Le premier tour des élections législatives a vu la défaite de la majorité présidentielle sortante, qui est arrivée en troisième position derrière le Rassemblement national et la gauche. Le second a été marqué par l’échec du RN, rejeté par une large majorité des électeurs. Il en est résulté une Assemblée profondément divisée entre l’alliance de gauche (193 sièges), la majorité sortante (174 sièges), le RN et ses alliés (143 sièges), LR et les divers droite (66 sièges), où personne ne pouvait réunir de majorité. Ces élections ont spectaculairement confirmé la tripolarisation de la vie politique française et illustré la difficulté croissante à pouvoir prendre des décisions légitimes dans nombre de démocraties occidentales.
P. M.
Organisées à la suite de la dissolution de l’Assemblée nationale par le président de la République le 9 juin 20241, ces élections législatives ont été les premières depuis 27 ans à être des élections nationales de « plein exercice ». Il faut en effet remonter à 1997 pour retrouver des élections législatives où le pouvoir gouvernemental paraissait pleinement en jeu, non occultées par une présidentielle dont elles ne constituaient que les troisième et quatrième tours, comme ce fut le cas en 2002, 2007, 2012, 2017 et 2022.
Par cette décision, Emmanuel Macron a officialisé la crise politique qui couvait depuis les législatives de 2022, tout en prenant de court l’ensemble de la classe politique dont sa propre majorité.
Alors que l’opinion s’est divisée sur la dissolution2, la classe politique l’a massivement condamnée, la considérant comme la décision irresponsable d’un seul homme. Même au sein des forces gouvernementales, la grande majorité des responsables politiques, dont le Premier ministre et la présidente sortante de l’Assemblée, ont fait savoir qu’ils s’y étaient opposés. En raison de son impopularité, ils ont demandé à Emmanuel Macron de se mettre en retrait de la campagne.
Cette dernière s’est déroulée dans un climat économique et financier dégradé. La Commission européenne a annoncé le 19 juin l’engagement d’une procédure pour déficit excessif contre la France.
Les candidatures
L’opposition de gauche a été la première à réagir à la décision présidentielle en annonçant dès le soir du 10 juin son union sous l’appellation « Nouveau Front populaire », avec des candidatures uniques dès le premier tour et un programme de gouvernement. Les partis de gauche, qui s’étaient fortement opposés durant la campagne des européennes, ont mis de côté leurs différends pour offrir une alternative face à la percée du RN et au rejet du gouvernement.
Le NFP différait de la NUPES car il était plus étendu et plus hétérogène : il incluait l’ensemble des socialistes, des formations comme Place publique de Raphaël Glucksmann, le NPA3, Nouvelle Donne, Gauche républicaine et socialiste, L’Engagement, mais aussi de nombreuses forces sociales qui n’étaient pas engagées dans la NUPES, comme des ONG et des syndicats dont la CGT.
De plus, en s’appuyant sur les résultats des européennes, le PS a obligé LFI à lui céder une centaine de circonscriptions parmi celles où la gauche n’avait pas de sortants, de sorte que la coalition était moins nettement dominée par LFI : 176 circonscriptions sont revenues au PS contre 67 en 20224, 229 à LFI, 92 aux Verts et 50 au PCF. La direction de LFI en a profité pour ne pas réinvestir 4 de ses députés contestataires, en prétextant la nécessité d’« élargir les candidatures à des militants syndicaux et associatifs » (selon les mots de Jean-Luc Mélenchon). Ceux-ci ont cependant décidé de se représenter face aux candidats investis par LFI et ont été soutenus par les autres forces de gauche.
À droite, la brutale décision d’Emmanuel Macron a provoqué l’éclatement des Républicains et de Reconquête. Dès le mardi 11 juin, Éric Ciotti, président de LR, a déclaré à 13 heures sur TF1 : « Nous avons besoin d’une alliance avec le Rassemblement national », plongeant son parti dans la confusion. Sa déclaration a été immédiatement condamnée par l’ensemble des dirigeants de LR dont Gérard Larcher, président du Sénat, les présidents des deux groupes parlementaires ainsi que les présidents de région Xavier Bertrand, Laurent Wauquiez et Valérie Pécresse.
Malgré son isolement au sein de l’appareil, qui a tenté de le destituer5, Éric Ciotti a conclu avec le RN un accord lui réservant une soixantaine de circonscriptions dans le cadre d’une alliance. Les autres dirigeants de LR, s’appuyant sur la quasi-totalité des députés sortants, ont décidé d’investir des candidats dans le plus grand nombre possible de circonscriptions, refusant officiellement toute alliance avec le RN ou la majorité6.
Parallèlement, Marion Maréchal était entrée en négociation avec la direction du RN, appelant dès le soir du 9 juin à « l’union du camp national », puis le 12 juin à voter pour les candidats soutenus par le RN, refusant les « candidatures de division ». Elle et les 3 autres députés européens qui l’avaient suivie ont été immédiatement exclus de Reconquête, Éric Zemmour dénonçant sa « trahison ».
