Qu'attendre de la politique de Poutine ?

La lettre du vendredi 23 mars 2018 

Au lendemain de la réélection de Vladimir Poutine à la tête de la Fédération de Russie, La lettre du vendredi donne la parole à Françoise Thom, agrégée de russe, maître de conférences à l'université de Paris-IV-Sorbonne et membre du comité de rédaction de Commentaire. Elle est l’auteur de La Langue de bois (Commentaire/Julliard, 1987), Le Moment Gorbatchev (Hachette, 1991), Les Fins du communisme (Critérion, 1994) et Beria, le Janus du Kremlin (Cerf, 2013), Comprendre le poutinisme (Desclée de Brouwer, 2018).

 

Qu'attendre de la politique de Poutine après les élections ?

La réponse à cette question se trouve dans le discours électoral de Poutine du 1er mars. La première partie mettait l'accent sur la nécessité d'un « bond en avant » dans le domaine économique et affirmait que le « retard » de la Russie dans le domaine technique menaçait son avenir. Elle ressemblait à s'y méprendre aux discours de Gorbatchev au printemps 1985 appelant à une « accélération ». La seconde partie détaillait les « Wunderwaffen », les armements nouveaux dont disposait la Russie par lesquels elle pouvait anéantir les Etats-Unis et les pays de l'OTAN. Les deux parties du discours semblaient si discordantes qu'on a même supposé qu'elles avaient été rédigées par des speachwriters différents.

La cohérence est implicite entre ces deux volets. L'État russe est une formidable machine de puissance qui vient de faire ses preuves dans le domaine intérieur. La gesticulation militariste était nécessaire pour remporter les élections en l'absence de succès économiques. Maintenant que Poutine est assuré de son contrôle sur la société russe il peut entamer la deuxième partie de son programme.

Le Kremlin est obligé de constater que la politique de sanctions mise en place par les Occidentaux menace ce qui compte pour lui, le développement du secteur énergétique et celui du complexe militaro-industriel. Par ailleurs il s'est convaincu que le « pivot vers l'Asie » n'a pas donné les résultats attendus. La Chine est un partenaire coriace qui ne fait pas de cadeaux. 

Pour sortir du marasme économique il y a deux solutions : soit des réformes de fond qui mettraient en cause les bases du pouvoir poutinien, et qui par conséquent sont exclues d'emblée, autrement que sous une forme Potemkine chargée d'amorcer la pompe en Occident. Soit l'obtention d'un accès illimité aux  ressources techniques et financières de l'Europe. C'est vers cette deuxième solution que penche le Kremlin.

 

Nous pouvons donc nous attendre à entendre les sirènes d'une nouvelle perestroïka. Poutine fera patte de velours, l'agent recruteur se substituera au chef de guerre.  Car sans l'Europe  la machine de puissance du Kremlin risque de tomber en panne. On peut prévoir par conséquent  une activation de la politique européenne de la Russie, selon les axes déjà existants : renforcement des relations bilatérales entre les pays européens et Moscou (surtout l'Allemagne), érosion de la solidarité européenne, sape de l'Union européenne, appui aux partis populistes et souverainistes, renforcement et promotion des puissants réseaux d'influence russe au sein de chaque pays européen, affaiblissement du lien transatlantique. Pour réaliser ce programme la Russie compte sur la corruption des élites, mais aussi sur l'intimidation. Comme l'a dit Poutine dans son adresse du 1er mars après avoir fait la démonstration des missiles russes: « Vous ne vouliez pas nous écouter, maintenant vous nous écouterez ».

L'Europe doit donc avant tout se doter d'une défense digne de ce nom et élaborer une politique commune solidaire face à la Russie. La machine de puissance russe a des pieds d'argile et elle ne va pas tarder à s'effriter si l'Europe n'assure pas l'intendance, en lui fournissant  les ressources techniques et financières qui lui manquent.

Françoise Thom

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La lettre du vendredi a retenu la lecture des articles suivants, dont deux en libre accès pendant une semaine. 

Françoise Thom

N° 157 Printemps 2017

Ces derniers mois, presque tous les scrutins dans le monde occidental et l'espace postsoviétique donnent le résultat souhaité par le Kremlin. Brexit, référendum néerlandais sur l'accord d'association avec l'Ukraine, élection de Trump, victoire du parti du centre pro-russe en Estonie, élection du pro-russe Dodon en Moldavie, du pro-russe Rumen Radev en Bulgarie, enfin le référendum en Italie. En Russie, les élections législatives du 18 septembre 2016 ont connu un résultat étonnant, si on applique les critères occidentaux à ce scrutin : elles ont donné au parti du Kremlin, Russie unie, 54,18 % des voix (340 sièges sur 450), les autres voix se partageant entre les trois pseudo-partis téléguidés par le Kremlin (en 2011, Russie unie avait recueilli 49,32 % des voix et 238 sièges). Aucun député de l'opposition n'a été élu en 2016. Or les revenus des Russes ont baissé continûment depuis octobre 2014. L'année précédant le scrutin, cette baisse avait été de 8 %. Dans quel autre pays le parti au pouvoir aurait-il amélioré sa majorité dans ces conditions désastreuses ? Ces deux phénomènes, succès des « amis de Poutine » en Occident, consolidation du parti du pouvoir en Russie, nous invitent à nous pencher sur les causes de l'efficacité du système poutinien, non seulement en Russie même, mais dans l'étranger proche et moins proche.

