La banalisation de la Chine

« On écrit moins sur la Chine » affirme Paul Bady dans le numéro 18 de Commentaire (Printemps 1982). Et cela est vrai, notamment pour les récits de vulgarisation qui, il y a quelque dix ans, se vendaient très bien1.

Reste à savoir pourquoi. Il n’est pas sans intérêt, en effet, de comprendre pourquoi la fébrilité et la passion des écrits d’il y a quelques années ont fait place à un certain silence. Cela conduit à mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Chine.

J’ai eu la chance de vivre à Pékin de 1980 à 1982 et pense pouvoir, à la lumière des événements dont j’ai été le spectateur, proposer une réponse à ce pourquoi. Le début des années quatre-vingts semble être, en effet, un période charnière dans l’histoire de la Chine moderne, charnière entre une Chine épique et une Chine banalisée. Ce rapide passage est symbolisé à mes yeux par deux événements. Décembre 1980 : procès de la « bande des quatre ». Avril 1982 : ouverture à Pékin de l’hôtel de grand luxe « Jianguo ». Si le premier de ces événements a retenu l’attention du monde entier, le deuxième est significativement passé inaperçu à l’étranger alors que son importance symbolique est grande. Pour la première fois depuis 1949, un groupe hôtelier international2 implantait en Chine un palace à la mode de Hong Kong.

Cet article examine brièvement les principaux traits de ce que l’on peut d’ores et déjà appeler la banalisation de la Chine.

 

Banalisation touristique et journalistique

Depuis 1980 le tourisme international a découvert une nouvelle destination. Le rétablissement complet des relations diplomatiques entre la Chine et les États-Unis, en 1978, a ouvert la porte à un flot de touristes américains. Voici les statistiques fournies par l’agence officielle et obligatoire, la Luxingshe ; 1978 : 124 000 touristes ; 1979 : 163 000 ; 1980 : 218 000 ; 1981 : 268 000 ; 1982 : 370 0003. Ces chiffres ne comprennent pas ceux qui sont venus individuellement, avec des visas spéciaux, ni, bien sûr, les Chinois d’outremer.

Pékin souffrant d’une pénurie de chambres d’hôtel (une moitié étant utilisée comme bureaux permanents de sociétés étrangères), c’est toute la Chine qui a été progressivement ouverte aux touristes, y compris des régions autrefois inaccessibles, telles le Tibet et le Xinjiang. Depuis l’été 1982, il est possible de se rendre dans vingt-neuf grandes villes sans autorisation préalable. Le tourisme individuel devient possible et serait désormais encouragé. La seule province encore interdite semble être le Qinghai, au cœur de l’ouest chinois, plus sans doute pour son manque d’infrastructure que pour d’autres raisons.

Cet afflux touristique n’a pas été sans problèmes, compte tenu de la rusticité de la plupart des hôtels et des services offerts. On peut même se demander si l’image, en général très favorable, que les touristes ont de la Chine avant leur arrivée ne se détériore pas fortement à la suite d’un séjour de trois semaines dans ce pays, séjour par ailleurs très onéreux et pendant lequel, en général, ils ne voient que peu de choses. Un vice-premier ministre avait d’ailleurs parfaitement pressenti le risque encouru lorsqu’à l’automne 1981 il annonça, à la stupéfaction des observateurs, que les visiteurs et touristes ne devaient en aucun cas être exploités. Malgré le risque de détérioration de l’image de marque de la Chine et de contamination idéologique, il est peu probable que le gouvernement chinois renonce aux devises apportées par le tourisme qui seraient passées de 260 millions de dollars en 1978 à 780 millions en 1981.

Le flot des touristes s’est accru de celui des journalistes de passage et du renforcement du nombre de correspondants des grands journaux étrangers. Ceux-ci obtiennent maintenant assez facilement un visa tant pour venir en Chine, notamment à l’occasion d’une manifestation spéciale, que pour voyager à l’intérieur du pays. Un grand reporter a même obtenu (par hasard ?) de se rendre dans une région de minorités qu’il décrivait en révolte dix ans plus tôt4.

Symbole de cette double banalisation : la publication depuis juin 1981 du China Daily, un quotidien de langue anglaise en principe réservé aux étrangers mais aussi disponible dans les unités, entre autres « pour étudier l’anglais ».

 

Banalisation économique et commerciale

Bien que le rêve d’un marché d’un milliard de consommateurs se soit presque totalement évanoui chez les hommes d’affaires, ceux-ci continuent à venir en Chine avec la bénédiction du gouvernement chinois. La charnière 1980-1982 a été marquée par l’implantation d’une quinzaine de grandes banques internationales qui, bien qu’elles n’aient presqu’aucune affaire à traiter, n’en ont pas moins ouvert de luxueux bureaux à Pékin, Shangai et Canton. La Chine prend sa place sur la carte bancaire mondiale. Elle adhère d’ailleurs au F.M.I. depuis 1980.

Un appareil législatif (loi sur les bénéfices des sociétés étrangères) et statistique (bilan de la Banque de Chine, recensement…) commence à être disponible et fiable.