Au sein de la majorité, après la stupeur provoquée par la décision présidentielle et face au risque d’une arrivée du RN au pouvoir, les forces politiques (Renaissance, MoDem, Horizons, Parti radical) se sont accordées sur l’unité de candidature dès le premier tour sous l’appellation « Ensemble ».
L’offre électorale et la campagne
En raison du délai très court pour le dépôt des candidatures (le dimanche 16 juin à 18 heures), il n’y a eu que 4 011 candidatures pour les 577 sièges (soit 7 en moyenne par siège), contre 6 290 en 2022 (10,9 par siège). Cette brutale réduction a concerné pour l’essentiel les candidatures des petits partis, qui profitent habituellement de ce scrutin pour se faire connaître et obtenir un financement. On observe en effet une faible réduction de l’offre électorale des principales forces politiques avec, dans chaque circonscription métropolitaine, une offre de base de 5 candidatures (LO, NFP, majorité, LR7, RN) à laquelle s’ajoute Reconquête dans un peu plus de la moitié des circonscriptions. On doit cependant remarquer que LR n’a été présent que dans moins de 400 circonscriptions. La majorité Renaissance-MoDem-Horizons avec le Parti radical et l’UDI n’ont présenté de candidats que dans 480 circonscriptions, choisissant de soutenir dès le premier tour dans près de 70 circonscriptions des candidats, le plus souvent députés sortants, LR, divers droite ou divers gauche qui leur paraissaient les plus susceptibles de s’opposer à la victoire du RN dans leur circonscription. L’alliance RN-Ciotti a présenté 498 candidats RN et 59 « ciottistes » sous l’étiquette « Républicains à droite ». Les autres candidatures relevaient principalement d’écologistes non Verts, de souverainistes (surtout DLF) et de sans-étiquette (certains classés divers droite, divers gauche et divers centre).
Plusieurs personnalités politiques ont profité de cette occasion pour tenter de revenir à l’Assemblée : l’ancien Président socialiste François Hollande a immédiatement approuvé la formation du NFP et s’est porté candidat sous sa bannière en Corrèze, à la surprise du premier secrétaire du PS, Olivier Faure ; Laurent Wauquiez, président LR de la région Auvergne-Rhône-Alpes, s’est porté candidat dans son fief de Haute-Loire après avoir condamné l’action d’Éric Ciotti ; Dominique Voynet, ancienne ministre de Lionel Jospin et ancienne candidate à l’élection présidentielle (en 1995 et 2007), a candidaté pour Les Verts (dans le cadre du NFP) dans le Doubs.
Le Rassemblement national a axé sa campagne sur un affrontement prioritaire avec le NFP, Marine Le Pen déclarant : « Je ne mets pas les deux blocs8 sur un pied d’égalité. Il est évident que l’abomination, pour le pays, c’est la NUPES 2, qui est bien pire que la NUPES 1. » Surpris par la dissolution, son programme est apparu flou et a fait l’objet de déclarations parfois contradictoires de la part de ses propres responsables. Il est resté basé sur la lutte contre l’immigration, avec notamment la suppression du droit du sol et la révision des allocations non contributives, ainsi que sur l’insécurité avec la suppression des allocations familiales pour les parents d’enfants délinquants, le rétablissement des peines plancher, la réforme de la justice des mineurs, la révision de la politique des peines aménagées et des réductions de peine.
Au niveau économique et social, le RN a maintenu sa volonté de réduire à 5,5 % la TVA sur le gaz, le fioul et les carburants pour améliorer le pouvoir d’achat, et d’abroger la réforme des retraites tout en prévoyant un audit des comptes publics par l’Inspection générale des finances afin d’échelonner d’autres mesures et ne pas aggraver la situation des finances publiques. Certaines mesures, notamment concernant l’accès des binationaux à des « postes stratégiques », ont semblé discriminatoires et ont soulevé des inquiétudes ; d’autres, comme celles liées aux retraites, ont paru peu claires. Jordan Bardella a indiqué qu’il lui fallait une majorité absolue à l’Assemblée pour pouvoir gouverner et qu’il ne serait pas le collaborateur d’Emmanuel Macron.
Le Nouveau Front populaire a lui aussi joué l’affrontement bipolaire avec le RN, Mélenchon considérant que « Macron est fini, ses soutiens et la droite devront choisir entre nous et le RN9 ». Le NFP a présenté un programme économique de « rupture », fondé sur la redistribution et sur une relance massive par la consommation dès 2024 (augmentation du SMIC de 14 % à 1 600 euros net mensuel, de l’aide au logement et du traitement des fonctionnaires de 10 %), l’abrogation des réformes des retraites et de l’assurance chômage. Le financement de ces mesures était basé sur des réformes fiscales majeures : rétablissement de l’impôt sur la fortune, mise en place d’un impôt sur les superprofits et d’un impôt sur les plus hauts patrimoines, instauration de 14 tranches d’impôt sur le revenu (contre 5 actuellement), progressivité de la contribution sociale généralisée, ainsi qu’une réforme de la fiscalité du capital par suppression de la flat tax et le rétablissement de l’exit tax.
Ce programme dit « néokeynésien » reposait fondamentalement sur l’idée que la dépense sociale génère de l’activité qui produit elle-même de la croissance et des recettes fiscales.
