Jeunesse de Pierre Nora

Pierre Nora : Jeunesse. (Gallimard, 2021, 238 pages.)

« J’appelle raisonnable celui qui ne s’efforce pas de l’être. » Cette définition que donne Anatole France, en 1919, dans Le Petit Pierre, troisième livraison de ses souvenirs d’enfance, pourrait heureusement valoir, un siècle plus tard, pour un autre petit Pierre –, c’est ainsi qu’on l’appela longtemps, Pierre Nora –, dont les initiales sont au demeurant les mêmes que celles de Pierre Nozière. Elle fait rétrospectivement écho au diagnostic que le docteur Gaston Nora1, à la fin de sa vie, posa sur le cas de son plus jeune fils, au cours d’une promenade dont ce dernier conserva la mémoire avec bonheur : « Somme toute, tu n’as jamais rien fait comme les autres. » « Fou s’épargnant qui se croit sage », dirait autrement Aragon dont, réfugié dans le Vercors pendant l’Occupation, le garçonnet se récitait des vers qu’il n’a jamais oubliés.

De fait, Pierre Nora, et c’est ce qui fait l’originalité de sa démarche, a voulu montrer que son existence, jusqu’à la maturité et même encore par la suite, n’a pas suivi une trajectoire ordonnée selon la raison et la nécessité, et qu’elle fut, au fond, une uchronie qui, parmi d’autres possibles, s’est réalisée. « Dis, qu’as-tu fait, Pierre que voilà, de ta jeunesse ? » À l’en croire, il n’en a rien fait ; c’est elle qui l’a fait ce qu’il est devenu. De la prime enfance rue La Boétie au sein d’une famille de la bourgeoisie parisienne, israélite et républicaine – c’est alors tout un – jusqu’à la consécration du Quai de Conti, la via recta pouvait cependant paraître dessinée, voire prédestinée pour un sujet doué et bien entouré. Mais l’histoire, déjà, en décidait autrement : ce fut la guerre à neuf ans. La scène primitive s’est jouée à Hendaye, une nuit orageuse du printemps 1940, lorsque la mère et ses quatre enfants en partance pour les États-Unis via l’Espagne et bloqués à la frontière à une heure près choisirent, à tous risques, de ne pas se séparer durant toute la guerre, dont ils revinrent indemnes, du moins aux yeux du monde, car l’enfant en conserva des marques ineffaçables. De cet incident qui doit tout à une circonstance tragique, le reste, selon le mémorialiste, a découlé.

« Je n’ai commencé d’avoir des souvenirs que très tard », écrit Renan en tête du deuxième chapitre de ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, publiés dans sa soixantième année. Jusque-là, ses travaux et préoccupations multiples ne lui avaient « pas laissé un quart d’heure pour regarder en arrière ». C’est pourquoi les six chapitres composant son livre sont autant d’épisodes successifs ayant déterminé le cours de sa vie, sans souci d’en dérouler le fil continu. Pierre Nora procède à l’avenant, en huit chapitres juxtaposés, où « Mon histoire juive », celle d’un Français juif dont le judaïsme est affaire d’histoire et de mémoire et non de culture ou d’appartenance communautaire, tiendrait la place du « Séminaire d’Issy ». En revanche, ses souvenirs, s’ils sont eux aussi tardivement consignés, n’ont cessé de l’habiter dès les moments où ils se sont formés. C’est qu’ils s’enracinent et s’articulent dans et avec sa famille, cette « cellule souche » dont le chapitre correspondant occupe le quart du livre et qui, ailleurs, revient en toute occasion, au point que le lecteur a le sentiment de tourner, non sans indiscrétion quelquefois, les pages d’un impressionnant livret de famille. Au centre, ou plutôt au firmament, l’aîné, Simon, éclipsant Jean, son cadet de deux ans, médecin et homme de cœur et de talent qui méritait, dans le dispositif du clan, un meilleur sort. Longtemps, et parfois aujourd’hui encore, la notice biographique de Pierre Nora l’a désigné, dès la première ligne, comme « frère de Simon Nora, inspecteur général des Finances, haut-fonctionnaire », etc., auréolé de sa magnifique Résistance, étoile du mendésisme, auteur d’un rapport visionnaire sur l’informatisation dont, avec une grande générosité, il étendit le crédit à Alain Minc, duquel rien n’est jamais venu par la suite pour le confirmer. Simon, le grand frère protecteur, pouvait prétendre et devait atteindre à tout, il n’y parvint pas et fut sublimé, « Seigneur » qu’il était, par ses échecs mêmes qui attestaient de sa probité et de sa liberté. Ces promesses pour partie non tenues, il appartint au benjamin, par un autre chemin, de les accomplir : suivant la lettre de l’Évangile, Simon, mort en 2006, se prolongea et se magnifia en Pierre. Cette famille dont le génome paraît être l’excellence, d’où la banalité est impérativement proscrite, peut aussi exhaler, par sa chaleur même et son entre-soi, des vapeurs toxiques. Les femmes, reconnaît très franchement Pierre Nora, y furent principalement exposées, par ce qu’il nomme un « machisme d’amour » : Julie Lehman, la mère cantonnée dans l’ombre, Jacqueline, la sœur magnifique sacrifiée aux mœurs du temps et du milieu et frappée par de terribles déchirures, aussi Micha, la servante au grand cœur qui, cinquante ans durant, ne vécut que pour ses patrons. Certains des lecteurs et lectrices qui sont nés dans la première moitié du siècle dernier se reconnaîtront aisément dans ce tableau qu’il serait prématuré de renvoyer à un autre âge.

