L ’isolationnisme est-il une tentation permanente de la politique américaine ? La question est récurrente et c’est tout naturellement vers le débat sur l’entrée en guerre des États-Unis lors du deuxième conflit mondial que l’on se tourne pour tenter d’en identifier les fondements. Même si le contexte international a profondément changé, certains des arguments utilisés récemment au Congrès sur la question d’une intervention en Syrie rappellent en effet étrangement ceux utilisés, à l’époque, pour justifier l’abstention américaine.
Il n’en est que plus intéressant de trouver dans l’ouvrage de Lynne Olson1 un éclairage inédit sur les dimensions de politique intérieure de cette période cruciale, aujourd’hui oubliée, qui vit l’opinion américaine débattre en profondeur de sa relation avec le monde extérieur et du rôle que devaient jouer les États-Unis sur le plan international.
Lynne Olson, comme les historiens qui l’ont précédée, analyse le jeu complexe entre une Maison-Blanche soucieuse de ne pas brusquer le Congrès et des Partis républicain et démocrate, profondément divisés, mais unis dans leur refus de concéder des pouvoirs supplémentaires au Président et d’assumer devant l’opinion la responsabilité de l’engagement dans le conflit.
L’apport majeur de l’ouvrage tient à sa description, vivante et documentée, de l’affrontement des différentes forces et personnalités au cours de la période qui va de l’accord de Munich – qui laisse l’Amérique largement indifférente – au choc de l’attaque japonaise de Pearl Harbour. Il illustre, à l’aide de nombreux témoignages, les ambiguïtés d’une politique du Président Roosevelt qui va souvent désespérer Churchill. Il fait surtout appréhender la violence du débat qui se déroule : l’historien Arthur Schlesinger, collaborateur de Kennedy, considérait qu’il avait été le plus « sauvage qu’ait connu l’Amérique, bien au-delà de celui au sujet du communisme dans les années 40, du maccarthisme dans les années 50 et du Vietnam dans les années 60 ».
La controverse n’occupe pas seulement tout le champ politique de l’époque. La cause de l’isolationnisme mobilise également dans la rue et voit d’importants mouvements populaires, souvent éphémères, comme l’American Mothers Neutrality League, mener des démonstrations de force dont on ne retrouvera l’équivalent qu’à propos du Vietnam.
Divisant profondément les familles, à commencer par celle de l’un des protagonistes de l’isolationnisme, l’aviateur Charles Lindbergh, la controverse sur l’aide à apporter à la Grande-Bretagne oppose les membres du Congrès et les grands journaux.
Du côté des interventionnistes : le New York Times, le Herald Tribune, les magazines d’Henry Luce Time et Life, mais aussi des quotidiens régionaux, comme le Louisville Courrier Journal. À l’opposé, se situe le Chicago Tribune, farouchement isolationniste.
De jeunes journalistes, comme Walter Lippman et Joe Alsop, s’associent avec des écrivains, comme Dorothy Thompson et Robert Sherwood, et de grands avocats d’affaires pour défendre la cause britannique. Cet engagement et les solidarités nées à cette époque marqueront durablement les principaux responsables américains de l’après-guerre, jusque dans les années 70.
L’ouvrage est une mine d’informations sur le jeu des différents groupes d’influence dont le White Committee2, le Century Group et le National Emergency Committee, pour les interventionnistes, et, du côté des isolationnistes, le puissant America First Committee (on retrouvera dans les années 70 et 80 les mêmes phraséologies).
Mention particulière est faite à la personnalité attachante et au rôle de Wendell Willkie : avocat, originaire de l’Indiana et candidat républicain lors de l’élection de 1940. Il va, lors de la convention de Philadelphie, arracher le parti à l’emprise des isolationnistes et, par la suite, apporter, en véritable homme d’État, une aide décisive à Roosevelt, notamment lors du vote sur le rétablissement de la conscription en septembre 1940.