Il a été vivement critiqué, comme celui du RN, par le patronat10. Concernant la sécurité, le programme du NFP était fondé sur la prévention de la délinquance et manifestait une hostilité manifeste vis-à-vis des forces de l’ordre. Sur l’immigration, il a proposé des mesures visant à la faciliter sous toutes ses formes.
La campagne du NFP a été parasitée par les rapports exécrables entre Jean-Luc Mélenchon et les responsables des autres formations de gauche. Le leader de LFI est intervenu à de nombreuses reprises dans la campagne alors que ceux-ci lui avaient demandé de se tenir à l’écart en raison de son impopularité et de son caractère clivant. De plus, les différents partis étaient en désaccord sur le choix d’un Premier ministre en cas de victoire, et même sur la procédure à mettre en œuvre11. Mélenchon a déclaré à plusieurs reprises qu’il n’excluait pas d’être Premier ministre le cas échéant12, alors que les dirigeants du PS, des Verts et du PCF ont fermement écarté cette hypothèse. Derrière ces querelles de personnes, il n’était pas difficile de percevoir des oppositions de lignes politiques, car, si pour certains la « rupture » était une rupture avec le néolibéralisme, pour d’autres, au sein de la gauche radicale, il s’agissait d’une rupture à engager avec le capitalisme.
La campagne de la majorité gouvernementale
Les leaders et les candidats de la majorité ont eux aussi acté la fin du macronisme, plus aucun candidat ne faisant figurer Emmanuel Macron sur ses affiches, beaucoup préférant y faire figurer Gabriel Attal13 ou, pour les candidats Horizons, Édouard Philippe. Les polémiques et prises de distance vis-à-vis de l’Élysée au sein de la majorité ne se sont pas arrêtées avec l’ouverture de la campagne électorale. Le 20 juin, l’ancien Premier ministre Édouard Philippe a accusé Emmanuel Macron sur TF1 d’avoir « tué la majorité présidentielle » et Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et nº 2 du gouvernement, a critiqué « les cloportes dont il est très difficile de se débarrasser », visant certains conseillers de l’Élysée jugés responsables de la dissolution.
Le Premier ministre Gabriel Attal s’est efforcé de prendre en main la campagne en demandant aux Français de l’élire à Matignon : le 19 juin, il a déclaré devant la presse : « Le 9 janvier, le président de la République m’a nommé. Le 30 juin, j’aimerais que les Français me choisissent », faisant valoir que l’enjeu, cette fois-ci, était de désigner un Premier ministre et non de donner une majorité au président de la République.
La campagne de la majorité sortante, avec peu de nouvelles propositions, s’est concentrée sur la critique des programmes économiques du NFP et du RN, Gabriel Attal déclarant que « le NFP, c’est 300 milliards d’euros de dépenses nouvelles et 50 milliards d’impôts nouveaux dès cet été » et que le programme du RN « se chiffre à 140 milliards d’euros de dépenses mais ne donne pas l’once du début d’une piste de financement14 ». La majorité a aussi attaqué le RN et le NFP sur le péril que leur victoire ferait encourir à la cohésion de la société française, le Président accusant les deux partis de risquer de conduire à la guerre civile15 et Gabriel Attal considérant que « le pays joue sa peau dans cette élection16 ». Emmanuel Macron, qui est intervenu dans la campagne à plusieurs reprises, qualifiant le 18 juin 2024 le programme de LFI de « totalement immigrationniste », a assuré six jours plus tard, dans une lettre aux Français publiée dans la presse quotidienne régionale, qu’il resterait à l’Élysée jusqu’au terme de son mandat en 2027.
De leur côté, à part les interventions de Xavier Bertrand à la télévision, rejetant le RN et la NFP et appelant à voter pour les candidats LR ou indépendants afin d’imposer une nouvelle politique, Les Républicains ont été presque totalement occultés dans la campagne médiatique, en dehors du récit de leurs conflits internes avec Éric Ciotti. LR a, de plus, connu un début de processus de désagrégation, avec David Lisnard, président de l’Association des maires de France et maire LR de Cannes, qui a soutenu 70 candidats financièrement rattachés à son microparti Nouvelle Énergie, puis avec Aurélien Pradié, député LR du Lot, qui a décidé de reprendre sa liberté en soutenant des candidats rattachés à son microparti Du courage.
Les résultats du premier tour
Avec 66,7 % de votants sur les inscrits, la participation a bondi de 19,2 points par rapport à celle des législatives de 2022. Il faut remonter à celles de 1997 pour retrouver une participation du même ordre au premier tour (67,9 %). Cette forte mobilisation est liée à la dramatisation de l’enjeu dans le cadre d’« élections de la trouille17 » : elle a été majoritairement liée à la peur de voir arriver le RN au pouvoir et a correspondu à une accentuation de la mobilisation de la gauche, en particulier dans les banlieues à forte proportion de Français d’origine extra-européenne, ainsi qu’à une remobilisation de l’électorat de la majorité.
