Un florilège de citations

La lettre du vendredi 4 janvier 2019

Pour bien commencer l'année, la revue vous propose un florilège des citations qui ont jalonné les numéros parus en 2018. Vous en trouverez bien d’autres dans ces numéros qui, comme celles-ci, serviront à nourrir vos réflexions, à renforcer vos aversions et à entretenir vos admirations.

Nous souhaitons à nos lecteurs et à nos abonnés une très belle année 2019.

 

SINCÉRITÉ, UN DES MOTS LES PLUS OBSCURS

Alain

On voudrait nommer sincérité le premier mouvement d’un homme qui ne sait pas dissimuler. Mais cela ne se peut, car le premier mouvement est souvent tout à fait trompeur, et la dissimulation est d’instinct, comme on voit chez le timide, qui se précipite à dire ce qu’il ne pense point du tout. La sincérité veut plus de réflexion, et d’abord plus de sécurité. On n’est sincère que si l’on ne soupçonne pas celui à qui on parle, et que si l’on se voit le temps de s’expliquer à loisir. Hors de ces circonstances qui sont d’amitié, l’homme le plus sincère prendra comme règle de ne rien dire de faux, de ne rien dire qui risque d’être mal compris, et enfin de taire presque tout ce qu’il pense ; et assurément de taire ce qu’il n’est pas sûr de penser. C’est ainsi que la sincérité rend prudent quand il s’agit de juger quelqu’un ou de témoigner pour ou contre quelqu’un. Et, quant à l’étourdi, qui dit tout ce qui lui vient, il ne peut être dit sincère. En somme, la sincérité est étudiée, ou bien elle n’est rien.

Alain, Définitions, Gallimard, 1953.
Commentaire n° 164 Hiver 2017-2018

 

DÉMAGOGIE

Aristote

Les démocraties changent principalement du fait de l’audace des démagogues. Parfois ils calomnient les gens fortunés individuellement, ce qui a pour effet d’unir ceux-ci (la crainte commune fait marcher ensemble jusqu’aux pires ennemis) ; parfois ils excitent la masse populaire contre les riches pris collectivement […]. Dans les temps anciens, quand un même individu devenait démagogue et stratège la constitution se changeait en tyrannie. Car la grande majorité des tyrans étaient sortis du rang des démagogues… c’est qu’alors les démagogues étaient pris parmi les chefs militaires car on n’était pas encore habile dans l’art des discours, alors qu’aujourd’hui avec le développement de la rhétorique ceux qui sont capables de parler deviennent démagogues.

Aristote, Les Politiques, V, 5.
Commentaire n° 163 Automne 2018

 

L’AMOUR QUE JE PORTE À SARTRE EST MA MANIÈRE DE CROIRE EN DIEU

Simone de Beauvoir

Et alors qu’est-ce que l’amour ? sinon cette préférence à soi ? je l’ai préféré – le préfère – aujourd’hui et dans l’absolu. Il y a trente ans que je le répète, rien ne l’a démenti (si rien ne l’a prouvé – mais où les preuves ?) : son bonheur, son œuvre avant la mienne.
Mais y avait-il quelque chose en moi qui me rendait cette voie la plus facile ? est-ce que pour moi, pour ceux qui aiment, l’amour est la voie la plus facile ?
Au fond, quel amour ai-je rencontré sinon le mien ?
Quel romantisme ?
C’est la vraie clef, la seule, le seul problème et point crucial dans ma vie. Et justement parce que là-dessus je ne me suis jamais interrogée, ni me m’interrogerai.
Si quelqu’un s’intéressait à moi, et que je surnomme divin : c’est la question, la seule.
Pour moi, elle est résolue. Absolument. C’est ma manière de croire en Dieu (en qui, je veux dire par là, je ne crois absolument pas). J’ai été au meilleur – j’ai cédé, comme je l’avais toujours souhaité, à l’évidence de l’absolu.
À 50 ans comme à 21, Sartre est pour moi l’incomparable, l’Unique. Après 30 ans, au jour le jour.
J’ai cédé à la vérité.

