Drieu inédit

Pierre Drieu La Rochelle : L’Homme à cheval. (Nouvelle édition complétée, Gallimard, 2021, 316 pages) ; Jouer Dantzig sur un match de football. Carnets intimes 1909-1942. (Gallimard, 2021, 244 pages.)

Grâce à Julien Hervier, l’incontestable spécialiste de Drieu, le chasseur d’inédits, l’éditeur de son Journal, de sa correspondance, de ses Textes politiques, deux pierres nouvelles sont aujourd’hui apportées à l’édifice : des inédits, encore, Jouer Dantzig sur un match de football. Carnets intimes 1909-1942, dont le titre, tiré du texte lui-même, me laisse sceptique – et surtout une édition nouvelle de L’Homme à cheval, scandaleusement absent de la Pléiade insatisfaisante parue en 2012, et à laquelle Julien Hervier avait participé uniquement par une impeccable chronologie.

Comme je l’avais écrit dans ces pages il y maintenant neuf ans, l’œuvre romanesque de Drieu constitue un tout indissociable : chaque roman, qui en lui-même n’est jamais parfait, est une tentative de plus en plus précise pour cerner la vérité de l’homme Drieu, un autoportrait fragmenté qui se complète et se « défloute » peu à peu. L’édition de la Pléiade s’était bornée aux textes les plus « célèbres » – Le Feu follet qui doit son succès à Maurice Ronet et à Louis Malle, La Comédie de Charleroi, Rêveuse bourgeoisie, Gilles, évidemment, et l’inachevé Mémoires de Dirk Raspe. Mais il y manquait, de façon aberrante, les premiers « autoportraits en séducteur » – L’Homme couvert de femmes, Drôle de voyage –, les « autoportraits biaisés », dans lesquels on voyait Drieu tenté par l’action – Une femme à sa fenêtre, l’extraordinaire Béloukia, qui n’est pas sans rapport, ne fût-ce que par le décalage dans l’espace et dans le temps, avec L’Homme à cheval –, et les deux romans testamentaires, écrits pendant la guerre, dans lesquels Drieu, désabusé, fait le bilan de sa vision romantique de l’homme d’action et des rapports que lui-même avait entretenus avec elle : L’Homme à cheval (1943) et Les Chiens de paille, pilonnés avant leur parution en 1944, et édités seulement vingt ans plus tard.

L’Homme à cheval est un véritable roman d’aventures : dans la Bolivie des années 1860, où un dictateur succède au précédent, et où la population indienne est misérable et opprimée, Jaime Torrijos, un lieutenant de cavalerie de Cochabamba qui a du sang indien, aimé de ses hommes et adulé par les femmes, notamment par la danseuse-putain Conchita, décide, influencé par son ami et confident Felipe, guitariste et poète, qui est laid et que la beauté et le charisme de Jaime fascinent, de marcher sur La Paz et de se faire le « protecteur » du pays.

Il y arrivera, se trouvera méprisé par la haute société, sera en butte aux intrigues de l’Église et des francs-maçons, aimera la belle Camilla Bustamente, se rendra compte que l’amour (sincère ou non) n’empêche pas les coups bas et les visées politiques : pour les Grands, il restera toujours « l’homme des Indiens », mais il sera pourtant forcé de réprimer une révolte de ceux-ci, dont il s’apercevra qu’elle a été fomentée par Camilla et ceux de son milieu. L’Homme d’action se rend compte qu’il y a loin des rêves idéalistes à la réalité, mais se maintient cependant au pouvoir, tandis que Felipe, le poète, continue à se faire, jusqu’au bout, le chroniqueur de sa grandeur et son amertume.

L’Homme à cheval donne un double portrait de Drieu, en poète (Felipe) et en homme d’action (Jaime), le Drieu de 1943, désabusé, qui se rend compte qu’il sera dans le camp des vaincus, qui ne regrette rien, sinon peut-être de n’être pas resté dans le rôle de Jaime, le rêveur et le poète, et que passer à l’action, c’est peut-être passer à côté de soi-même.