La mobilisation de l’électorat potentiel du RN dans l’espoir de le voir arriver au pouvoir a été réelle mais pas d’une aussi grande ampleur. C’est cette mobilisation de peur qui explique le recul de la droite entre les européennes et le premier tour des législatives (de 48,4 % à 44,2 %).
Le Rassemblement national
Ayant obtenu 33,4 % des voix avec ses alliés ciottistes (RN : 29,4 % ; LR-RN : 4 %), le RN a progressé de 14,7 points sur le premier tour des législatives de 2022 (18,7 %), mais seulement de 2 points par rapport aux européennes. Comme aux européennes de 202418, la progression par rapport aux législatives de 2022 a principalement correspondu à une poussée dans les milieux populaires hors des grandes agglomérations, accentuant encore la force du RN dans la France industrielle traditionnelle du Nord et de l’Est ainsi que dans le Midi méditerranéen.
Cette progression par rapport aux législatives de 2022 résulte pour une part essentielle de la meilleure mobilisation de son électorat potentiel. Dans la foulée de son succès aux européennes, le RN a en effet bénéficié d’une plus grande fidélité de son électorat qu’aux législatives de 2022, après la défaite de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle. Cela s’est traduit par une meilleure mobilisation qu’il y a deux ans, et par une moindre tendance de cet électorat à être sensible à l’influence personnelle des députés sortants des autres partis. Mais on observe aussi depuis les européennes une progression nouvelle dans les milieux favorisés, qui a correspondu exclusivement à une absorption de la majorité de l’électorat de Reconquête19, parti qui a été totalement marginalisé. Cette progression nouvelle dans les milieux favorisés ne rassemble toutefois qu’un électorat très droitier, radicalisé, qui avait voté pour Éric Zemmour en 2022 et qui reste nettement minoritaire dans ces milieux.
Le RN a pu ainsi se qualifier pour le second tour dans 443 circonscriptions (383 RN et 60 LR-RN) contre 208 en 2022, et arriver en tête dans 297 circonscriptions (258 RN et 39 LR-RN) contre 110 en 2022. Dans ces 443 circonscriptions, 39 députés ont vu leur victoire dès le premier tour20 (38 RN et 1 LR-RN), y compris dans certains cas face à des députés sortants, alors qu’il n’y en avait eu aucun en 2022.
Pour la première fois lors de législatives, le RN a obtenu des résultats significatifs hors de la France métropolitaine continentale. En Corse, il a effectué une percée, arrivant en tête dans les 2 circonscriptions de Corse du Sud et se qualifiant pour le second tour en deuxième et troisième positions dans celles de Haute-Corse. Ces résultats ont constitué un sévère avertissement pour la majorité autonomiste au pouvoir sur l’île. Outre-mer, il s’est qualifié pour le second tour dans 2 circonscriptions sur 4 en Guadeloupe, 1 sur 4 en Martinique, dans les 6 circonscriptions de La Réunion où il est arrivé en tête dans la 3e, et il a aussi fini en première place dans la 2e de Mayotte.
Le Nouveau Front populaire
Remportant 28 % des suffrages, le Nouveau Front populaire a progressé de 1,9 point par rapport à 2022. Cependant, la gauche a globalement peu progressé, avec 31,1 % contre 30,6 % en 2022, les divers gauche ayant nettement reculé à cause de la réduction du nombre de leurs candidatures.
Cette apparente stabilité de la gauche cache des évolutions contraires par rapport aux législatives de 2022. Elle a progressé dans les grandes agglomérations, à la fois parmi les classes moyennes supérieures et dans les milieux populaires issus de l’immigration ; à l’inverse, elle recule en dehors de ces grandes agglomérations – un mouvement qui n’est pas nouveau et qui s’est encore accentué. C’est ce qui explique que 4 députés sortants de gauche aient été battus par le RN dès le premier tour, dans l’Aisne, le Nord et le Pas-de-Calais21, alors que la gauche a pris 1 siège à la majorité à Paris22 dès le premier tour et était en situation d’en conquérir d’autres, toujours aux dépens de la majorité, dans les grandes villes.
Le NFP a été qualifié pour le second tour dans 413 circonscriptions23 contre 386 en 2022, et est arrivé en tête dans 159 (dont 31 élus au premier tour24) contre 191 en 2022. La géographie électorale de la gauche est très marquée, avec des zones de force dans toutes les métropoles, une influence persistante dans la France du Sud-Ouest et en Bretagne, et des zones de faiblesse accentuée hors métropoles, dans la France du Nord, de l’Est et du Sud-Est.
Ensemble
La majorité sortante a subi un très net recul, n’obtenant que 21,8 % des voix contre 25,9 % en 2022. Elle est cependant en net redressement par rapport aux européennes, où elle n’obtenait que 14,6 %. Ce redressement de 7,2 points sur les européennes correspond d’abord à un retour massif des électeurs de milieux favorisés, qui l’avaient abandonnée le 9 juin pour les listes PS et LR25.
