Une catastrophe dont l'Europe ne s'est pas remise

La lettre du vendredi 10 novembre 2017

Entre 1914 et 1989 le système européen a été profondément troublé par les deux guerres mondiales qui naquirent en Europe et par la guerre froide, dont l'Europe était l'enjeu et qui suivit. Georges-Henri Soutou appartient au comité de rédaction de Commentaire. Il a bien voulu introduire cette lettre du vendredi, veille du 11 novembre.

Georges-Henri Soutou est membre de l'Institut, professeur émérite d'histoire contemporaine à l'Université de Paris-IV-Sorbonne.

La Première Guerre mondiale fut la troisième grande convulsion européenne, après les Guerres de religion et les guerres de la Révolution et de l’Empire. Les deux premières furent schumpétériennes ; un ordre ancien s’écroulait, mais un ordre nouveau naissait : le « système de Westphalie » en 1648, le « Concert européen » à Vienne en 1815. Et chaque fois cet ordre nouveau, durable, n’était pas seulement politique, il était également juridique, moral, civilisationnel, il reposait sur un minimum de valeurs partagées.

Rien de tel après la première guerre mondiale. Et il faudra attendre la fin de la Guerre froide pour qu’on puisse parler à nouveau d’un système européen spécifique ; mais, pris dans les courants de la mondialisation et largement subordonné aux États-Unis pour sa sécurité, ainsi que pour sa vie économique et culturelle, il ne peut se comparer aux grandes périodes historiques précédentes.

1914 s’est produit parce que le système de consultations permanentes entre grandes puissances, qui avait fonctionné vaille que vaille depuis 1815, a là échoué. Pour trois raisons : l’apparition d’alliances permanentes dès le temps de paix à partir de Bismarck, ce qui était tout à fait contraire à l’esprit et à la pratique d’une diplomatie multilatérale depuis Vienne. La montée des nationalismes simplistes, appuyés sur le suffrage universel, sur le service militaire universel, et encouragés par la presse à bon marché. La montée à partir de 1890 d’idéologies comme le pangermanisme et le panslavisme, impensables auparavant.

Quant à la guerre elle-même, elle a été marquée par trois facteurs nouveaux. Le refus de négociations officielles entre les belligérants pendant la guerre (totalement différent de ce qui s’était produit pendant les guerres de Religion et même avec Napoléon). La montée à la guerre totale, ouvrant la voie à l’érosion de la distinction fondamentale entre civils et militaires. Et la montée des idéologies dans les deux camps (« guerre du Droit », « principe des Nationalités », contre la thèse d’une « mission allemande » et aussi contre le léninisme) encore plus marquée qu’en 1789-1815 et qui a ouvert la voie aux grands conflits idéologiques planétaires de 1939-1990. Les armistices de 1918 ne furent qu’une suspension d’armes, les traités de 1919-1920 ne furent qu’une reconstruction partielle et problématique, sans un minimum de consensus à l’échelle européenne.

Georges-Henri Soutou

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La lettre du vendredi a retenu la lecture des articles suivants, dont un en libre accès pendant une semaine. 

Gérard Araud

Personne n'oserait aujourd'hui défendre le traité de Versailles. La cause semble entendue : les Alliés ont imposé à l'Allemagne une « paix carthaginoise » qui a nourri le ressentiment durable de la population, a affaibli la République de Weimar et a ouvert la voie à Hitler. Dès 1919, Keynes s'insurgeait contre les clauses économiques du traité et annonçait la ruine de l'Allemagne ; moins connu mais plus juste dans ses prévisions, l'historien français Jacques Bainville étudiait les « conséquences politiques de la paix », par référence au livre du Britannique, pour en déduire l'hégémonie future du vaincu. Clemenceau, Lloyd George et Wilson avaient donc raté la paix après avoir gagné la guerre. Leur responsabilité dans la catastrophe qui a suivi sur le continent européen était écrasante.
Les historiens ont récemment nuancé ce réquisitoire.

Georges-Henri Soutou

Socialiste anarchisant et pacifiste, Gustave Hervé avait fondé en 1906 un journal au titre évocateur : La Guerre sociale. L'un des plus éminents partisans de la grève générale en cas de guerre, il se rallia pourtant en 1914 à la Défense nationale, et son journal fut rebaptisé le 1er janvier 1916 La Victoire. Son cas est extrême, mais non unique. La plupart des socialistes français embrassèrent eux aussi en 1914 la défense de la patrie en danger, comme leurs camarades allemands.Or socialistes français et allemands avaient été les fondateurs de l'internationalisme socialiste. Et ils avaient été les grands vainqueurs des dernières élections, en Allemagne en 1913, en France en 1914. D'autre part les partis socialistes, réunis depuis 1889 au sein de la IIe Internationale, formaient le premier grand mouvement politique à l'échelle européenne. Le parti français s'intitulait : SFIO, Section française de l'Internationale ouvrière. Les congrès de la IIe Internationale se penchaient sur le problème du maintien de la paix et prenaient position contre le « militarisme » et la guerre, considérée comme conséquence inéluctable du capitalisme.

Éric Thiers

Cent ans après, la cause semble entendue. Parce que la Première Guerre mondiale fut un événement aussi absurde qu'horrible dans son déclenchement, son déroulement et ses conséquences, parce que la guerre est aujourd'hui tenue aux marges de notre horizon démocratique, parce que la réconciliation franco-allemande est le fondement d'une Europe en paix, on doit considérer que la guerre 14-18 opposait finalement des camps aussi aveugles l'un que l'autre, que rien ne distingue vraiment et qu'il faudrait renvoyer dos à dos. Domine aujourd'hui l'idée que cet événement monstre est dénué de sens.Pourtant ce conflit fut loin d'être dépourvu de signification pour ceux qui le vécurent. Au contraire, on peut même dire qu'il déborda de sens et ce furent bien deux conceptions du monde qui s'affrontèrent pendant près de cinq ans sur le continent européen. 

Pierre Grémion

On a célébré en 2009 le 20e anniversaire de la chute du Mur de Berlin, et en 2010 le 60e anniversaire de la naissance du Congrès pour la liberté de la culture dont la première manifestation se tint justement à Berlin en 1950. Il inaugura la lutte que nos maîtres et nos amis entreprirent pour libérer l'Europe du communisme. Pierre Grémion rapproche les deux événements et dresse un bilan complet de l'action que fut menée.

Raymond Aron

La question nazie appartient désormais aux historiens ; la question soviétique (ou stalinienne) reste actuelle. La comparaison entre le nazisme et le soviétisme, classique durant les quinze années qui suivirent la guerre, devient pour le moins difficile. Le Ille Reich ne dura que treize années : six années et demie de paix (ou de préparation à la guerre), puis les hostilités entre septembre 1939 et mai 1945. Le régime créé par Lénine et ses compagnons célébra en 1977 son soixantième anniversaire. Les hommes au pouvoir n'ont guère connu l'ancien régime, ils n'ont pas joué un rôle important dans la révolution et la guerre civile. Nous ne saurons jamais ce qu'eût été la deuxième ou la troisième génération des hitlériens, quelle Allemagne, quelle Europe serait sortie de la victoire du Ille Reich.

Commentaire est une revue fondée par Raymond Aron et dirigée par Jean-Claude Casanova
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