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Un florilège de citations

La lettre du vendredi 7 janvier 2022

Chers abonnés, chers lecteurs,

Nous honorons aujourd'hui l'une des traditions de Commentaire en vous proposant, comme chaque début d'année, un florilège des citations qui ont jalonné les derniers numéros de la revue.
Vous en trouverez bien d’autres dans ces numéros qui, comme celles-ci, serviront à nourrir vos réflexions, à renforcer vos aversions et à entretenir vos admirations.

L'équipe de Commentaire vous souhaite une très bonne année 2022 !

 

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Le travail du sage

Jean de LA BRUYÈRE

 

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Il faut, en France, beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi, et à ne rien faire. Personne, presque, n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fond pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque, cependant, à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille s'appelât travailler.

 

Savoir mesurer avec intelligence

Bertrand de JOUVENEL

 

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Participant récemment à une commission d'experts discutant la politique économique, je suggérai que si le Parthénon avait été une addition à la richesse des Athéniens, les joies tirées de sa beauté étaient des « services », éléments de leur niveau de vie. On considéra cette remarque comme une boutade. Lorsqu'il fut clair que je ne plaisantais pas, quelqu'un me répondit que le niveau de vie s'exprime en consommation de biens et de services achetés sur le marché par habitant. Acceptant humblement cette rectification, je demandais alors à mon collègue si le plaisir qu'il prenait à partir à la campagne pour le week-end venait de la consommation onéreuse d'essence ou du spectacle gratuit des arbres, de la visite gratuite de quelque cathédrale.

 

La multiplication des lois

Jean-Étienne-Marie PORTALIS

 

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J'ai reconnu et je ne cesserai de reconnaître les grands biens que le véritable esprit philosophique a produits. Mais pourquoi ne le dirai-je pas ? Si les siècles d'ignorance sont ordinairement le théâtre des abus, les siècles de lumières ne sont que trop souvent le théâtre des excès. (…) On est forcé de multiplier les lois parce qu'on ne sait plus les faire ; et, en multipliant les lois, on avilit la législation. (…) De nos jours, au milieu des sciences et des arts, au sein de toutes les lumières, au milieu de tous les systèmes de philosophie, quelle est la loi, sortie des discussions de tant d'assemblées législatives, dans laquelle nous entrevoyons quelques-uns de ces caractères qu'imprime ce génie fort et puissant qui préside aux établissements durables ? Résumons-nous. Quand la corruption n'est que dans les mœurs, on peut y remédier par de sages lois ; mais quand un faux esprit philosophique l'a naturalisée dans la morale et dans la législation, le mal est incurable parce qu'il est dans le remède même.

 

Un clair et pur langage

Honoré de BALZAC

 

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L'harmonie est la poésie de l'ordre, et les peuples ont un vif besoin d'ordre. La concordance des choses entre elles, l'unité, pour tout dire en un mot, n'est-elle pas la plus simple expression de l'ordre ? L'architecture, la musique, la poésie, tout dans la France s'appuie, plus qu'en aucun autre pays, sur ce principe, qui d'ailleurs est écrit au fond de son clair et pur langage, et la langue sera toujours la plus infaillible formule d'une nation. Aussi voyez-vous le peuple y adoptant les airs les plus poétiques, les mieux modulés ; s'attachant aux idées les plus simples ; aimant les motifs incisifs qui contiennent le plus de pensées. La France est le seul pays où quelque petite phrase puisse faire une grande révolution.

 

Un des résultats possibles de la démocratie

Ernest RENAN

 

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Un des plus mauvais résultats de la démocratie est de faire de la chose publique la proie d'une classe de politiciens médiocres et jaloux, naturellement peu respectés de la foule, qui a vu son mandataire d'aujourd'hui humilié hier devant elle, et qui sait par quel charlatanisme on a surpris son suffrage.