L’ouvrage rappelle aussi l’attitude ambiguë, parfois à la limite de l’insubordination, de nombre de militaires et non des moindres : le chef d’état-major, le général George Marshall – auteur ultérieurement du plan du même nom –, bien que loyal au Président, est encore convaincu en 1940 que la défense de l’Amérique du Sud est une priorité ! Il protégera le chef de l’Air Force, Hap Arnold, qui alimente en documents confidentiels le camp isolationniste et le chef du bureau des plans à l’état-major, le général Wedemeyer. Ce dernier, qui s’illustrera plus tard en Chine, aidera à la publication, en novembre 1941, par les deux principaux organes isolationnistes, le Chicago Tribune et le Washington Times-Herald, du plan secret des armées, anticipant une guerre américaine sur deux fronts.
Lindbergh
L’orateur star du mouvement est l’aviateur Charles Lindbergh. Lynne Olson s’attache tout particulièrement à son étrange parcours : le premier vol triomphal au-dessus de l’Atlantique en 1927 en fait une figure nationale. L’enlèvement et le meurtre de son fils, affaire qui va convulser l’Amérique, conduisent sa famille à un exil européen volontaire, d’abord chez le diplomate britannique Nigel Nicolson et son épouse, l’écrivain Vita Sackville West, puis dans une île bretonne.
À la demande de l’attaché militaire américain à Berlin, Lindbergh visite, à la veille de la guerre, les forces aériennes allemandes – visite couronnée par la remise d’une médaille décernée par Goering lui-même. Il revient persuadé – et le fait savoir – que la France et la Grande-Bretagne ne sont pas en mesure d’affronter l’Allemagne. De retour aux États-Unis, il va s’engager au service du mouvement isolationniste, alors même que sa belle-mère et son beau-frère deviennent des personnages clés des mouvements interventionnistes et travaillent avec les services britanniques.
Lindbergh, farouchement indépendant et imperméable à la contradiction, est convaincu que l’Allemagne va l’emporter et que l’Amérique n’a rien à gagner dans ce conflit. Il estime même que Berlin est le défenseur de l’Occident vis-à-vis « des Russes et des Asiatiques ». Cédant cependant à des penchants racistes, fin 1940, à Des Moines, il va se livrer à une diatribe antisémite. Ce discours contribuera à le déconsidérer et à travers lui le mouvement isolationniste.
Son épouse, Anne Morrow Lindbergh, qui n’épouse pas ses convictions mais demeure longtemps loyale à son égard, s’éloignera (elle éprouvera un coup de foudre pour Saint-Exupéry, de passage à New York). Dans les années 50, elle publiera un best-seller féministe Gift from the Sea. Elle ne découvrira jamais que son époux a entretenu simultanément trois maîtresses en Allemagne et une famille secrète.
S’appuyant sur les propos antisémites de Lindbergh, Lynne Olson aborde la question des hésitations de la communauté juive à s’exposer, la volonté de distanciation de Roosevelt par rapport à celle-ci et la diffusion de l’antisémitisme dans la société de l’époque (en témoignent les déclarations d’Henry Ford, d’Avery Brundage, futur président du Comité olympique international, ou de l’architecte Philip Johnson). Elle souligne en contrepoint le rôle des milieux intellectuels new-yorkais qui, dès 1938, vont dénoncer les persécutions nazies.
Un chapitre est consacré en particulier aux productions d’Hollywood sensibilisant, dès 1939, l’opinion américaine aux souffrances des Européens : le nombre de films antinazis, leur succès en salles à travers le pays et les protestations de l’ambassade allemande tendent à nuancer considérablement la thèse récente3 selon laquelle Hollywood aurait collaboré avec Berlin entre 1933 et 1941 et se serait montré complaisant envers le régime nazi. En fait, dès l’invasion de la Finlande et de la Pologne, Hollywood va jouer un rôle important dans la mobilisation de l’opinion en faveur des Alliés.
Les Anglais de New York
Permettant de mieux comprendre la nostalgie britannique des « relations spéciales » avec les États-Unis, on trouvera également une passionnante description de l’importante opération de propagande et de renseignement organisée par Londres aux États-Unis. Avec la complicité tacite du FBI, les services britanniques vont mener, sur le sol américain, une guerre de propagande où tous les coups sont permis : Roosevelt, lui-même, utilisera publiquement un faux sur des soi-disant menées allemandes en Amérique du Sud. Il a été fabriqué de toutes pièces par l’officine britannique de New York, le British Security Coordination, placée sur la direction d’un envoyé spécial de Londres, William Stephenson. Le « BSC » emploie plus de mille personnes entre le Rockefeller Center à New York et le Canada. Elles sont employées à diffuser massivement des documents, pratiquent des interceptions de communications postales et téléphoniques, font du renseignement (l’une de ses agents séduira et retournera l’attaché de presse de l’ambassade de Vichy à Washington) et manipulent les journaux.