Simone de Beauvoir, fin mai 1959 in Mémoires, vol. I, Gallimard, « Pléiade ».
Commentaire n° 162 Été 2018

 

CETTE DISTINCTION N’EST PAS FAITE POUR MOI

Georges Bernanos

Mon cher Mauriac,

Je viens de recevoir une lettre de notre cher André Rousseaux, qui s’est acquitté en conscience de la mission dont vous l’aviez chargé.
Je tiens d’abord beaucoup à vous dire que je comprends les sentiments qui vous ont inspiré cette démarche et je serais désolé d’avoir pu, d’une manière ou d’une autre, par mon attitude passée, vous autoriser aujourd’hui à croire que je suis incapable de l’accueillir dans le même esprit que vous l’avez faite comme si, par exemple, elle devait seulement me fournir l’occasion d’une grossière et facile profession d’inconformisme. J’admets volontiers que l’Académie soit pour d’autres, fussent-ils des écrivains aussi engagés que je le suis, une consécration parfaitement honorable et souhaitable, mais à la réflexion, vous conviendrez assurément que cette distinction n’est pas faite pour moi, ni pour l’espèce de services que je rends, et qui me font passer, auprès de tant d’étourdis, pour un démolisseur alors que je voudrais – Dieu le sait – rester seulement jusqu’au bout, dans une société qui tombe en poussière, le témoin de ce qui dure contre tout ce qui donne l’illusion de durer. Il n’y a personne, je le pense (je serais même prêt à le jurer), qui soit plus fidèle que moi à la France de Richelieu et moins disposé cependant à solliciter les suffrages d’une Compagnie fondée précisément par Richelieu pour cette France-là. Je me permets de croire que le Cardinal approuverait mes raisons. Mais il y aurait beaucoup trop à dire encore de ceux qui veulent conserver, comme aussi de ceux qui veulent reconstruire, et cette lettre est déjà trop longue.
Je vous prie de bien vouloir transmettre à MM. Les Membres de l’Académie qui me faisaient l’honneur d’accueillir favorablement ma candidature l’expression de ma gratitude. Pour vous, mon cher Mauriac, il me semble souvent que beaucoup de choses s’éclaireraient entre nous si nous nous connaissions mieux, mais il me semble aussi qu’en dépit de tout ce qui nous rapproche, nos jeunesses se sont – il y a bien longtemps – orientées vers la vie d’une manière trop différente pour que nous nous comprenions jamais entièrement, même quand nous sommes d’accord sur le fond. Je sais pourtant par expérience combien de fois votre grand nom est prononcé avec le mien par beaucoup d’amis d’outre-mer, qui savent peut-être mieux que nous ce que nous sommes l’un à l’autre. C’est dans leurs cœurs que nous nous trouvons donc unis, en attendant de l’être un jour dans la douce pitié de Dieu, comme dans un éternel matin.
Croyez, mon cher Mauriac, à ma gratitude et à ma profonde sympathie.

Georges Bernanos, lettre à François Mauriac, 27 mars 1946.
Commentaire n° 161 Printemps 2018

 

UNE ERREUR COMPLÈTE

Léon Blum

Un gouvernement homogène suppose un grand parti homogène qui l’appuie. Or, on ne peut imaginer, dans la vie comme elle est aujourd’hui, un parti homogène qui puisse durer. Admettons qu’un accord total se conclue au moment où un parti se forme, sur toutes les questions de ce moment. D’autres naîtront qu’on n’a pu prévoir. De la vie nationale, de la civilisation économique, des rapports internationaux, les problèmes, les contradictions imprévues naissent et s’élèvent sans fin. L’avenir ne se laisse pas enfermer dans un programme. Théoriquement, l’existence de deux grands partis permanents entre lesquels le pays puisse choisir son gouvernement serait souhaitable. C’est précisément ce que nous souhaitent depuis longtemps des théoriciens, qui prétendent et voudraient nous faire croire que cet idéal existe en Angleterre. Erreur, qui a fait fortune, mais erreur complète, car c’est l’honneur de l’Angleterre que, durant tout le siècle passé, les groupements parlementaires s’y soient brisés, puis reconstruits différents devant chaque grande question nouvelle. L’émancipation des catholiques, la réforme électorale, le libre-échange, le home rule, l’impérialisme ont successivement rompu les cadres des partis. Et, comme les nouveaux cadres ne se constituaient pas sans effort, que les anciens ne disparaissent pas sans résistance, il s’ensuit que, pendant un siècle, l’Angleterre n’a connu que des cabinets disparates, ou bien des ministères homogènes en apparence, mais dont les membres avaient pour moitié changé de parti la veille, ou devaient en changer le lendemain.

