Introduction à l’hommage à Aron

Comme nos lecteurs savent, quarante-deux ans ont passé depuis que Raymond Aron nous a quittés. Chaque hiver, nous célébrons sa mémoire puisque c’est autour de lui que Commentaire s’est créée.

On trouvera dans ce numéro deux textes : l’un le concerne, il est l’auteur de l’autre.

Fabrice Bouthillon propose une analyse d’un article bien connu d’Aron, « L’ombre des Bonaparte », publié dans La France libre en 1943. L’interprétation qu’il propose entraînera, espérons-le, de fructueuses discussions historiques sur les deux régimes impériaux français et sur ceux regroupés sous le terme de « fascisme ».

Précède un article d’Aron écrit à Berlin en décembre 1932 et début janvier 1933. On nous permettra quelques précisions qui faciliteront sa lecture.

D’abord la chronologie. Le 13 mars 1932, le maréchal Hindenburg est réélu président de la République allemande, en obtenant 18 651 497 suffrages contre Hitler (11 300 000) et le communiste Thälmann (4 983 341). Le 30 mai 1932, le Chancelier Brüning démissionne et, le 31 mai, Franz von Papen forme un gouvernement seulement responsable devant le pouvoir exécutif, le « gouvernement des barons », avec von Neurath aux Affaires étrangères et von Schleicher à la Défense. Brüning avait refusé et les nationaux-socialistes en étaient exclus.

Le 16 juin, ce gouvernement annule une décision, prise par Brüning en avril, qui bannissait les SA (sections d’assaut des nazis). Il en résulte des désordres et des combats de rue. Il en résulte aussi un coup d’État en Prusse. Von Papen révoque le gouvernement socialiste local et proclame la loi martiale dans le Brandebourg et à Berlin. Le Reichstag avait été dissous le 4 juin et les élections législatives sont organisées le 31 juillet. Les nationaux-socialistes remportent 230 sièges, les socialistes 133, le centre 97 et les communistes 89. Comme communistes et nationaux-socialistes ne veulent pas entrer dans une coalition, aucune majorité n’est possible. Le 12 septembre, le Reichstag est à nouveau dissous. De nouvelles élections, le 6 novembre, changent faiblement la donne, les communistes gagnant quelques sièges et les nationaux-socialistes en perdant autant.

Le 17 novembre, von Papen démissionne. Le 24 novembre, Hitler refuse la Chancellerie ; il demande les pleins pouvoirs et Hindenburg les lui refuse. C’est le général von Schleicher qui forme le gouvernement. Il démissionne le 28 janvier 1933 parce qu’il ne parvient pas à concilier le centre et la gauche et que Hindenburg rejette la possibilité d’une nouvelle dissolution. L’article d’Aron était écrit.

Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler est appelé à la Chancellerie et von Papen devient vice-Chancelier. La suite est connue mais, comme dirait Aron, il ne faut pas céder à « l’illusion rétrospective de nécessité » : bien d’autres évolutions auraient été possibles en 1932 et 1933.

Venons-en à l’article. Aron en parle dans ses Mémoires, page 102 : « Je connaissais Emmanuel Mounier [ils avaient passé l’agrégation de philosophie la même année], j’ai lu Esprit de temps à autre sans en tirer beaucoup de profit. Je n’y publiai, d’après mes souvenirs, qu’un seul article intitulé « Lettre ouverte d’un jeune Français à l’Allemagne ». Daté de janvier 1933, écrit avant l’arrivée au pouvoir de Hitler, il dévoile mes sentiments à la fin de mon séjour en Allemagne (…). Je développais la thèse que l’Allemagne allait être gouvernée par les partis de droite, que les dialogues sur les cultures contraires des deux peuples (l’ordre contre le dynamisme, la raison contre la ferveur) n’avaient plus de sens, que l’invocation aux idéaux, aux principes moraux, était devenue hypocrisie d’un côté et de l’autre. Il ne restait plus d’autres chances que des accords d’intérêt entre des grandes puissances. »

Il ne faut pas considérer ce texte comme le plus important des articles écrits dans les années 1930 par Aron sur l’Allemagne. Il est un parmi d’autres. Je renvoie donc au chapitre III de ses Mémoires, dans lequel il les cite et les commente tous.

Celui-ci est particulier pour nous parce que, dans les « cartons Aron » conservés dans les bureaux de la revue, il figure annoté par lui. Pourquoi est-il ainsi dans nos archives ? Je ne sais plus. Soit Aron me l’a donné quand il rédigeait ses Mémoires et qu’il me les faisait lire chapitre après chapitre, soit plus vraisemblablement il me vient de Suzanne Aron, quand j’ai préparé le gros volume sur Aron que Commentaire a publié en février 1985.

Nos lecteurs liront donc ce texte avec les indications ajoutées par Aron en marge pour souligner l’importance à ses yeux de tel ou tel passage. Nous avons incorporé ses corrections de forme et placé en tête la phrase manuscrite ajoutée par lui en haut de la première page : « La défaite de la gauche. Nous aurons à traiter avec la droite. » Nous avons sous-titré et ajouté des notes pour préciser les interventions manuscrites d’Aron et éclairer quelques allusions, plus familières il y a un siècle qu’aujourd’hui.

Voici la référence exacte de l’article paru dans Esprit et de sa traduction en allemand : Raymond Aron, « Lettre ouverte d’un jeune Français à l’Allemagne », Esprit, vol. 1, no 5 (1er février 1933), p. 735-743. En allemand, in J. Stark, Raymond Aron : Über Deutschland und den Nationalsozialismus, Opladen, Leske und Budrich, 1993, p. 126-135.

Jean-Claude Casanova

Jean-Claude Casanova

Directeur de Commentaire.