Se nourrir du débat civique et de l'étude de la politique réelle

La lettre du vendredi 22 novembre 2019

Commentaire a joué un grand rôle dans ma formation intellectuelle. J’ai fait mes études à Paris dans les années qui ont suivi 1968, et j’appartiens à une génération qui a vécu sous l’autorité de l’idée révolutionnaire. Je me suis orienté très tôt vers la philosophie politique, dont j’ai toujours considéré qu’elle ne pouvait pas exister sans se nourrir du débat civique et de l’étude de la politique réelle. J’avais lu avec admiration Raymond Aron mais aussi Alain Besançon et les premiers travaux de Pierre Manent et c’est tout naturellement que je me suis abonné à Commentaire dès l’annonce de sa création en 1978. Je ne savais pas alors que ses principaux animateurs deviendraient plus tard des amis et que cette revue allait être un des lieux privilégiés de ma réflexion politique et de mon travail intellectuel.

Comme philosophe, je me suis d’abord orienté vers la philosophie grecque (j’avais commencé, sous la direction du regretté Jacques Brunschwig, une thèse sur la rhétorique d’Aristote). Les hasards de la vie professionnelle m’ont conduit à m’intéresser aux sciences sociales contemporaines, ce qui m’a finalement amené à soutenir en 1987 une thèse sur Max Weber. La vie a voulu que je participe à l’aventure du Centre de recherches Raymond Aron, fondé par François Furet, qui fut à n’en pas douter un des milieux intellectuels les plus féconds des années 1980. Professeur dans ce qu’on appelait autrefois les Facultés de droit, j’ai travaillé sur des questions d’histoire constitutionnelle et de philosophie du droit, avec un intérêt particulier pour l’héritage des révolutions française et américaine, que je dois à la générosité de François Furet et de Mona Ozouf, qui avaient confié à un débutant la tâche de rédiger l’entrée « Révolution américaine »  de leur Dictionnaire critique de la Révolution française, et à celle de Georges Liébert, qui m’avait demandé de présenter la nouvelle édition des Réflexions de Burke. Tout cela ne m’a nullement conduit à rompre avec mon orientation première de philosophie politique : si j’ai beaucoup appris de mes collègues juristes, il me semble pour finir que, docteur en droit, je reste philosophe en fait. Mais j’ai toujours pensé que la philosophie politique ne pouvait pas se réduire à un simple discours normatif et, il se trouve que, en France, Commentaire est un des lieux privilégiés où peuvent se rencontrer l’expérience politique, l’intelligence stratégique et la réflexion.

Philippe Raynaud

Ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé de philosophie et de science politique, Philippe Raynaud, professeur de science politique à l’université Panthéon-Assas, est depuis juin 2019 l’un des trois directeurs de Commentaire. Membre senior (honoraire) de l’Institut universitaire de France, il est lauréat du prix Montaigne de Bordeaux (2014) et du prix Alexis de Tocqueville (2014). Ses recherches et ses enseignements portent sur la philosophie politique, la philosophie du droit, l’histoire des idées et l’histoire constitutionnelle et politique de la France et des États-Unis et s’inscrivent dans la tradition du libéralisme politique. Il collabore à Commentaire depuis 1983.

Derniers livres parus : La Politesse des Lumières. Les lois, les mœurs et les manières (Gallimard, 2013), L’Esprit de la Ve République (Perrin, 2017), Emmanuel Macron : une révolution bien tempérée (Desclée de Brouwer, 2018) et La laïcité. Histoire d’une singularité française (Gallimard, 2019).

L'héritage des Lumières aujourd’hui

N° 161 Printemps 2018

Si, dans la culture contemporaine, l'héritage des Lumières apparaît comme une évidence aux yeux de la conscience commune, les différents courants de critique radicale de la modernité y voient au contraire une source majeure de nos malheurs. D'un côté, en effet, on imagine mal un responsable politique ou même religieux qui remettrait ouvertement en question les valeurs ou les principes que nous sommes supposés avoir hérités du XVIIIe siècle, qu'il s'agisse de la tolérance religieuse, de la confiance dans la connaissance scientifique ou de ce qu'on appelle communément l'État de droit. D'un autre côté, et dans la mesure même où les Lumières sont censées être à l'origine de notre monde, il est assez naturel qu'elles soient remises en question par ses ennemis déclarés ou par ceux qui s'inquiètent le plus de son évolution. Les divers adversaires de l'occidentalisation du monde, des islamistes aux idéologues de la Russie poutinienne, les considèrent non sans raison comme la pointe avancée de la culture occidentale. [Lire la suite]