Cette vocation d’excellence devait avoir un autre contrecoup. Pour n’avoir pas été en mesure, mentalement et presque nerveusement, de satisfaire à la liturgie du concours d’entrée à Normale Sup, alors que le résultat lui était promis, Pierre Nora trouva dans un triple échec, sort ordinaire de 90 % des khâgneux, matière à un ressentiment durable, puisqu’il nourrit tout un chapitre, qu’il réinterpréta en élection à rebours : ce qui fut éprouvé comme un revers fut transformé en coup gagnant. Échappant au prétendu équarrissage intellectuel qu’imposerait une scolarité en forme de lit de Procuste, comme si René Rémond, Jean d’Ormesson et Jacques Le Goff, Michel Foucault et Bernard Guenée, que Pierre Nora a bien connus et édités, étaient configurés au même moule, le jeune homme put ainsi s’engager, non sans hésitation, sur les chemins de la liberté, que lui signalait un hapax, Jean-François Revel, normalien hors de toutes les séries2. Peut-être cet accident de parcours, qui bientôt n’en fut plus un, lui a-t-il valu d’éviter le détour par le Parti communiste, alors fortement implanté Rue d’Ulm. L’influence de son frère Simon, très tôt éclairé, pesa sans doute plus lourd, et des universitaires non contaminés par l’École, comme François Furet et Jacques Ozouf, n’en furent pas indemnes. Là encore, que l’accès à l’ENS ait fait figure d’un enjeu quasi existentiel dessine les contours évanouis d’un monde que, heureusement ou non, nous avons perdu.

C’est mesurer aussi le puissant effet de génération suscité, y compris dans les portraits et anecdotes dont il est riche et qu’on laisse au lecteur le plaisir de savourer, par ce petit livre sans prétention, rédigé sur le ton qui convient à la mise à distance de soi. La guerre d’Algérie, comme pour bien d’autres, y occupe une place déterminante, en ce qu’elle ouvrit le jeune professeur du lycée Lamoricière, à Oran en 1958-1960, à un autre monde, le vrai, et contribua à le diriger vers l’histoire du temps présent3. On ne manquera pas de se reporter, en lisant Jeunesse, à Historien public4, dont le premier est comme la doublure intérieure du second. Ainsi se vérifie la prédiction de Michelet, affirmant en 1864 qu’« il sera indispensable de connaître ma vie intérieure, pour compléter l’historien par l’homme intérieur ». Pierre Nora s’est engagé sur ce chemin, peut-être dans l’esprit même d’Ernest Lavisse, parangon du normalien avec lequel il est entré dans l’histoire savante5, et qui écrivait en 1912, à la dernière ligne de ses Souvenirs : « Les sentiments de ma jeunesse, intacts et vaillants, me commandent l’espérance. » Une espérance qu’incarne aujourd’hui, pour Pierre Nora, la jeunesse de son fils Elphège, auquel le livre est dédié.

Pierre Nora : Jeunesse. (Gallimard, 2021, 238 pages.) « J’appelle raisonnable celui qui ne s’efforce pas de l’être. » Cette définition que donne Anatole France, en 1919, dans Le Petit Pierre, troisième livraison de ses souvenirs d’enfance, pourrait heureusement valoir, un siècle plus tard, pour un autre petit Pierre –, c’est ainsi qu’on l’appela longtemps, Pierre Nora –, dont les initiales sont au demeurant les mêmes que celles de Pierre No

La suite est réservée aux abonnés ayant un abonnement numérique...

Continuez à lire votre article en vous abonnant ou en achetant l'article.

S'abonner
Je suis abonné ou j'ai déjà acheté l'article
Laurent Theis

Laurent Theis

Ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé d’histoire. Il a notamment publié François Guizot (Fayard, 2008) et établi une nouvelle édition d’œuvres de Mme de Staël (La Passion de  la liberté, Robert Laffont, « Bouquins », 2017).