vous lire, je comprends que l’Inde est pour vous une intériorité. Je vous envierais presque, tant l’actualité politique et l’instrumentalisation de l’hindouisme par le gouvernement du BJP, au pouvoir depuis 2014 – au moment où j’arrivais en Inde pour y rester quatre ans –, me privent moi-même du simple bonheur de porter au poignet le bracelet de prière tissé de coton rouge et jaune ou de chanter en toute innocence un mantra à la fin d’une séance de yoga. C’est peut-être le scandale de votre livre, de feindre d’ignorer que l’hindouisme est devenu une arme létale contre une large partie de la population indienne – tous ceux qui ne sont pas hindouistes, mais musulmans, chrétiens, bouddhistes ou, tout simplement, athées – et qu’il reste pour les Intouchables une « chambre de tortures », ainsi que le définit le père de la Constitution indienne, le Dr Ambedkar, dans Annihilation of Caste, en 1936.

Je parle de scandale et la Bible revient, bien qu’absente de votre livre. Dans le texte biblique, le scandale, traduction de l’hébreu moqesh, peut s’entendre comme « filet pour prendre les oiseaux » mais aussi comme « obstacle sur le chemin » et « pierre d’achoppement ». Quand bien même aurais-je pu achopper sur cette pierre ou cette absence de pierre, je mesure que Feux sacrés n’est en rien un essai politique sur ce que Christophe Jaffrelot a qualifié d’« ethno-nationalisme » et Arundhati Roy de « construction de la terreur ». Il est un voyage vers vous-même.

Dans votre livre, la souffrance est intérieure. Elle s’inscrit dans la fibre de votre vie la plus intime, dans le précipité des deuils, dans l’angoisse des jours d’épreuve, dans la peur panique non pas de vieillir, mais de vivre. C’est bien cette angoisse existentielle qu’il vous faut apprivoiser, chapitre après chapitre, au rythme de vos voyages en Inde et de votre parcours de sagesse.

Plutôt que de vous reprocher d’ignorer la violence exercée par le « biais hindouiste », si parfaitement analysé par les jeunes philosophes Shaj Mohan et Divya Dwivedi dans une tribune parue dans La Croix en janvier 20201, je vous suis profondément reconnaissant de débarrasser l’Inde de son actualité, d’une certaine manière de la rendre à elle-même. Peut-être non moins abrupte, mais libérée de son histoire de violence, de ses rêves heurtés. Grâce à vous, l’Inde fait son grand retour dans la littérature française, longtemps après qu’« Allen Ginsberg récitait des mantras en jouant de l’accordéon tibétain, que les Beatles se faisaient marabouter par un gourou à Rishikesh, [et que] les émules de Timothy Leary et de Nicolas Bouvier empruntaient la piste hippie vers la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, l’Inde et le Népal ». Tandis que ces cinq pays, sans souffrir la moindre exception, traversent des crises politiques et sociales majeures, Feux sacrés compose une histoire culturelle de notre relation à l’Orient, tissée de fantasmes, de drames intimes, de recherches savantes, une histoire que vous-même avez vécue dans votre généalogie personnelle.

Ce n’est pas la première fois que l’Inde entre dans vos livres. Vous le concédez vous-même : Réanimation, paru en 2012, consacré à la maladie qui s’est abattue sur votre conjoint, est un « récit bourré de références à l’Inde et à la sagesse védique », tandis que vos Écrits stupéfiants, parus dans la collection « Bouquins » en 2019, sont un « voyage au long cours entrepris grâce aux mânes de Michaux qui a célébré l’Inde et les substances psychotropes comme instruments de connaissance de soi avant de les unifier dans une phrase programmatique recopiée sur un post-it que je colle en bas de l’écran de mon ordinateur : “Les livres, spécialement les livres de et sur l’Inde que j’avais étalés à ma portée, sont devenus substance, substance et révélation ; et, sans y songer, ma main sans moi rendant hommage à la drogue qui nous a transformés, s’adressant à elle comme à un être spirituel écrit : ‘Ô Toi, Toi qui rafraîchis les Védas’…” ».

Aussi impérieuse soit-elle, l’Inde n’est pas la seule de vos spiritualités ni rafraîchir les Védas votre unique objectif. Feux sacrés recèle d’autres trésors, au moins aussi « inflammables », comme dirait Gérard Guégan : la littérature.