Dans la 14e circonscription de Paris (sud du XVIe arrondissement), Benjamin Haddad, député sortant Renaissance, a réalisé un score de 47,7 % contre 46,7 % pour Emmanuel Macron en 2022 et 24,9 % pour la liste Ensemble le 9 juin ; inversement, la gauche, qui était montée à 21,6 % le 9 juin, est retombée à 14,1 %, soit son niveau lors de la présidentielle de 2022 (15 %), et LR a obtenu 17,7 % contre 25,3 % le 9 juin et 14,2 % à la présidentielle.
Ce retour spectaculaire des milieux favorisés s’est accompagné d’une remobilisation de son électorat par rapport aux européennes, y compris dans les milieux populaires. Mais cela n’a pas suffi à lui permettre de retrouver son niveau des législatives de 2022, où son électorat avait été moins démobilisé que celui du RN et où elle avait plus de députés sortants26. Ainsi, la majorité n’a été qualifiée pour le second tour que dans 321 circonscriptions contre 419 en 2022 et, surtout, n’est arrivée en tête que dans 70 d’entre elles (dont 2 élus au premier tour), contre 201 en 2022.
Sa géographie électorale reste assez stable par rapport à 2022 et aux européennes, avec des zones de force dans les milieux favorisés des grandes agglomérations ainsi que dans la France de l’Ouest et en Alsace.
Les Républicains
Pour Les Républicains (non ciottistes) et les divers droite, les résultats ont été décevants. L’ensemble LR-divers droite a obtenu 9,6 % des voix contre 12,4 % en 2022 (avec l’UDI), et n’a pas profité du recul de la majorité, malgré l’implantation de ses candidats. Les LR et DVD ont été qualifiés dans 85 circonscriptions, sont arrivés en tête dans 31 dont 3 élus dès le premier tour (1 LR et 2 DVD). En 2022, l’alliance LR-UDI avait été qualifiée pour le second tour dans 87 circonscriptions, dont 48 où elle était arrivée en tête.
La relative résistance du nombre de qualifiés pour le second tour par rapport à 2022 a résulté de la politique de soutien à des candidats LR ou DVD de la part de la majorité gouvernementale. La géographie électorale de l’ensemble LR-DVD est restée stable, avec des zones de force dans le sud du Massif central (Corrèze, Cantal, Haute-Loire) et une influence persistante mais minoritaire dans les milieux favorisés des grandes métropoles.
La configuration du second tour
La campagne du second tour a été essentiellement axée sur la constitution d’un « front républicain » contre le RN entre la gauche et la majorité gouvernementale. La forte participation au premier tour a offert la possibilité à de nombreux candidats arrivés troisièmes ou quatrièmes de se maintenir au second tour. Ainsi, il y avait potentiellement de très nombreuses triangulaires dans des circonscriptions où le RN était arrivé en tête.
Dès le dimanche soir, Jean-Luc Mélenchon déclare que, face au RN, là où la gauche est arrivée troisième, « nous retirerons notre candidature, où que ce soit, en toutes circonstances », précisant : « Pas une seule voix, pas un siège de plus pour le RN. »
Cette position a été celle de toutes les autres forces du NFP. De son côté, Emmanuel Macron a appelé à « un large rassemblement clairement démocrate et républicain pour le second tour », et Gabriel Attal a par la suite affirmé : « Notre objectif est clair : empêcher le Rassemblement national d’avoir une majorité absolue au second tour. »
Cependant, des nuances sont apparues au sein de la majorité, certains dont le Premier ministre appelant à un retrait des candidats arrivés troisièmes en faveur de tous les autres candidats mieux placés pour battre le FN au second tour, alors qu’Édouard Philippe est resté sur la position « ni RN ni LFI ».
Dans les faits, même certains candidats Horizons arrivés troisièmes se sont retirés pour des candidats LFI. Dans la grande majorité des cas, le front républicain s’est effectivement mis en place : 130 candidats de gauche qui auraient pu se maintenir se sont retirés au profit d’autres mieux placés pour battre le RN, et 82 candidats de la majorité ont fait de même, dont 5 ministres.
Pour leur part, Les Républicains non ciottistes ont refusé de donner des consignes de vote pour le second tour là où ils étaient éliminés et ont maintenu la quasi-totalité de leurs candidats qualifiés.
Pour envoyer un signal à la gauche, Gabriel Attal a suspendu la réforme de l’assurance chômage qui devait être publiée par décret le 1er juillet. De nombreuses pétitions d’artistes et d’universitaires ont appelé à faire battre le RN après les déclarations de sportifs allant dans le même sens dès avant le premier tour. Le RN a, de plus, dû faire face à plusieurs déclarations embarrassantes de certains de ses candidats, obligeant Jordan Bardella à reconnaître publiquement des « erreurs de casting » parmi les représentants de son parti.
1 094 candidats se sont présentés pour ce second tour dans les 501 circonscriptions restant en jeu, 76 ayant été pourvues dès le premier tour. Il y a eu 1 quadrangulaire, 90 triangulaires, 409 duels et 1 circonscription avec un seul candidat. 1 318 candidats auraient pu se maintenir à l’issue du premier tour, ce qui aurait donné lieu à 5 quadrangulaires, 306 triangulaires et 190 duel.