 

Michel Foucault

N° 153 Printemps 2016

Après Claude Lévi-Strauss, Michel Foucault est le deuxième parmi les grands auteurs qui ont dominé la scène intellectuelle française dans les années 1960-1970 à entrer dans la bibliothèque de la Pléiade. Ce choix est significatif de ce que représentent ces auteurs dans la culture française. Foucault n'est pas perçu seulement comme un philosophe universitaire et encore moins comme un « historien des sciences » mais plutôt comme un penseur et comme un écrivain qui a occupé une place centrale dans l'histoire culturelle contemporaine, dont les œuvres apparemment les plus difficiles comme Les Mots et les Choses ont connu une diffusion qui dépasse le public habituel de la philosophie et qui, après avoir été reconnu par des universitaires classiques, philosophes et historiens (et par des conservateurs éclairés comme Philippe Ariès), a fini – à tort et à raison – par devenir une figure culte de la pensée « critique ». [Lire la suite]

 

Raymond Aron lecteur de Carl Schmitt 

N° 148 Hiver 2014

Comme chaque année, nous publions dans notre numéro d'hiver un article consacré à Raymond Aron. Nous publions cette année l'étude que Philippe Raynaud a consacrée à la lecture de Carl Schmitt par Raymond Aron. Il montre qu'il y a un bon usage de la pensée de Carl Schmitt comme il y a un « bon usage des maladies ». [Lire la suite]

 

Université

N°121 Printemps 2008

À en juger par la plupart des commentaires, la réforme des universités apparaît comme un des principaux succès du Président Sarkozy, aussi bien sur le fond que par l'habileté de la stratégie adoptée par le ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Là où une partie de la droite aurait voulu s'enfermer dans un conflit stérile sur la sélection des étudiants et l'augmentation des droits d'inscription, le gouvernement aurait sagement choisi de s'en tenir à l'essentiel – « l'autonomie des universités » – pour obtenir ainsi la neutralisation, voire le soutien, de la Conférence des présidents d'université et du principal syndicat étudiant, l'UNEF. De là, dit-on, la réussite du gouvernement dans la réforme de l'Université… [Lire gratuitement la suite]

 

Qu'est-ce que le libéralisme ?

N°118 Été 2007

On a pu dire l'an passé n'importe quoi sur le libéralisme. Il est sûr qu'il est mal compris en France même quand il ne fait pas peur. C'est pourquoi l'article de Philippe Raynaud vient à point nommé dissiper les nuées et les craintes nées de ces nuées. [Lire la suite]

 

États-Unis et Europe. Limites d'une comparaison

N°91 Automne 2001

Le débat ouvert dans les colonnes de Commentaire à partir des réflexions de Zbigniew Brzezinski est déjà si riche que l'on hésite à s'y introduire, de peur de répéter moins bien ce que d'autres auront déjà su dire avec ampleur et précision. Je voudrais cependant revenir brièvement sur deux questions qui me paraissent trop souvent laissées de côté, comme si l'on considérait que le meilleur moyen de les résoudre est de s'en remettre au temps tout en entretenant de fécondes ambiguïtés. La première est celle des frontières de l'Europe… [Lire la suite]

 

Un jeune homme stendhalien

N°84 Hiver 1998

J'ai connu François Furet au début des années 1980, dans une période de profond renouvellement du débat intellectuel et politique, qui m'apparaît rétrospectivement miraculeuse par la liberté de ton et par la curiosité intellectuelle qui régnait alors. Ce renouveau s'accomplissait dans deux types de « lieux » assez distincts, et se marquait par un certain style de travail intellectuel, aussi éloigné des postures des intellectuels « engagés » que des conventions, anciennes ou nouvelles, de la vie académique… [Lire la suite]

 