Si votre livre m’a passionné, Cécile Guilbert, c’est bien parce qu’il est habité de maîtres de sagesse autant que d’écrivains, autant dire : de libertés singulières. Votre précision quasi universitaire vous fait recenser en fin d’ouvrage la bibliographie. On aurait souhaité un index de personnes citées, car Feux sacrés est un temple dressé aux grands Vivants, de Philippe Sollers qui fut votre premier éditeur et auquel vous consacrez des pages de vibrante émotion – « mieux qu’un éditeur, pas un ami, un mentor et un “maître” de liberté » –  à Cristina Campo – « il faut une foi intense pour discerner des symboles dans ce qui est réellement survenu » – en passant par l’un des saints de votre panthéon hindou-littéraire, qui a écrit « le soleil hivernal nous indique que la lumière a tôt fait de s’éteindre dans la cendre » et qui se nomme W. G. Sebald.

Vos Feux sacrés, à la manière des bûchers au bord du Gange, non seulement ne s’éteignent pas dans la cendre mais se nourrissent de la mort. Ce que j’avance là n’est nullement mortifère, bien au contraire. Vous auriez pu citer Mozart, qui écrivait dans une lettre devenue célèbre que la mort est « quelque chose de très rassurant et consolateur ». Sans emprunter les détours ni prendre les atours de l’autofiction, vous êtes cash avec la mort. Votre livre est un memento mori disponible dans toutes les librairies. Suicide de votre cousin, mort suspecte de votre frère, délitement raconté sans faiblesse d’un père absent : vous regardez la mort sans baisser les yeux et votre livre, qui s’inscrit dans une rentrée littéraire hantée par les histoires de famille, inocule un puissant sérum. Le nom de ce médicament miracle, dont je partage avec vous un usage intense : l’Inde. « Franchissant mentalement continents et océans, je vole à tout moment vers les allées lumineuses de l’ashram où j’écoute les hymnes du matin, contemple les massifs de fleurs, respire leurs parfums puissants. » Jusqu’à cette révélation, présente depuis le début, que vous apporte en 2019 un maître de yoga lors d’une retraite dans les Cyclades : « Be one. »

Be one, ce n’est pas seulement être uni, c’est être unique. Affirmer sa liberté singulière. Voilà ce que vous avez fait, chère Cécile Guilbert, de l’expérience de vos limites, et qu’avec Feux sacrés, vous partagez avec nous.

Que vous soyez remerciée, non seulement d’avoir écrit un livre qui pénètre la fibre la plus fine de l’expérience humaine, mais de partager un enseignement utile à chacun, car, s’il est une certitude, c’est bien que « la coïncidence est l’apparition d’une constellation dans la vie de chaque individu », ainsi que l’écrivait Calasso, avec une ardeur qui est aussi celle de vos Feux sacrés. Je ne livrerai pas ici, au cas où d’autres personnes lisent cette lettre à vous adressée, le chiffre secret de votre livre, mais, dans le labyrinthe de nos existences, l’Inde intérieure (à la manière de cette « Chine intérieure » où Simon Leys protégeait les trésors classiques, peinture et poésie, de l’horreur de la politique) autant que les « voyants » héritiers de Rimbaud tissent un fil que vous nous conseillez de ne surtout pas lâcher.

Et, si vous ne répondez pas à cette lettre, je me dirai que vous êtes repartie sur les rives du Gange, à moins que vous ne vous soyez enfermée dans votre bibliothèque, l’un ou l’autre, pour y vivre « une vie merveilleuse, en quelque sorte ».

Nicolas Idier

Notes et références

  1. « Un nouveau mouvement pour l’indépendance de l’Inde », La Croix, 6 janvier 2020.

     

    Crédits illustrations : photographie : DR ; fond : badahos/Shutterstock.

Thèmes abordés

Nicolas Idier

Nicolas Idier

Agrégé d’histoire et docteur en histoire de l’art, écrivain et haut fonctionnaire. Spécialiste des mondes indien et chinois, ses romans ont paru aux éditions Gallimard, Stock et Plon et sont traduits en plusieurs langues.

Crédits photographie : Bruno Klein.