La mise en place du front républicain a toutefois réduit drastiquement le nombre de quadrangulaires et de triangulaires au profit des duels. Il ne restait en effet plus que 11 triangulaires ou quadrangulaires dans des circonscriptions où le RN arrivait en tête à l’issue du premier tour sur les 166 possibles.
Sur les 409 duels, 149 ont opposé le NFP et le RN, 132 la majorité et le RN, 58 LR et le RN et 32 la majorité et le NFP. Sur les 90 triangulaires, 71 ont opposé la majorité, le NFP et le RN et 13 le NFP, LR et le RN. Si la volonté de faire barrage au RN a été de loin la principale motivation de la réalisation du front républicain entre le NFP et la majorité, il y en avait aussi une autre, plus prosaïque : l’argent. Le financement public des partis politiques dépend des voix récoltées au premier tour, mais aussi fortement du nombre de députés. Avec la perspective d’autres élections nationales prochaines, cette considération ne pouvait être négligée.

Les résultats du second tour
Le Rassemblement national a été le grand vaincu de ce second tour grâce à la stratégie de front républicain mise en œuvre par la gauche et la majorité sortante. Les électeurs de ces deux forces ne se sont pas démobilisés entre les deux tours, comme en atteste la participation de 66,6 %, et ils ont très majoritairement suivi cette stratégie.
Cette mobilisation de barrage contre le RN au second tour et son isolement expliquent sa défaite dans la grande majorité des duels de second tour et sa relativement faible progression en sièges par rapport à 2022. L’observation détaillée de ces duels montre que les électeurs de gauche du premier tour se sont massivement mobilisés pour voter au second pour les candidats Ensemble ou LR. Les électeurs de la majorité du premier tour se sont moins massivement mobilisés, majoritairement cependant, pour voter pour un candidat de gauche, contrairement aux électeurs LR qui se sont prononcés en majorité en faveur du RN dans ce cas de figure. Dans le cas d’un duel Ensemble/RN, les électeurs LR ont été très divisés. Il en ressort que, comme en 2022, les candidats les plus performants en duel face au RN ont été les LR ou DVD puis ceux de la majorité sortante.
Avec au total des deux tours 127 sièges et 16 pour ses alliés ciottistes contre 88 en 2022, le RN a obtenu son plus grand succès à des élections législatives, mais ne gagne que la troisième position derrière la gauche et la majorité sortante. Sa progression en sièges au second tour a prolongé sa progression en voix du premier dans ses zones de force de la France du Nord, de l’Est, du bassin méditerranéen avec une extension dans le Sud-Ouest. Cependant, la France des métropoles et la France de l’Ouest lui sont restées hostiles et il n’y a obtenu pratiquement aucun siège27. Éric Ciotti a cependant eu la satisfaction de pouvoir former un groupe parlementaire avec ses 16 députés.
Chez les souverainistes, Nicolas Dupont-Aignan (DLF), qui n’était pas concurrencé par le RN au premier tour, a perdu son siège de Brunoy (Essonne) au profit de LFI dans une triangulaire avec LR. Au-delà de la vive déception des dirigeants et militants du RN le soir du second tour concernant leur nombre de sièges, les résultats étaient inquiétants pour eux d’un autre point de vue : l’analyse des duels avec les candidats de la majorité au second tour montre que les résultats des candidats RN étaient en général du même ordre que ceux de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle de 202228. Cela a confirmé l’impression qu’à ces législatives à forte participation, la progression au premier tour du RN sur la présidentielle de 2022 s’était effectuée en priorité aux dépens du reste de la droite radicale (Reconquête et les souverainistes de DLF et de l’UPR). Ce qui signifie également que l’essentiel de la progression du RN en milieux populaires aux dépens de la majorité ou de la gauche était acquis dès le premier tour de la présidentielle de 2022. Le RN a encore beaucoup de chemin à faire pour l’emporter à une élection présidentielle, car sa force mobilise les électeurs qui lui sont hostiles et qui restent très nombreux.
Le Nouveau Front populaire a été le vainqueur du second tour : il a obtenu 183 élus29 au total des deux tours contre 153 en 2022, devenant ainsi la première force à l’Assemblée, loin toutefois de la majorité absolue des 289 sièges. Sa progression en sièges s’est effectuée presque exclusivement aux dépens de la majorité sortante, le plus souvent dans de nombreuses grandes villes (Paris, Lyon, Grenoble, etc.) lors de duels au second tour, mais parfois aussi après avoir devancé la majorité en recul au premier tour et avoir vaincu le RN en duel au second, souvent dans des circonscriptions moins urbaines où la gauche ne progressait pas toujours au premier tour sur 202230.
La progression de la gauche en termes de sièges s’est accompagnée d’un accroissement de son caractère métropolitain alors que son influence dans la France traditionnellement industrielle ou rurale a stagné voire reculé, comme l’a illustré au second tour la perte des sièges de Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle) et de Dieppe (Seine-Maritime) ou de celui de la Creuse.
Au sein de la gauche, il y a eu un rééquilibrage en termes de sièges au profit du PS, qui a obtenu 62 sièges contre 29 en 2022, et aux dépens de LFI, qui a stagné à 74 sièges contre 75 en 2022, alors que Les Écologistes sont passés de 23 à 33 sièges et que le PCF a reculé de 12 à 9 sièges.