Depuis 1980, environ quatre-cent cinquante sociétés à capitaux mixtes (joint venture) ont été créées en Chine. Le gouvernement possède au minimum 51 % du capital et la société lui revient au plus tard au bout d’une dizaine d’années. Plus des deux-tiers de ces sociétés ont été fondées par des Chinois d’outre-mer. C’est pour la République populaire une façon d’acquérir graduellement des compétences techniques en ne fournissant qu’un minimum d’investissement, les 51 % étant souvent constitués de terrains, bâtiments et main-d’œuvre surévalués.

Bien que cette formule n’ait pas encore rencontré le succès qu’espérait le gouvernement chinois, il est probable qu’ainsi se déroulera de plus en plus le commerce avec la Chine. En conséquence, l’organe hypertrophié qu’était devenu la Foire de Canton perd de son importance. Son trentième anniversaire en 1981 marque son déclin. Simultanément on assiste depuis 1980 à la mise en place accélérée de quatre « zones économiques spéciales » dans le sud du pays : à Shenzhen (près de Hong Kong), à Zhuhai (près de Macao) à Shantou (dans le Guang dong) et à Xiamen (dans le Fujian). Il est même question d’une zone à Shanghai en face des anciennes concessions ! Dans ces zones s’installent des sociétés à capitaux mixtes, des entreprises de main-d’œuvre ou gourmandes d’espace. Encore un symbole de la banalisation touristico-économique : le Club Méditerranée a réservé un terrain à Shenzhen.

Le lancement de la politique de réajustement économique à la mi-79 fut l’occasion de reconnaître l’existence en Chine de l’inflation et du chômage. Les chiffres donnés à ce propos sont fort probablement très en dessous de la vérité.

Il semble qu’un double déficit (budgétaire et du commerce extérieur) soit maintenant accepté, comme dans tant d’autres pays, pour assurer le développement économique. C’est tout au moins ce qui résulte du plan quinquénal 81-85 dévoilé à la fin de 1982. Malgré une certaine réussite du réajustement, on s’aperçoit qu’en ce début des années quatre-vingts la crise affecte aussi l’Empire du Milieu.

 

Banalisation politique et sociale

La Chine qui, après sa rupture avec l’Union soviétique en 1960, entamait une période d’isolation exceptionnelle, penche depuis quelques années de plus en plus vers l’Occident. À tel point, d’ailleurs, qu’elle cherche aujourd’hui à ré-équilibrer sa politique étrangère en renouant avec l’Union soviétique et le Tiers monde, remplaçant au poste de ministre des affaires étrangères un spécialiste des Etats-Unis (Huang Hua) par un spécialiste des pays de l’Est (Wu Xueqian).

Cet attrait de l’Occident s’est traduit de la façon la plus évidente par l’envoi massif, depuis 1979, d’étudiants et de missions en Europe de l’Ouest, en Amérique du Nord et au Japon. Ces cohortes, bien qu’aujourdhui décroissantes, ont contribué à faire pénétrer et connaître la Chine dans les milieux universitaire et industriel international qui, à leur tour, pénètrent en Chine.

L’adhésion à la Banque mondiale en 1980 et l’acceptation du premier prêt de cet organisme en 1981, justement pour améliorer l’enseignement universitaire, marque l’entrée prudente de la Chine dans les circuits habituels de l’aide internationale. De même la F. A.O. a accordé en 1981 un premier prêt pour des projets agricoles dans le Gansu et le Ningxia. Pékin remplacerait bientôt Taipei à la Banque asiatique de développement.

Aux yeux des chancelleries occidentales, les coopérations bilatérales avec la Chine sont pour l’essentiel à sens unique, sauf dans quelques domaines restreints (agriculture, certains secteurs médicaux, démographie…). Le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement), politiquement moins exigeant, déborde d’activités en Chine. Ce pays prend, sinon l’âme, du moins l’allure d’un pays du Tiers Monde. Et les diplomates en poste à Pékin sont les premiers à en faire les frais au sens propre5.

L’originalité politique de la République populaire s’amenuise. La théorie de la « guerre populaire », selon laquelle on laisserait l’ennemi s’enliser dans l’immensité du territoire chinois, serait en voie d’abandon, au bénéfice d’une résistance sur les frontières à l’aide d’armes atomiques tactiques.

La célèbre formule du « bol de fer » qui garantissait l’emploi quoiqu’il arrive, est battue en brèche. Depuis quelque temps à Pékin, tous les nouveaux employés des entreprises collectives ou de l’État sont recrutés sur contrats à durée limitée, sans garantie de salaire si l’entreprise fait faillite. Cela incite bien sûr les travailleurs à être productifs.

De même, l’organisation des campagnes en communes populaires est en voie de disparition. Les inondations et la sécheresse des étés 80 et 81, en particulier dans le Sichuan et le Shansi, ont été l’occasion d’un début de redistribution des terres aux familles rurales, baptisé « système de responsabilité » et maintenant étendu à tout le pays. Le paysan enrichi est devenu un modèle social avec la bénédiction de la nouvelle constitution adoptée en novembre 1982.