 

Le plus grand des Européens

André SUARÈS

 

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Goethe est le plus grand des Européens ; il est aussi le premier depuis Montaigne ; et peut-être le seul avec Stendhal. Voltaire n'est qu'un faible essai de Goethe : car il a tout de Goethe moins la puissante poésie. Dans Goethe au-dessus des dix hommes qui vivent en lui, le poète est le plus grand, et celui qui lie toute la gerbe. Goethe savait bien ce que je dis là ; il a rendu justice à Voltaire mieux que personne. C'est que le magnifique poète est un homme du dix-huitième siècle, tout en annonçant le dix-neuvième et les suivants : il rend présentes la raison classique et la vertu de l'antiquité à l'âge sensible qui vient de naître, à l'ère romantique. Goethe est le grand médiateur. Il n'y a de salut pour l'Europe que dans l'esprit de Goethe. Mais il n'est pas possible que cet esprit s'éloigne, puisqu'il est celui de l'Europe même, et que l'Europe ne serait qu'un mot vide sans lui.

 

Empoisonneurs : Gide, Goethe et, encore pire, Maurras

Paul CLAUDEL

 

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New York, le 17 janvier 1930

Mon cher Massis,

J'ai bien reçu votre étude sur Gide que j'ai lue avec beaucoup d'intérêt et que j'approuve complètement. L'aptitude de Gide à déformer et à invertir tout ce qu'il touche est bien caractérisée par le sens qu'il donne à ma phrase. Les ouvrages du personnage sont la meilleure preuve que « le mal ne compose pas », car rien n'est plus mal fichu et tient si peu ensemble que les pièces anatomiques disjointes et faisandées qu'il s'efforce de coller l'une à l'autre.
En fait de verdeur, je n'en vois pas d'autre que celle des cadavres.
Gide est un danger public et je vous remercie d'avoir le courage de le signaler ; s'il y avait une justice, il y a longtemps qu'il devrait être au bagne. L'influence pervertissante de Gide ne cesse de se répandre et je reçois à ce sujet des détails navrants. Croiriez-vous qu'il y a, par exemple, une école dont le professeur se sert des livres de Gide comme texte pour ses élèves et propage les théories ?
J'ai été sur le point moi-même, à plusieurs reprises, de prendre la plume pour dire ce que je pense de cet ignoble individu, le type accompli à la fois du tartufe et de l'exhibitionniste. Si quelqu'un mérite l'intérêt, ce n'est pas lui, ce sont les malheureux parmi lesquels il propage librement ses doctrines. J'en ai été empêché pour deux raisons : 1 - il me faudrait lui en relire un tas de bouquins cadavériques dont le maniement serait suffocant pour moi ; 2- il me faudrait montrer comment Gide est l'aboutissement logique du protestantisme et de la « liberté de conscience ». Les textes cités à ce sujet par ce pauvre Du Bos et par vous sont caractéristiques.
Ce qui m'a toujours frappé chez Gide, c'est le caractère inhumain, sans âme, de ce qu'il écrit, et qu'on retrouve chez tous les invertis et les démoniaques : Voltaire par exemple et Choderlos de Laclos. Comme vous avez raison de signaler le diabolisme de Gide ! Rien n'est plus certain, et lui-même on sent que votre dénonciation lui a ouvert les yeux. Du Bos cite à ce sujet une page vraiment tragique qu'il y aurait avantage à faire connaître. À ces démoniaques j'ajouterais volontiers pour ma part un autre nom, celui de Goethe (qui semble bien avoir pratiqué les mœurs de Sodome – il y a à ce sujet des passages caractéristiques dans sa correspondance). De là le caractère sec et sans âme de sa littérature. L'histoire de Faust est vraie. Il y a eu un moment de sa vie où il a vendu son âme au diable. C'est gênant, et aucune intelligence, aucune science ne peuvent remplacer cet organe indispensable ! Le jugement de Barbey d'Aurevilly sur ce sinistre pantin est admirable et j'ai été sur le point d'écrire à la NRF (si j'avais encore des relations avec cette revue immonde) pour lui dire que j'y souscrivais complètement. D'ailleurs Benjamin Constant avec une perspicacité admirable avait dit la même chose un siècle auparavant. Il appelait Goethe un Voltaire sans esprit.
Avec toutes mes félicitations, je vous serre la main.

Vous qui êtes si clairvoyant pour Gide, comment pouvez-vous être aussi aveugle sur un empoisonneur encore pire, je parle de Charles Maurras, ce fanatique obtus rabâchant sans fin les mêmes inepties dans un patois de marchand de marrons ?

