Retour sur "Le choc des civilisations"

La lettre du vendredi 20 avril 2018

« Le choc des civilisations », tel était le titre de l’article de Samuel Huntington et du débat à son propos que nous avons publiés dans notre numéro 66 à l’été 1994. Samuel Huntington (1927-2008), avant de disparaître – il était un des grands professeurs du département de Government de Harvard –, avait publié deux livres d’une grande importance et que l’on doit encore lire pour interpréter le monde actuel : l’un, en 1992, sur la troisième vague démocratique (The Third Wave : Democratization in the Twentieth Century) et l’autre, en 1996, après son article de 1994, sur le choc des civilisations (The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order). Tout le monde se demande aujourd’hui si la démocratie n’est pas en reflux et si le choc des civilisations explique les tensions entre une partie du monde islamique et l’Occident. Huntington annonçait une « connexion islamo-confucéenne ». Personne n’a trouvé trace dans la réalité de cette étrange idée ; en revanche le 11-Septembre, l’Afghanistan, les guerres d’Irak, la Tchétchénie, la guerre de Libye, le conflit des sunnites et des chiites et bien d’autres événements montrent que les civilisations, les religions, l’histoire jouent un rôle à l’origine des violences, des tensions et des menaces dans le monde actuel, une place plus importante peut-être que l’économie et la puissance. Et même, quand on parle de la diversité des régimes politiques et que l’on veut expliquer les différences entre l’Amérique et l’Europe d’un côté (démocraties) et la Russie ou la Chine de l’autre (démocratures), entre l’Occident et tout l’Orient (Japon et quelques autres exclus), quand on parle des pays qui n’adoptent pas nos règles politiques, étant entendu que tout le monde appartient à l’ONU, souscrit à des valeurs universelles, et se veut ou se prétend démocratique (à sa façon), on invoque pour justifier et glorifier les différences : l’histoire, les traditions, les mœurs, les peuples, ce qui ne sont que des façons à peine dissimulées de dire : les civilisations. Aussi revenons sur la question, en la formulant abstraitement : quelles différences sont sources de menaces et comment vivre dans un monde que ni le commerce ni la démocratie n’ont encore unifié et pacifié, dans un monde dont on se demande s’il peut être unifié et pacifié ?

C’est pourquoi, dans notre numéro anniversaire (Commentaire, n° 161/Printemps 2018), nous avons sollicité Bruno Tertrais et Nicolas Baverez pour deux articles qui renvoient au débat que nous avions organisé autour du célèbre article de Samuel Huntington, avec Daniel Bell, Alain Besançon, François Duchêne, André Fontaine, Pierre Hassner, William Pfaff, Giuseppe Sacco et Francis Fukuyama. La lettre du vendredi propose ci-dessous l’ensemble de ces articles.

Bruno Tertrais, « Huntington et le risque de la prophétie »      

Commentaire, N° 161/ Printemps 2018

Il n'est pas courant que le nom d'un chercheur en science politique devienne connu sur toute la planète. À l'époque contemporaine, seuls Henry Kissinger, Zbigniew Brzezinski et Francis Fukuyama ont eu cet honneur. Mais c'est généralement pour que leur nom soit… honni. En écrivant son livre, Samuel P. Huntington savait qu'il provoquerait intellectuels, analystes, politiques et opinions. D'autant que le point d'interrogation du titre de l'article avait disparu de celui du livre… Il faut dire que l'époque était particulièrement – marquée par les guerres de l'ex-Yougoslavie – propice à la recherche de nouvelles grilles de lecture pertinentes pour comprendre et prévoir l'évolution du système international.
Il est encore aujourd'hui convenu de se gausser et plus encore de s'indigner. Au risque de battre un cheval mort, comme on dit outre-Manche, un philosophe français s'est risqué en 2015, après tout le monde, à prédire que la « guerre des civilisations n'aura pas lieu ». Quelle audace ! D'autres s'échinent même à démontrer que nous vivons l'âge de la « fusion » des civilisations.
Les principales critiques apportées dès les années 1990 au concept développé par Huntington restent pertinentes. Acheter l'article

 

Nicolas Baverez, « Quelle défense face aux nouvelles menaces ? »

