La « protestantisation » de la culture catholique

Jean-Robert Pitte : La Planète catholique. Une géographie culturelle. (Tallandier, 2020, 477 pages.)

Le dernier ouvrage de Jean-Robert Pitte, éminent représentant de l’école française de géographie, est un mélange d’introduction à l’histoire, d’essai de géographie culturelle et d’apologie discrète du catholicisme, de tendance conservatrice modérée, un peu à la manière du Dictionnaire amoureux du catholicisme qu’avait publié Denis Tillinac en 2011, le tout en 400 pages d’une lecture d’autant plus agréable qu’elle est richement illustrée, notamment par tout un jeu de cartes, à la fois mondiales et européennes, très suggestives.

L’ouvrage n’est pas isolé. Il est frappant de voir, depuis quelques années, se multiplier les livres de ce genre, comme ceux de Mgr Rougé, L’Église n’a pas dit son dernier mot. Petit traité d’antidéfaitisme catholique (2014), des philosophes Jean-Luc Marion (Brève apologie pour un moment catholique, 2017) et Denis Moreau (Comment peut-on être catholique ?, 2018), de William J. Slattery (Comment les catholiques ont bâti une civilisation, 2020) ou de Pascal-Raphaël Ambrogi (Dictionnaire culturel du christianisme, 2021). Nul mystère à cela : c’est bien parce que, sous nos latitudes, le catholicisme est menacé, sinon de disparaître, du moins de devenir nettement minoritaire, que ses défenses et illustrations se multiplient.

Le catholicisme ne survivra, écrit l’auteur, que si ceux qui s’en réclament ont l’ardent désir de vivre l’Évangile intérieurement et dans leur vie sociale, même s’ils ne sont qu’une poignée.

(p. 394)
Que le problème soit ressenti avec une particulière acuité en France n’étonnera pas. Non seulement parce que le pays était, au xixe siècle encore, la première puissance catholique du monde et qu’il a connu dans ce domaine un décrochage spectaculaire depuis les années 1960, mais aussi parce qu’il a longtemps été considéré comme la « fille aînée de l’Église » (même si la formule ne date que du xixe), à qui Jean-Paul II, au début de son pontificat, pouvait encore demander ce qu’elle avait « fait des promesses de son baptême », question que le pape François n’aurait probablement plus l’idée de lui poser tant on sait désormais à quoi s’en tenir. De Grégoire IX, déclarant en 1239 à saint Louis que « la tribu de Juda était la figure anticipée du Royaume de France » (cité p.381), à Paul VI expliquant en 1964, lors du huitième centenaire de Notre-Dame de Paris, que la France « cuit le pain intellectuel de la chrétienté » — ce qu’elle a encore fait, pour une large part, lors du concile Vatican II (1962-1965) —, sa position intellectuelle et spirituelle à l’intérieur de la catholicité était sans pareille et ne contribuait pas peu à son rayonnement mondial. Les trois quarts des missionnaires catholiques dans le monde, à la veille de la guerre de 14, n’étaient-ils pas français ? Tout cela, qui date pourtant d’hier, paraît désormais bien lointain, tant les choses se sont accélérées dans les dernières décennies.

Dans cet ensemble de publications qui balisent cette prise de conscience capitale, l’ouvrage de Jean-Robert Pitte se distingue par plusieurs aspects remarquables.

D’abord, bien évidemment, par sa perspective de géographie culturelle. Il y est question de choses aussi diverses que la place des femmes, du mariage, de la sexualité, des pratiques funéraires (une carte de la diffusion en Europe de la crémation serait très bien entrée dans la démonstration), du plaisir (de la bonne chère en particulier et notamment du vin, dont l’auteur est un spécialiste), du rapport au politique, à l’argent, au capitalisme, à la banque, à la nature, à l’écologie, à la science, aux paysages, à l’art, à l’aménagement intérieur des espaces domestiques, etc. Dans tous ces domaines, le catholicisme a engendré dans la longue durée des formes et des styles spécifiques, enracinés dans des espaces que délimitent des frontières, même s’il y a des zones mixtes et des échanges. En ce sens, il est encore légitime de parler de « pays protestants » ou « catholiques », même si, en Europe de l’Ouest, ces anciennes majorités consécratoires relèvent désormais plus de l’histoire que de la sociologie.