La majorité sortante a limité les dégâts au second tour, obtenant au total 169 sièges, et s’est retrouvée comme la deuxième force à l’Assemblée après le NFP et devant le RN. Elle a été cependant la principale victime de ces élections, perdant 83 de ses 252 sièges de 2022 et sa majorité relative. La majorité sortante a perdu des sièges au profit du RN dans la France industrielle et dans la France rurale, mais aussi au profit de la gauche, principalement dans les grandes villes (dont 3 à Paris sur les 9 qu’elle détenait). C’est dans la France de l’Ouest et les milieux urbains favorisés qu’elle a le mieux résisté.
LR et les DVD ont eux aussi bénéficié du barrage contre le RN à ce second tour. Ils ont ainsi pu conserver au total 60 sièges (LR et alliés : 51 ; DVD : 9) des 77 sièges (62 LR ; 12 LIOT ; 3 NI) qu’ils avaient dans l’Assemblée sortante. Leurs pertes ont été pour l’essentiel en faveur du RN.
En Corse, les nationalistes ont perdu l’un de leurs 3 sièges (Haute-Corse 2e) au profit d’un candidat LR antinationaliste qui a bénéficié du désistement du RN arrivé troisième à l’issue du premier tour. En Guadeloupe, les 4 sortants ont été réélus (2 DVC et 2 NFP). En Martinique, le NFP a gagné les 4 sièges, en en prenant 1 aux DVG. Le RN a obtenu pour la première fois un siège à La Réunion, celui d’un divers droite dans la 3e circonscription, le NFP conservant les 5 autres. En Guyane, les 2 sortants DVG ont été réélus. À Mayotte, le RN l’a emporté, là aussi pour la première fois, au second tour dans la 2e circonscription face à un LR sortant. Ensemble a conservé Saint-Barthélemy et Saint-Martin et un DVD a été réélu à Saint-Pierre-et-Miquelon. En Polynésie, les indépendantistes (NFP) qui détenaient les 3 sièges en ont perdu 2 au profit des autonomistes soutenus par Ensemble et LR. En Nouvelle-Calédonie, les anti-indépendantistes l’ont emporté dans la 1re circonscription et les indépendantistes dans la 2de avec Emmanuel Tjibaou, fils de Jean-Marie Tjibaou, leader assassiné en 1989. Chez les Français de l’étranger, la majorité a obtenu 10 des 11 sièges, conquérant celui de la 8e circonscription (Italie, Grèce, Turquie, Israël) en battant le sortant LR Meyer Habib, proche de Benjamin Netanyahou. Le NFP a conservé la 9e circonscription (Afrique du Nord).
Les personnalités et la composition des groupes
Sur les 19 membres du gouvernement candidats restant au second tour, 2 ont été battus : Stanislas Guerini (Fonction publique) et Sarah El Haïry (Jeunesse) ; 17 ont été élus ou réélus : Gabriel Attal (Premier ministre), Stéphane Séjourné (Affaires étrangères), Gérald Darmanin (Intérieur), Prisca Thevenot (porte-parole), Roland Lescure (Industrie), Marc Fesneau (Agriculture), Frédéric Valletoux (Santé), Marie Lebec (Relations avec le Parlement), Jean-Noël Barrot (Europe), Thomas Cazenave (Comptes publics), Aurore Bergé (Égalité entre les femmes et les hommes), Olivia Grégoire (Tourisme), Guillaume Kasbarian (Logement), Franck Riester (Commerce extérieur), Agnès Pannier-Runacher (Souveraineté alimentaire), Hervé Berville (Mer) et Marina Ferrari (Numérique).
On doit également noter, pour la majorité, les réélections de Yaël Braun-Pivet (présidente de l’Assemblée dissoute) et d’Élisabeth Borne (ancienne Première ministre), et, dans l’opposition, l’élection de l’ancien président de la République François Hollande (PS), du président de la région Auvergne-Rhône-Alpes Laurent Wauquiez (LR), de l’ancien ministre Aurélien Rousseau (Place publique) qui avait démissionné du gouvernement en décembre 2023 en protestation de l’adoption de la loi immigration, et les défaites des anciens candidats à l’élection présidentielle Nicolas Dupont-Aignan (DLF) et Jean Lassalle (Résistons !).
La composition des nouveaux groupes parlementaires en nombre de députés (total : 577) est la suivante : 193 pour le NFP (72 LFI ; 66 PS ; 38 Écologistes31 ; 17 PCF dont 8 élus d’outre-mer), 166 pour l’ancienne majorité (99 Ensemble ; 36 MoDem ; 31 Horizons), 142 RN et ciottistes (126 RN32 ; 16 À droite), 47 pour la Droite républicaine (ex-LR), 22 LIOT et 7 non-inscrits.
Les conséquences
À partir du 7 juillet au soir, les Français ont assisté à un spectacle politique sans précédent sous la Ve République. Le lendemain, le Premier ministre Gabriel Attal a présenté la démission de son gouvernement à Emmanuel Macron qui l’a refusée, puis acceptée le mardi 16, en lui demandant d’expédier les affaires courantes en attendant la formation d’un nouveau gouvernement.