Commentaire, N° 161/ Printemps 2018

En réalité, 1989 s'est révélé, à l'image de 1918, une fausse paix. L'effondrement des idéologies n'a pas débouché sur un ordre stable et pacifique mais sur le réveil violent des sentiments identitaires symbolisés par les attentats du 11 septembre 2001. Le monde du XXIe siècle ressemble, par certains aspects, au choc des civilisations décrit par Samuel Huntington. Quelle défense faut-il face aux menaces que fait apparaître le nouveau millénaire ? Acheter l'article

 

Samuel P. Huntington, « Le choc des civilisations ? »

Commentaire, N° 66/Été 1994

Le prochain type de conflit
La politique mondiale entre dans une nouvelle phase, et les intellectuels n'ont pas attendu longtemps pour exposer l'idée que chacun d'eux se fait de ce qu'elle va devenir : fin de l'histoire, retour des rivalités traditionnelles entre États-nations, déclin de l'État-nation sous l'effet des tensions contraires du tribalisme et du mondialisme pour ne prendre que quelques exemples. Chacune de ces idées saisit bien certains aspects de la réalité nouvelle. Mais elles passent toutes à côté d'un aspect crucial, et même central, de ce que sera probablement la politique mondiale dans les années qui viennent. Mon hypothèse est que, dans le monde nouveau, les conflits n'auront pas essentiellement pour origine l'idéologie ou l'économie. Les grandes causes de division de l'humanité et les principales sources de conflit seront culturelles. Acheter l'article

 

Daniel Bell, « En un combat douteux »  

Commentaire, N° 66/Été 1994

Avertissements
En 1938, l'écrivain hongrois Aurel Kolnai écrivait un ouvrage prémonitoire de 700 pages, La guerre contre l'Occident. Dans ce livre, l'auteur mettait le monde en garde contre le nazisme. L'époque était alors à l'apaisement. Hitler apparaissait encore, dans une grande partie de l'opinion, comme un nationaliste allemand qui cherchait à rendre à l'Allemagne sa confiance en elle-même après la défaite de la Première Guerre mondiale. Kolnai s'élevait contre cette conception : le nazisme, disait-il, est quelque chose de très différent et de très dangereux. C'est le roulement de tambour du tribalisme, la célébration de l'irrationnel, la mystique d'un Führer qui exige une obéissance aveugle, la doctrine d'une « race des seigneurs » qui, en raison de leur pureté ethnique, sont destinés à dominer le monde, la célébration des anciens dieux teutoniques comme Wotan, l'accent mis sur la « volonté de puissance » et la thèse, forgée en partie par le philosophe et juriste Carl Schmitt, selon laquelle « la politique c'est la politique étrangère » et que la santé de l'État, c'est la guerre. Acheter l'article

 

Alain Besançon, « La "civilisation occidentale"  est-elle solide ? »

Commentaire, N° 66/Été 1994

Sur les stimulantes analyses de Huntington, un historien a beaucoup à dire, éloges, nuances et commentaires. Je me borne à quelques remarques sommaires.
Sur la « civilisation orthodoxe » S. Huntington semble faire de la Russie le cœur de cette civilisation. Ce qui appelle, à mon sens, des observations. Acheter l'article

 

François Duchêne, « Conflits de civilisations ? Une vision alternative »          

Commentaire, N° 66/Été 1994

L'idée de conflits entre civilisations est à la fois naturelle, nouvelle et assez utile. Elle est naturelle parce que l'immense extension de l'économie depuis 1945 a fait germer toutes sortes de forces et de pays neufs qui auraient transformé le monde même si la guerre froide avait duré. Elle est nouvelle parce que Huntington imagine que les pays d'une civilisa- tion se mobiliseront derrière - ou devant -leurs figures de proue du moment contre ceux de l'autre bord un peu comme les superpuissances le faisaient pour leurs clients de la guerre froide. Elle est même utile dans la mesure où elle corrige la notion de Francis Fukuyama selon laquelle la victoire mondiale de l'économie libérale annonce la fin de l'histoire. Mais dans quelle mesure cette hypothèse est-elle réaliste ? Acheter l'article

 

André Fontaine, « D'un paradigme à l'autre »    