Léon Blum, Œuvres complètes, tome 1, Les Élections de 1902.
Commentaire n° 161 Printemps 2018

 

ORWELL, MÊME EXPÉRIENCE, MÊMES IDÉES

Albert Camus

Une mauvaise nouvelle : George Orwell est mort. Tu ne le connais pas. Écrivain anglais de grand talent, ayant à peu près la même expérience que moi (bien que plus âgé de dix ans) et exactement les mêmes idées. Il y avait des années qu’il luttait contre la tuberculose. Il faisait partie du très petit nombre d’hommes avec qui je partageais quelque chose.

Albert Camus, 25 janvier 1950, in Albert Camus et Marie Casarès, Correspondance 1944-1959, Gallimard, 2017.
Commentaire n° 161 Printemps 2018

 

LA MISÉRICORDE

Chateaubriand

Il s’informait souvent de l’arrivée du Roi. « Je n’aurai pas le temps, disait-il, de demander grâce pour la vie de l’homme. »
Il ajoutait après, s’adressant tour à tour à son père et à son frère : « Promettez-moi, mon père, promettez-moi, mon frère, de demander au Roi la grâce de la vie de l’homme. » […]
Le Prince voyait s’approcher sa dernière heure ; il ressentait des douleurs cruelles, et tombait à tout moment en défaillance. On l’entendait répéter à voix basse : « Que je souffre ! que cette nuit est longue ! le Roi vient-il ? » […] Alors Mgr le duc de Berry dit au Roi : « Mon oncle, je vous demande la grâce de la vie de l’homme. » Le Roi, profondément ému, répondit : « Mon neveu, vous n’êtes pas aussi mal que vous le pensez, nous en reparlerons.
– Le Roi ne dit pas oui, reprit le Prince en insistant. Grâce au moins pour la vie de l’homme, afin que je meure tranquille ! » Revenant encore sur le même sujet, il disait : « La grâce de la vie de cet homme eût pourtant adouci mes derniers moments. » Enfin, lorsqu’il ne pouvait déjà parler que d’une voix entrecoupée, et en mettant un long intervalle entre chaque mot, on l’entendait dire : « Du moins si j’emportais l’idée… que le sang d’un homme… ne coulera pas pour moi après ma mort !… » […]
Une autre scène se passait près de là : on interrogeait l’assassin. Il déclarait son nom, s’applaudissait de son crime. […] Et le Prince expirant, plein de tendresse et d’amour, n’a d’autre regret que de ne pouvoir sauver la vie de son meurtrier ; et il n’accuse personne, et sa rigueur ne tombe que sur lui-même […] il ne peut trouver dans son innocence l’assurance que l’assassin trouve dans son crime. Voilà les hommes tels que la Révolution les a faits, et tels que la religion les faisait autrefois.

Chateaubriand, Mémoires touchant la vie et la mort de Charles Ferdinand d’Artois, fils de France, duc de Berry, 1820.
Commentaire n° 161 Printemps 2018

 