Car c’est une autre des caractéristiques de l’ouvrage que d’être assez crânement, sans souci des modes intellectuelles (géographie comprise), un ouvrage qu’on pourrait dire « wébérien », centré sur la différence entre protestantisme et catholicisme, notamment en Europe, et ses effets culturels. Passons sur la belle carte du « croissant huguenot » français au xvie siècle qui rappelle à quel point (comme Pierre Chaunu l’avait montré en son temps à travers sa notion de « frontière de catholicité ») la carte du protestantisme et des réactions qu’il a suscitées est une des matrices de la fameuse carte de la pratique catholique dans la France rurale, dite « carte Boulard », dont François Furet disait qu’elle était l’une des plus énigmatiques et les plus explicatives de l’histoire de France.

On connaît la thèse, aussi fameuse que discutée, de Max Weber sur les origines protestantes du capitalisme, à chercher quelque part, selon lui, du côté de la prédestination calviniste. Quoi qu’on pense de l’explication, cette frontière religieuse capitale entre catholicisme et protestantisme, ici abordée à plusieurs échelles, mondiale, européenne, nationale (à travers le cas suisse notamment), retrouve toute son actualité et sa capacité explicative, moyennant quelques déplacements décisifs.

Car de Max Weber à nous, évidemment, les choses ont beaucoup changé, tant sur le plan religieux que social. Mais c’est tout l’intérêt du raisonnement en termes de culture que donner à la thèse des prolongations d’existence inattendues. On sait que la culture religieuse peut survivre provisoirement à l’extinction (totale ou partielle) des croyances, des pratiques et des comportements qui l’ont engendrée et qui l’entretiennent. Il y a moyen, en ce sens, de continuer à être protestant ou catholique là où, subjectivement, les marqueurs confessionnels de cette identité ont disparu. Toute la question est de savoir combien de temps, a fortiori dans un monde où les fidèles de plein exercice ne sont plus suffisamment nombreux pour continuer à entretenir pour les autres le service public de la transcendance.

Mais ce n’est pas tout, comme le montre bien la nature même des indices qui, sur les cartes de Jean-Robert Pitte, donnent à voir, à l’échelle mondiale ou européenne, la persistance de cette frontière : le « bonheur » (« On ne vous a pas promis le bonheur », disait Paul Claudel), la consommation, le mariage homosexuel, le droit à l’avortement, la gestation pour autrui, le taux de natalité, la contraception, le suicide, la peine de mort, la laïcité, les pistes cyclables, les espaces protégés, etc. C’est en un sens très élargi qu’il faut entendre la notion de culture religieuse de manière à englober les phénomènes de décomposition post-religieuse des anciennes identités confessionnelles (qu’elles soient catholiques ou protestantes), lesquelles conservent, dans le mouvement même d’en sortir, des spécificités dans le rythme et les modalités.

Mutatis mutandis, on a un peu l’impression, de Weber à nous, qu’on est passé d’un système d’oppositions dans l’espace à un système d’échelonnement dans le temps de cette différence, les pays « catholiques » ayant surtout désormais un temps de retard (variable) dans l’adoption des principaux marqueurs de la modernité pour lesquels leurs homologues « protestants » font office de pionniers. La prise en compte de la vitalité actuelle des courants du protestantisme évangélique aurait peut-être changé un peu la perspective. Quoi qu’il en soit, l’auteur conclut sur la « protestantisation » tendancielle du catholicisme contemporain (p. 394), comme pour intégrer sur la fin, dans sa problématique wébérienne ou néo-wébérienne, une dose d’intransigeance catholique à la manière du xixe siècle, laquelle, en ces temps préoecuméniques, ne doutait pas que le protestantisme eût joué un rôle capital dans la genèse de la modernité occidentale.

Jean-Robert Pitte : La Planète catholique. Une géographie culturelle. (Tallandier, 2020, 477 pages.) Le dernier ouvrage de Jean-Robert Pitte, éminent représentant de l’école française de géographie, est un mélange d’introduction à l’histoire, d’essai de géographie culturelle et d’apologie discrète du catholicisme, de tendance conservatrice modérée, un peu à la manière du Dictionnaire amoureux du catholicisme qu’avait publié Denis Tillinac en 2

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Guillaume Cuchet

Guillaume Cuchet

Professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Est Créteil (UPEC), travaille sur l’histoire religieuse occidentale contemporaine. Il a notamment publié Comment notre monde a cessé d’être chrétien (Seuil, 2018) et, dernièrement, Une autre histoire du sentiment religieux au xixe siècle (Le Cerf, 2020).