Les commerces familiaux, les marchés libres et les petites entreprises privées refleurissent dans les villes, quoique sous contrôle étroit des autorités. Quelques supermarchés ont été ouverts à Pékin et la Banque de Chine consent maintenant des crédits à la consommation et au logement. « Enrichissez-vous » semble être le nouveau mot d’ordre, surtout dans le sud du pays.

Avec l’accélération de la production locale de récepteurs de télévision (de 280 000 en 1977 à 5 millions en 1981), les Chinois découvrent aussi les joies du petit écran, y compris la publicité. Près de 400 millions d’entre eux auraient accès à un récepteur, surtout dans les villes. Un nouveau ministère de la radio et de la télévision a été créé en avril 82 pour contrôler ce phénomène dont l’ampleur est unique.

Même le sport, autrefois dédié à « l’amitié d’abord, la compétition ensuite », devient avec l’émergence de la Chine sur la scène sportive mondiale6 un enjeu politique pour le gouvernement chinois comme pour les gouvernements d’autres pays. Et voilà que des athlètes chinois passent à l’Ouest.

 

L’exemple de la politique scientifique

Parallèlement au réajustement économique, le début des années 80 a été marqué par ce que l’on peut appeler un réajustement de la politique scientifique qui rend les structures de la science chinoise plus conformes à celles d’autres pays. Ce réajustement, annoncé à mots couverts dans un article du quotidien Clarté en date du 18 janvier 1981, s’est déroulé suivant trois directions.

Tout d’abord, les objectifs scientifiques globaux et tous azimuts formulés, en 1978, dans le « programme de huit ans » sont fortement réajustés. Cela est bien évidemment dû aux réductions budgétaires imposées par le réajustement économique, mais cela correspond aussi à une nouvelle conception plus pragmatique selon laquelle la recherche chinoise doit s’appliquer avant tout au développement de l’agriculture et de l’industrie, c’est-à-dire aux objectifs économiques du pays et non plus seulement à des objectifs idéologiques (par exemple, rattraper l’Occident).

Deuxièmement, l’Académie des sciences, principale organisation scientifique chinoise, voit ses structures profondément réformées en avril 1981. Ses dirigeants sont rajeunis et presque tous les postes de responsabilité sont confiés à des scientifiques. Les fonctions de président de l’Académie et de ministre chargé de la Commission d’État pour les Sciences et techniques deviennent distinctes.

Cette réforme s’est poursuivie, au niveau local, par la reconnaissance de la pleine responsabilité scientifique des directeurs d’instituts de recherche7 et par une réforme partielle du financement de la recherche dans ces instituts, en particulier par l’utilisation de plus en plus courante de contrats de recherches. Un « Fond scientifique national » est disponible depuis 1982 pour financer des projets de recherches originaux présentés par des groupes de chercheurs et susceptibles d’applications rapides. On retrouve des structures et procédures familières dans la plupart des grandes nations scientifiques.

Enfin, la mise en place, depuis l’été 1981, de cycles d’études supérieures aboutissant à ce que nous appellerions une maîtrise ou un doctorat, a été l’occasion pour les instituts de recherche habilités à délivrer ces diplômes de changer le mode de recrutement de leurs chercheurs. Jusqu’alors, ce recrutement s’effectuait par affectation d’office d’étudiants diplômés après quatre années d’études à l’université. Il se fera dorénavant de plus en plus par concours organisés par les instituts de recherche eux-mêmes. C’est en effet ainsi que seront sélectionnés les candidats à une maîtrise ou à un doctorat, candidats dont l’immense majorité deviendra chercheur-aspirant dans l’institut en question au terme de leurs études. Ce mode de recrutement-sélection devrait doter la Chine de chercheurs jeunes et très qualifiés qui manqueront toutefois de « mobilité ».

On voit que dans le domaine bien spécifique de la politique scientifique, comme dans d’autres examinés plus haut, le début des années 80 est une charnière importante.

À l’ère de la conscience planétaire, tout semble donc bien indiquer que la période 80-82 marque la fin de la grande originalité de la République populaire. Il faut se demander si cette banalisation, apparemment trop avancée pour être réversible, est voulue par le gouvernement chinois à la suite du long cavalier seul des années soixante et soixante-dix, ou bien plutôt si ce n’est que l’effet d’un miroir dans lequel nous nous regardons, la Chine ne nous faisant plus peur.

Notes et références

  1. Quand la Chine s’éveillera… d’Alain Peyrefitte date de 1973. Il serait intéressant de connaître les ventes du récent album de Han Suyin, Chine : la terre, l’eau et les hommes (1981).

  2. Le groupe Peninsula.

  3. La Chine en construction, vol. XXXI, n° 8, août 1982, p. 2.

  4. « Tibet : Pékin lâche la bride », L’Express, 7 janvier 1983, page 45-47.

  5. Les loyers des appartements diplomatiques (obligatoires) ont été augmentés de 250 % en juillet 1981

  6. J.-L. Chappelet, « L’émergence d’un géant sportif », in La Revue Olympique 174, avril 1982, page 175-178.

  7. Dépêche de l’agence Xinhua du 24 novembre 1981.

     

    Crédits illustration : Wikipédia.

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