Dès le soir du second tour, les leaders du NFP, Jean-Luc Mélenchon d’abord, Olivier Faure ensuite, ont proclamé la victoire de leur alliance et réclamé le pouvoir pour elle seule, tout en indiquant qu’ils n’avaient pas l’intention de négocier avec d’autres forces (alors qu’ils n’ont que 193 sièges sur 577) et que leur programme devait être appliqué dans son intégralité. Les leaders du NFP sont ensuite entrés en conciliabule dès le lundi 8 au soir pour désigner un Premier ministre, sans être capables de prendre leur décision avant le 23 juillet. Ils ont alors rendu publique la candidature de Lucie Castets33 pour Matignon, une heure avant une intervention télévisée d’Emmanuel Macron où celui-ci a indiqué que le gouvernement resterait en place jusqu’au 15 août et que les forces politiques du front républicain devaient se mettre d’accord sur un programme qui puisse rassembler une majorité à l’Assemblée, situation improbable au vu de la composition de l’Assemblée et du désordre qui y a régné pour l’attribution des postes.
LFI voulait pousser Emmanuel Macron à refuser la proposition du NFP afin de pouvoir provoquer des troubles dans la rue. Le PS cherchait un choix plus acceptable par l’Élysée afin de retrouver un statut de parti de gouvernement. Mais aucun des deux ne voulait prendre la responsabilité de rompre vis-à-vis de la base militante. Les Verts et les communistes étaient uniquement préoccupés de leur survie organisationnelle en cas de rupture de la coalition et de nouvelles élections dans un an34.
Parallèlement, les responsables de l’ancienne majorité ayant réitéré leur refus de tout gouvernement avec le RN ou LFI, de nombreux contacts ont été pris entre ceux-ci et LR pour former une coalition provisoire, même minoritaire, mais plus forte que la gauche. Ces tractations ont abouti à la réélection au troisième tour, le 18 juillet, de Yaël Braun-Pivet à la présidence de l’Assemblée face au candidat du NFP et à celui du RN. Le RN a ensuite été écarté de tout poste à responsabilité au sein de l’Assemblée et en particulier du bureau, contrairement à 2022 et en contradiction avec le règlement de l’Assemblée. Tous les postes au bureau ainsi que les présidences de commission et les postes de rapporteurs ont été répartis entre l’ensemble des autres groupes. Toutefois, LR, qui a fait des propositions programmatiques, a maintenu son refus de participer à une coalition gouvernementale.
Ces élections ont spectaculairement illustré la tripolarisation de la vie politique française entre un pôle de gauche radicale, un pôle central libéral-mondialisateur et un pôle conservateur-identitaire35. La constitution du front républicain entre la gauche et la majorité sortante a été le grand événement36, sans précédent, de ce second tour. Sa très large victoire contre le RN a manifesté la domination électorale des orientations idéologiques postnationales communes au pôle central libéral-mondialisateur et au pôle de la gauche radicale, domination qui est également massive au sein des élites économiques, culturelles, médiatiques, intellectuelles et consuméristes.
Au niveau de la domination idéologique et culturelle, le succès de ces élites est patent. La crise politique française est fondamentalement la conséquence de leurs échecs non moins patents en termes de politique économique et financière (budget de l’État constamment en déficit depuis 1973, déficit chronique du commerce extérieur, dette publique croissante) et de leur incapacité grandissante à assurer à la population des services publics fonctionnels (santé, Éducation nationale, police, justice). C’est cet échec qui a d’abord provoqué l’effondrement des partis de gouvernement de centre gauche (PS) et de centre droit (UMP-LR). L’élection d’Emmanuel Macron en 2017 avait soulevé l’espoir, maintenant déçu, d’une capacité nouvelle à dépasser ces échecs. Il n’en a rien été. Le développement depuis 2008 du pôle de gauche radicale, centré sur LFI, résulte principalement de la convergence de la frustration sociale des classes moyennes diplômées, auxquelles le système économique est incapable d’assurer des emplois salariés correspondant à leurs aspirations en termes de niveau de salaire (d’où leur ressentiment contre les « riches », le « 1 % »), et de la frustration économique des milieux populaires issus de l’immigration, qui s’exprime majoritairement en termes de lutte contre les discriminations. Le succès de ce front républicain ne pouvait aboutir qu’ à une Assemblée nationale sans majorité, tant les options des uns et des autres en termes de politique économique et sociale, mais aussi de politique migratoire et de sécurité sont incompatibles, particulièrement dans une situation où les finances publiques sont profondément dégradées.
Cette situation va encore accentuer la difficulté croissante pour le système politique français à prendre des décisions légitimes, comme dans la plupart des démocraties occidentales37. L’alliance électorale conclue entre des forces incapables de gouverner ensemble, le NFP et la majorité sortante, est une source majeure d’instabilité qui n’est pas sans évoquer les alliances entre le Parti radical et les socialistes sous la IIIe République, de 1902 à 1936.