La confrontation entre isolationnistes et partisans de l’intervention aux côtés de la Grande-Bretagne ne se résume donc pas à l’opposition, réelle mais réductrice, d’un Mid-West isolationniste, muré dans sa croyance en une « Forteresse Amérique » protégée par les océans et hostile à ce que bon nombre de ses tenants ont tendance à considérer, au moins jusqu’au début 1941, comme des « querelles d’Européens » dans lesquelles les Américains n’ont pas à prendre parti (un demi-siècle plus tard, le secrétaire d’État Baker, à propos de la Yougoslavie, répétera inconsciemment l’argument : « we don’t have a dog in this fight »).
Les Irlandais de Chicago et de Boston
L’épicentre du mouvement se situe à Chicago, avec ses minorités germanique4 et irlandaise, et dans les États voisins, mais déborde rapidement le Mid-West et acquiert une légitimité nationale, notamment en raison du souvenir des sacrifices de la Première Guerre mondiale : des « mères » et des « veuves » vont, modernes Antigones vêtues de deuil, manifester dans les tribunes du Congrès et sur les marches du Capitole, pendant en effigie les sénateurs interventionnistes.
Les universités, notamment Yale et Harvard, s’enflamment. La même génération d’étudiants qui aura à gérer, lorsqu’elle arrivera au pouvoir dans les années 60, les manifestations contre le Vietnam s’oppose en 1940 à la conscription. À l’image de son père, ambassadeur à Londres, partisan de la politique d’appeasement de Chamberlain, le jeune JF Kennedy, étudiant à Harvard, prend à cette époque le parti des isolationnistes, tout comme son frère Joe et son cousin Sargent Schriver. Il rejoint Kingman Brewster, doyen de Yale, plus tard ambassadeur à Delhi et Londres, le futur Président Gerald Ford, ou l’un des premiers dirigeants de la CIA, Richard Bissell. Ils sont symptomatiques de l’emprise du mouvement bien au-delà des conservateurs populistes et des minorités ethniques.
Les élites de la côte Est et Roosevelt
Du côté interventionniste, on trouve, sans surprise, les élites de la côte Est, recrutées parmi les banquiers et les avocats de New York. Ils considèrent la survie de la Grande-Bretagne non seulement comme un enjeu primordial pour la sécurité de l’Amérique mais aussi comme un test de la résistance des démocraties. La chute de la France en 1940 a été pour eux un choc, mais c’est surtout le Blitz de Londres et le courage dont font preuve ses habitants sous les bombes qui va mobiliser une partie croissante de l’opinion. Les émissions de radio d’Ed Murrow à partir de la capitale britannique et les reportages de Life jouent à cet égard un rôle décisif.
Toutefois, la progression des opinions favorables à une aide militaire aux Britanniques ne se traduit pas avant 1941 par une acceptation parallèle de l’engagement actif des États-Unis dans le conflit, nourrissant ainsi l’ambiguïté de la démarche du Président Roosevelt.
Tout au long de la période, curieusement en décalage avec l’évolution de l’opinion publique, il va surestimer la force du mouvement isolationniste. De surcroît, il a mal supporté son échec cinglant en juillet 1937 au Congrès, lorsqu’il a essayé de réformer la Cour suprême, et a constaté, en 1940, alors même qu’il remporte un troisième mandat sans précédent, les résistances et déceptions de l’opinion vis-à-vis de sa personne. Il est donc obsédé par l’étroitesse de sa marge de manœuvre politique. Ne dissimulant nullement sa sympathie vis-à-vis de la cause alliée, ses discours sont rarement suivis de l’impulsion présidentielle nécessaire et souvent le Président devra faire preuve de duplicité.