Commentaire, N° 66/Été 1994

Pour décrire notre époque, ainsi que le fait tranquillement Samuel Huntington, comme celle d'un « choc de civilisations », il faut faire preuve d'un bel optimisme, sauf à négliger le conseil de Confucius sur l'impérieuse nécessité de donner aux mots leur sens. Car enfin personne ne peut nier que la civilisation soit, selon la définition de Littré, « l'action de civiliser », et donc de « polir les mœurs ». Ce n'est pas précisément cette notion-là qui s'impose à l'esprit, à contempler les tueries, réelles ou fictives, dont la télévision fait son pain quotidien, l'ampleur du trafic de drogue et d'armes, la prolifération des mafias, l'ascension des Jirinovski, la corruption, la misère du quart monde, et tutti quanti. Mais peut-être l'auteur a-t-il conscience de l'impropriété de son titre, puisqu'il l'a assorti d'un point d'interrogation. Acheter l'article

 

Pierre Hassner, « Un Spengler pour l'après-guerre froide ? »  

Commentaire, N° 66/Été 1994

On ne s'ennuie jamais avec Sam Huntington. La quarantaine d'années de sa carrière en a fait l'un des political scientists américains à la fois les plus encyclopédiques et les plus percutants, dont l'œuvre couvre à la fois la sociologie militaire et la stratégie, la politique des pays en voie de développement et celle des sociétés post-industrielles, les problèmes de la violence et ceux de la démocratie. Au cours de cette période, il lui est arrivé de dénoncer, avec verve et rigueur, les mésaventures de ceux de ses collègues qui se fourvoyaient en s'efforçant d'emprisonner la complexité de l'évolution historique dans une formule générale, en passant du développement politique à la modernisation pour finalement se contenter du changement, ou de la mode du déclin (comme Paul Kennedy) à celle de la fin de la guerre froide, de la guerre ou de l'histoire tout court, comme Fukuyama). Mais il lui est arrivé tout aussi souvent, victime de son don des formules et de son esprit de système, de tomber dans le même travers. Accéder gratuitement à l'article

 

William Pfaff, « Réponse à Samuel Huntington »          

Commentaire, N° 66/Été 1994

Après l'effondrement du communisme, les anticommunistes se sont trouvés désorientés. Pour beaucoup d'entre eux, comme pour les communistes eux-mêmes, le marxisme avait été depuis toujours la structure déterminante de leur analyse politique et historique. La lutte contre le marxisme constituait le fondement des carrières, universitaires autant que politiques, aussi sûrement qu'elle dominait la géopolitique du dernier demi-siècle. Désormais, c'en est fini. Cela explique que depuis 1989 on ait déployé tant d'efforts, surtout aux États-Unis, pour élaborer ce que Samuel Huntington appelle « un nouveau paradigme », c'est-à-dire un modèle de pensée capable de fournir une explication de la réalité géopolitique, ou du moins une méthode pour y réfléchir, autour de laquelle une réorientation politico-intellectuelle pourrait avoir lieu. Acheter l'article

 

Giuseppe Sacco, « Appel aux armes ? »   

Commentaire, N° 66/Été 1994

La lecture de l'article de Huntington m'a stimulé et déçu. Ses concepts ne sont pas faux ou erronés, ils sont traités parfois sans finesse. Finesse à laquelle pourtant ce même auteur nous avait habitués, dans ses écrits précédents. Dans cet article il y a, au contraire, suffisamment de déchirures logiques, de passages de prémisses approximatives à des conclusions injustifiées pour nous montrer que l'on n'est pas en présence d'une réflexion scientifique approfondie, d'une analyse historico-politique menée avec la sérénité qui serait de mise, mais d'un texte qu'il faudrait plutôt classer comme le « manifeste » d'une nouvelle Alliance. Acheter l'article

 

Francis Fukuyama, « Contre le nouveau pessimisme »  

Commentaire, N° 66/Été 1994

Avec la fin de la guerre froide, on a v s'instaurer entre anciens faucons et anciennes colombes (du moins ceux qui, professionnellement, étaient mêlés aux affaires internationales, journalistes, universitaires ou hommes politiques) un consensus remarquable sur le fait que le monde est devenu bien pire depuis l'effondrement de l'Union soviétique. Cette analyse pessimiste se fonde sur des arguments. Accéder gratuitement à l'article

Retrouvez notre numéro anniversaire complet (40 ans !) sur www.commentaire.fr

 

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