La langue de Drieu n’a jamais été aussi ferme, aussi sûre, et la façon dont il analyse les comportements politiques de chacun, les intrigues qui se nouent, montrent qu’il n’avait rien perdu de l’acuité qui faisait le prix du Jeune Européen ou de Genève ou Moscou.

Des scènes très fortes – notamment un bal au palais présidentiel lors duquel Jaime humilie Camilla et les siens devant Conchita – montrent que Drieu avait le sens du romanesque, du coup d’éclat.

On s’aperçoit aussi que c’était un romancier extrêmement sourcilleux : Julien Hervier donne en appendice la première version, inédite, des deux dernières parties du roman, et on voit ainsi l’évolution du texte, l’intrigue se mettre peu à peu en place : Drieu n’était pas un dilettante.

Jouer Dantzig sur un match de football (titre quelque peu cryptique dont on n’a l’explication que page 191, dans un bref paragraphe dans lequel Drieu écrit, en 1939 : « Est-ce qu’à travers la restauration du corps, je fais l’apologie de la guerre ? […] Jouer Dantzig sur un match de football ») est un ensemble de carnets allant de 1909 à 1942.

On doit bien reconnaître que, s’il était indispensable que les aficionados de Drieu – dont je fais partie – pussent les lire, ils n’apporteront rien à sa gloire. Extrêmement disparates, ils vont de listes de mots rares, de noms et d’adresses (notamment lorsque Drieu cherche à qui s’adresser pour collaborer à la NRF dont il a accepté de prendre la direction, ce qui lui sera beaucoup reproché), à de véritables réflexions personnelles et développées, où l’on retrouve le Drieu des essais et du Journal. En 1912 :

Sorte de pari à la Pascal : il n’y a plus rien à attendre de la bourgeoisie ; le prolétariat d’une part, le courant intellectuel révolutionnaire d’autre part n’ont pas donné leur pleine mesure. Donnons-leur leur chance.

Plus loin (1913) :

Le plus haut arrivé des financiers comme le dernier des épiciers reste sur le même niveau de l’intelligence artistique. Cela, même si le financier a une culture ; elle n’est que plaquée.

Je suis d’accord avec Drieu : je n’ai jamais cru aux grands financiers mécènes, et pour moi Rockefeller restera à jamais le responsable du massacre des mineurs de Ludlow, en 1914, plus que le fondateur du Rockefeller Center.

Ceci était une parenthèse.

Dans ce volume disparate, on trouve aussi des merveilles d’écriture, comme la description d’un paysage d’automne au bois de Boulogne, et les sentiments de douce mélancolie que procure l’automne, « la saison des esprits raffinés par la civilisation ».

Bref, ces carnets, aussi inégaux soient-ils, sont indispensables aux lecteurs de Drieu et à une connaissance plus approfondie de l’homme.

Et maintenant un souhait : que Julien Hervier découvre de nouveaux inédits, et donne d’Une femme à sa fenêtre, de Béloukia et surtout des Chiens de paille, testament politique d’un Drieu qui ne croit plus à rien, une édition aussi complète qu’il l’a faite pour L’Homme à cheval.

Pierre Drieu La Rochelle : L’Homme à cheval. (Nouvelle édition complétée, Gallimard, 2021, 316 pages) ; Jouer Dantzig sur un match de football. Carnets intimes 1909-1942. (Gallimard, 2021, 244 pages.) Grâce à Julien Hervier, l’incontestable spécialiste de Drieu, le chasseur d’inédits, l’éditeur de son Journal, de sa correspondance, de ses Textes politiques, deux pierres nouvelles sont aujourd’hui apportées à l’édifice : des inédits, encore, Jou

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Christophe Mercier

Christophe Mercier

Ancien élève de l’École normale supérieure. Agrégé des lettres. Critique littéraire au Figaro et aux Lettres françaises. Dernier ouvrage paru : Longtemps est arrivé (Bartillat, 2019).