Pour aider une Grande-Bretagne aux abois, et contournant les lois sur la neutralité, il propose fin 1940 un prêt de matériel militaire – le Lend Lease – et indique à la nation que « lorsque la maison du voisin est en feu on n’hésite pas à lui prêter son tuyau d’arrosage ». Mais, dans le même discours, le Président va surtout s’attacher à souligner auprès de l’opinion américaine que c’est le prix d’un accord avantageux puisqu’il permet la cession au profit des États-Unis de bases anglaises dans les Caraïbes et aux Bahamas, nécessaires à la stricte défense continentale de la nation…
Cédant aux instances de Churchill vis-à-vis de la Russie, et à la suite de la mission de son envoyé spécial Harry Hopkins auprès de Staline, il promet à Moscou une aide militaire, qui n’arrivera, dans un premier temps, qu’au compte-gouttes. Pour apaiser une opinion farouchement anticommuniste (le futur Président Truman déclare alors que « si les Allemands gagnent il faut aider les Russes et si les Russes l’emportent il faut aider les Allemands pour qu’ils les tuent ») et les Églises, Roosevelt ira jusqu’à certifier que la liberté de conscience et de religion « est garantie par la Constitution soviétique ». À Moscou, Litvinov confirmera obligeamment.
Les principaux membres de son cabinet s’agacent des atermoiements présidentiels et parfois cherchent à lui forcer la main. Henry Stimson, secrétaire à la Défense ; Frank Knox, en charge de la Navy ; Harold Ickles, à l’Intérieur ; Henry Morgenthau, à la Treasury ; ainsi que l’incontournable Harry Hopkins sont en effet conscients de la gravité de la situation de la Grande-Bretagne en même temps que de l’impréparation de l’armée américaine, sacrifiée budgétairement après 1919.
La très difficile bataille pour le rétablissement de la conscription, à la veille des élections de novembre 1940, sera menée par Grenville Clark, un avocat de New York. Elle sera remportée grâce au soutien crucial du candidat républicain à la présidence, Wendell Willkie. Elle permettra aux États-Unis d’entrer dans la guerre en 1941 avec 36 divisions et plus d’un million et demi d’hommes sous les drapeaux : en 1939, ils n’en alignaient que 200 000 et figuraient au 17e rang des puissances militaires dans le monde, entre le Portugal et la Roumanie !
L’événement
En dépit de ces différents pas vers un engagement des États-Unis aux côtés de la Grande-Bretagne, Roosevelt cherche à demeurer au-dessus du débat et procrastine, à la fureur de Churchill. Comme il le lui explique : « il faut attendre qu’un événement éduque l’opinion américaine ».
Celui-ci viendra, à l’automne 1941, de la confrontation prévisible, dans les eaux de l’Atlantique-Nord, entre les sous-marins allemands harcelant les convois d’approvisionnement à destination de la Grande-Bretagne et les destroyers américains dont Roosevelt a accepté, après de longues hésitations, qu’ils les protègent. En septembre 1941, deux navires américains sont attaqués, le Kearney et le Robin Moor, puis le 31 octobre est coulé le premier navire de guerre américain, le Reuben Jones, entraînant la perte de 115 marins. L’émotion dans le pays est considérable (le chanteur folk américain Pete Seeger en tirera une ballade célèbre) et le Congrès accepte enfin de modifier les lois sur la neutralité.
Mais c’est sur le front Pacifique, à peine un mois plus tard, avec la surprise de l’attaque japonaise de Pearl Harbour, que n’a pas anticipée Roosevelt, que paradoxalement va se décider finalement l’engagement américain dans la bataille en Europe, après plus de trois années de déchirements et de tergiversations. Cette période aura toutefois permis de bâtir progressivement un consensus au sein de l’opinion américain qui, au-delà même de la Deuxième Guerre mondiale, autorisera les dirigeants américains, après 1945, à contribuer à la reconstruction de l’ordre international.
Rappelant que le débat est consubstantiel à la démocratie et la précondition de l’adhésion des citoyens, Churchill trouvera une belle épitaphe pour cette période : « On peut toujours compter sur les Américains, mais une fois qu’ils ont essayé tout le reste. »