La politique de Henry James

N°83 Automne 1998

Dans la littérature du tournant du siècle, Henry James occupe une place singulière, qui tient aux mystères ou aux paradoxes de cette œuvre à la fois si classique et si novatrice. James est un écrivain difficile, qui développe des intrigues à la fois complexes et ténues, mais il sait donner vie à des personnages frappants ou touchants et il peut aussi être lu comme un très bon auteur de romans sentimentaux (Un portrait de femme) ou de nouvelles fantastiques (La Redevance du fantôme, Le Tour d'écrou). Il est d'ailleurs volontiers énigmatique, laissant au lecteur le soin de choisir entre plusieurs explications de ce que le récit met sous ses yeux, ou de prolonger l'intrigue au-delà du dénouement proposé, et il attribue souvent une certaine ambiguïté morale à ses propres personnages. D'un autre côté, James est également un extraordinaire témoin de la vie moderne, dont l'œuvre est en grande partie vouée, à travers le récit des va-et-vient entre l'Europe et l'Amérique mis en scène dans ses grands romans, à la compréhension de l'énigme centrale de notre monde, qui est celle des rapports entre le nouveau régime et l'ancien : démocrate américain, James est attiré par la vieille Europe et, surtout, il est animé d'une sourde inquiétude, qui ne porte pas seulement sur la capacité de la démocratie à tenir sa promesse d'émancipation, mais sur cette promesse elle-même. Le grand mérite du très beau livre de Mona Ozouf est de réaliser ce que l'on croyait impossible : proposer de l'œuvre de James une interprétation politique, centrée sur le problème des rapports difficiles entre la démocratie et la littérature, tout en donnant de son art romanesque la description la plus complète, la plus subtile et, finalement, la plus « intérieure » qui soit. [Lire la suite]

 

Un problème philosophique sérieux

N°48 Hiver 1989

La pire erreur que l'on puisse commettre au sujet du brillant article de Francis Fukuyama serait d'y voir simplement le constat, par un citoyen des États-Unis, du triomphe progressif de l'American way of life. En fait, le problème de la « Fin de l'histoire » est tellement sérieux que, au-delà de Hegel et de Marx, il a toujours été considéré comme tel par (presque) tout ce qui compte dans la pensée politique du XXe siècle. C'est vrai d'abord de la pensée allemande : on ne comprend pas l'œuvre de Max Weber, de Heidegger ou de Leo Strauss si on ne voit pas que son problème central est celui du conflit entre l'idée hégélienne de la réconciliation et son retournement ironique dans la critique nietzschéenne du « dernier homme » ; sur un mode moins profond, ou plus sophistique, ce n'est pas moins vrai de la philosophie française, dont Vincent Descombes considère non sans raisons que, pendant près d'un demi-siècle, elle a été dominée par le problème posé par Kojève : que devient (ou si l'on préfère : que deviendra ?) la « négativité humaine » lorsque les fins qui lui donnaient son sens ont (auront) été accomplies ? De ce point de vue, l'écho obtenu par les réflexions de Fukuyama est donc un indice de l'européanisation progressive de la pensée américaine, beaucoup plus que de l'américanisation de la planète. [Lire la suite]

 

Raymond Aron et Max Weber. Épistémologie des sciences sociales et rationalisme critique

N°28 Hiver 1984

De l’Introduction à la Philosophie de l’Histoire aux Mémoires, le dialogue de Raymond Aron avec Max Weber ne s’est jamais interrompu, comme si la compréhension de l’histoire-se-faisant n’avait pas cessé de le ramener aux questions fondamentales de l’épistémologie et de la philosophie de l’Histoire. A bien des égards, cependant, Raymond Aron était éloigné de Max Weber, dont il désapprouvait l'excessif « pessimisme » sur le devenir de la société moderne) et à qui il reprochait de transposer une « description phénoménologique de la condition humaine », en elle-même acceptable et suggestive, en une « philosophie du déchirement » « humainement impensable ». Dans l'approbation comme dans la critique, la discussion de thèses wébériennes renvoyait, pour R. Aron, aux questions essentielles. [Lire gratuitement la suite]

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Retrouvez dans la rubrique « Auteurs » l'intégralité des articles de Phillipe Raynaud publiés dans Commentaire.

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