 

L'enseignement intermittent

Jules MICHELET

 

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On a de grands moments où l'on est digne d'enseigner. Toute parole alors porte coup, est sentie et reste ineffaçable. Mais ces moments sont rares, ils ont peine à se soutenir. La détente vient, certaine lassitude. On se trouve au-dessous de soi. L'enseignement devrait, dans une société avancée, être la fonction de tous ou de presque tous. Il n'est presque personne qui, à certains moments, parlant avec plaisir et avec force, aimant à épancher son âme, n'enseigne à son insu et excellemment bien.

 

Je trouve ces moralistes un peu trop citoyens

ALAIN

 

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Au temps où je suivais quelquefois les procès criminels, j'ai entendu, comme tout le monde, le président dire au témoin, avant de recevoir son serment : « Vous n'êtes ni parent ni allié de l'accusé ? Vous n'êtes pas à son service, il n'est pas au vôtre ? » C'était comme une publique notion de morale. C'était reconnaître le devoir de fidélité. C'était honorer les vertus privées au-dessus des vertus publiques. C'est ainsi qu'on voit dans l'Iliade deux guerriers sur le point de se battre et qui, en se nommant l'un à l'autre, se reconnaissent comme les fils de deux hommes qui avaient échangé le serment d'hospitalité ; alors il n'y a plus de devoir militaire ni de devoir civique qui tienne ; ils échangent leurs armes en signe d'amitié et courent chercher d'autres ennemis. Grande idée, grande leçon.
Je vois qu'à l'occasion du procès Mestorino, les chroniqueurs dissertent sur le bien et le mal, et sur l'étonnante corruption de ce temps-ci. Mais aucun ne touche le point vif. Une femme doit-elle dénoncer son mari ? Je dis que non, quel que soit le crime. Un fils doit-il dénoncer son père ? Je dis que non, quel que soit le crime. Et le juge m'approuve, puisqu'il n'exige pas alors le serment. Le serviteur doit-il dénoncer son maître ? Le juge affirmait autrefois que non. L'obligé doit-il dénoncer son bienfaiteur ? C'est une question qu'évidemment le juge ne peut résoudre ; car qu'est-ce que bienfaiteur et qu'est-ce qu'obligé ? Mais c'est une question de conscience, qui mérite attention et respect. L'angélique Schmucke, dans Balzac, aurait menti pour ses bienfaitrices devant tous les juges de la terre. L'évêque Bienvenu, des Misérables, a menti, disant que Jean Valjean ne l'a point volé. Nos moralistes d'occasion diront peut-être que je lis surtout des livres dangereux, Homère, Balzac, Hugo. Pour moi, je voudrais dire de ces moralistes d'occasion seulement ceci, que je les trouve un peu trop citoyens. Quel est ce monde étrange où la vertu est d'obéir toujours au commissaire ? Quel est ce monde sauvage et idolâtre, tout hors de lui-même, où il est enseigné que l'homme convaincu d'un crime aussitôt n'aura plus d'ami ? Est-ce donc là qu'aboutit cet effrayant travail d'enseigner, de former, de soumettre depuis l'école ? Ne juge point, obéis, galope sous le fouet. C'est honorer la force et c'est honorer la peur.

 

Science et passions

Friedrich NIETZSCHE

 

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Aussi une civilisation supérieure devra-t-elle donner un cerveau double à l'homme, quelque chose comme deux compartiments cérébraux, l'un pour être sensible à la science, l'autre à ce qui n'est pas la science : juxtaposés, sans empiètement, séparables, étanches ; c'est là ce qu'exige la santé. La source d'énergie se trouve dans une sphère, dans l'autre le régulateur : il faut chauffer aux illusions, aux idées bornées, aux passions, et se servir de la science clairvoyante pour prévenir les suites malignes et dangereuses d'une chauffe trop poussée.
Si l'on ne satisfait pas à cette condition de civilisation supérieure, on peut prédire presque à coup sûr le cours que prendra l'évolution humaine : le goût du vrai va disparaître au fur et à mesure qu'il garantira moins de plaisir ; l'illusion, l'erreur, la chimère vont reconquérir pas à pas, étant associées au plaisir, le terrain qu'elles tenaient autrefois ; la ruine des sciences, la rechute dans la barbarie en seront la conséquence immédiate ; l'humanité devra se remettre à tisser sa toile, après l'avoir, telle Pénélope, défaite pendant la nuit. Mais qui nous garantira qu'elle en retrouvera toujours la force ?

 

 

 

 

 

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