DÉCADENCE ET GASTRONOMIE

Émile Cioran

L’arrachement aux valeurs et le nihilisme instinctif contraignent l’individu au culte de la sensation. Quand on ne croit à rien, les sens deviennent religion. Et l’estomac finalité. Le phénomène de la décadence est inséparable de la gastronomie. Un certain Romain, Gabius Apicius, qui parcourait les côtes de l’Afrique à la recherche des plus belles langoustes et qui, ne les trouvant nulle part à son goût, ne parvenait à s’établir en aucun endroit, est le symbole des folies culinaires qui s’instaurent en l’absence de croyances. Depuis que la France a renié sa vocation, la manducation s’est élevée au rang de rituel. Ce qui est révélateur, ce n’est pas le fait de manger, mais de méditer, de spéculer, de s’entretenir pendant des heures à ce sujet. La conscience de cette nécessité, le remplacement du besoin par la culture – comme en amour – est un signe d’affaiblissement de l’instinct et de l’attachement aux valeurs. Tout le monde a pu faire cette expérience : quand on traverse une crise de doute dans la vie, quand tout nous dégoûte, le déjeuner devient une fête. Les aliments remplacent les idées. Les Français savent depuis plus d’un siècle qu’ils mangent. Du dernier paysan à l’intellectuel le plus raffiné, l’heure du repas est la liturgie quotidienne du vide spirituel. La transformation d’un besoin immédiat en phénomène de civilisation est un pas dangereux et un grave symptôme. Le ventre a été le tombeau de l’Empire romain, il sera inéluctablement celui de l’Intelligence française.

Émile Cioran, De la France [1941], L’Herne, 2015.
Commentaire n° 162 Automne 2018

 

INDULGENCE POUR LES HOMMES ET HORREUR POUR LES PRINCIPES

Benjamin Constant

Cette doctrine ne porte que sur les hommes : le système que je combats porte sur les principes. Il est bon, sans doute, de jeter un voile sur le passé : mais, si des erreurs ou même des crimes peuvent être dans le passé, un système n’y peut jamais être ; des axiomes ne sont d’aucun temps, ils sont toujours applicables : ils existent dans le présent, ils menacent dans l’avenir. Prouver qu’il faut pardonner aux hommes qu’a égarés le bouleversement révolutionnaire est une tentative très utile, et j’ai devancé mes adversaires dans cette route ; mais prétendre que ces égarements, en eux-mêmes, étaient une chose salutaire, indispensable, leur attribuer tout le bien qui s’est opéré dans le même temps, est, de toutes les théories, la plus funeste.
La terreur, réduite en système, et justifiée sous cette forme, est beaucoup plus horrible que la violence féroce et brutale des terroristes, en cela que, partout où ce système existera, les mêmes crimes se renouvelleront, au lieu que les terroristes peuvent fort bien exister, sans que la terreur se renouvelle. Ses principes consacrés seront éternellement dangereux.
Mais, si les principes de la terreur sont immuables et doivent en conséquence être éternellement réprouvés, ses sectaires étant hommes, et en cette qualité, mobiles, peuvent être influencés, ramenés, comprimés. C’est donc l’indulgence pour les hommes qu’il faut inspirer, et l’horreur pour les principes. Par quel étrange renversement fait-on tout à coup précisément le contraire ?

Benjamin Constant, Des effets de la terreur (1797). Texte repris, sous un nouveau titre, dans les Mélanges de littérature et de politique, 1829.
Commentaire n° 161 Printemps 2018

 

DU BACCALAURÉAT

Antoine-Augustin Cournot

À un mal si invétéré, si gangréneux, il faut un remède héroïque : je propose la suppression radicale du baccalauréat, tel qu’il a été institué en 1808, et son remplacement par un certificat du genre de ceux qui se délivrent depuis longtemps dans les gymnases allemands, dans les établissements d’instruction secondaire des autres pays. Les élèves de nos lycées seraient examinés à la fin de leurs études classiques par les professeurs mêmes du lycée, avec la dose de sévérité qu’ils ont intérêt à y mettre pour ne pas laisser dépérir les études et paralyser leurs moyens d’action ; avec la dose d’indulgence qu’ils ont intérêt à y mettre aussi, pour que la clientèle de l’établissement ne s’enfuie pas ; enfin, avec le discernement que donne la parfaite connaissance de la valeur de chaque élève, et qui exclut les caprices du sort. L’examen serait présidé par un inspecteur de l’Académie ; et les administrateurs de l’établissement, le proviseur et le censeur, n’y prendraient point de part, comme suspects de partialité pour leurs pensionnaires.

Antoine-Augustin Cournot, Des institutions d’instruction publique en France, 1864.
Commentaire n° 161 Printemps 2018

 

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