Nicolas Baverez

N° 157 Printemps 2017

Démosthène rappelait dans les Philippiques que « la manière de bien conduire une guerre, ce n'est pas de suivre mais de précéder les événements ». Dans l'ordre stratégique plus que dans tout autre, subir c'est déjà être défait. Or, depuis 2010, l'environnement de la France et de l'Europe s'est profondément dégradé, prenant à revers le désarmement accéléré qu'elles ont poursuivi depuis la chute du Mur de Berlin.

Alain Besançon

N° 149 Printemps 2015

On écrit souvent que Poutine est imprévisible. Il l'est dans une mesure qui tient à son caractère et à sa position professionnelle. Un politicien conserve généralement une certaine ambiguïté s'il ne veut pas être prisonnier de ses déclarations. Ainsi Obama, Merkel, Hollande, Sarkozy, n'importe qui. Cependant, les déclarations se détachent sur un fond de pensée, que nous pouvons connaître. Ce fond est un cadre qui ne permet pas de prévoir les décisions, mais qui permet d'interpréter celles-ci.

Henri Froment-Meurice

N° 156 Hiver 2016

À propos de la Russie de Poutine, pour critiquer ceux qui préconisent une grande fermeté à son égard, on évoque la politique du général de Gaulle à l'égard de l'Union soviétique. Comme on verra en lisant cet article : comparaison n'est pas raison et de Gaulle ne fut pas complaisant.

Françoise Thom

N° 154 Été 2016

D'abord il aurait fallu comprendre à qui on avait affaire en la personne du patriarche Kirill, dont la carrière a pris son envol dès la période soviétique. On sait que depuis les années 1920 l'Église orthodoxe russe a été systématiquement infiltrée par les organes de la Sécurité d'État. Oleg Kalouguine, un transfuge du KGB, estime que « la mainmise sur l'Église à l'intérieur de l'Union soviétique », la pénétration de l'Église orthodoxe à l'étranger avaient été « l'un des chapitres les plus sordides et les moins connus de notre organisation ».

Françoise THOM

N° 154 Été 2016

Dans tous les pays d’Europe le Kremlin a implanté des groupes d’influence répercutant sa propagande dans les médias, les milieux politiques et les réseaux sociaux. La France est sans doute le pays où ses efforts de pénétration connaissent le plus grand succès. La spécificité française tient à plusieurs facteurs : d’abord, une longue tradition de russophilie, parfois spontanée, souvent vénale. Ne lésinant pas sur les pelisses offertes au frileux philosophe, Catherine II avait réussi à persuader Voltaire de présenter le partage de la Pologne comme une mesure progressiste puisqu’elle allait permettre de neutraliser le catholicisme obscurantiste dans ce pays et d’y instaurer la liberté de conscience.

Henri Froment-Meurice

N° 153 Printemps 2016

Depuis son arrivée à la présidence de la Fédération de Russie en 2000, Vladimir Poutine s'est fixé un objectif : remonter en puissance la Russie, après la période volontiers qualifiée de « libérale », voire d'« anarchique », durant laquelle Gorbatchev, puis Eltsine sont accusés d'avoir laissé, d'un côté, l'URSS se désagréger, « le plus grand malheur du xx e siècle », selon le nouveau maître, et, de l'autre, la Fédération de Russie, héritière de l'Union soviétique, décliner tant politiquement qu'économiquement.

Philippe (de) Suremain

N° 148 Hiver 2014

Réplique brutale de la Révolution orange de 2004, l'Euromaïdan a provoqué une onde de choc dont l'ordre européen, que l'on croyait en voie de stabilisation, s'est trouvé ébranlé. Une véritable révolution cette fois, que l'on n'a pas vu venir. Ni ses acteurs, les Ukrainiens, qui ne la prévoyaient pas si soudaine et radicale ; ni le Kremlin, l'instigateur d'une réaction en chaîne mal contrôlée ; ni les Européens confiants dans les vertus de l'interdépendance croissante des intérêts de part et d'autre du continent ; ni les États-Unis, passés à autre chose. La fin d'une époque ? Sans doute, et en tout cas de bien des illusions. Contre toute attente, l'Europe bipolaire semble pour un temps de retour, obligeant à une coexistence d'un nouveau type à laquelle tous n'étaient pas préparés. Les cartes sont rebattues d'un jeu dont les partenaires doivent redéfinir les principes, les règles. Dont l'Ukraine, avec laquelle il faut désormais compter.

Gilles Andreani

N° 146 Été 2014

Les événements d'Ukraine ont ouvert une crise, qui était latente et prévisible, entre la Russie de Vladimir Poutine et l'Occident, c'est-à-dire l'Europe et les États-Unis. Il faut analyser cette crise et ses conséquences et montrer que, si la Russie peut se donner l'illusion d'une victoire en Crimée, elle aurait beaucoup à perdre en prolongeant cette crise. Notamment si les Occidentaux se coordonnent intelligemment et rapidement pour stabiliser la frontière occidentale de l'Europe.

Camille Grand

N° 146 Été 2014

La crise ukrainienne bouleverse le paysage stratégique européen et jette une lumière crue sur la politique révisionniste de Vladimir Poutine qui poursuit une entreprise unilatérale et coordonnée de déconstruction de l'ordre européen hérité de l'après-Guerre froide. Face à ce basculement stratégique, les Occidentaux, Européens et Américains, paraissent hésitants tant elle heurte leur conception des relations internationales. Il leur appartient pourtant de réagir de manière unie et coordonnée, pour préserver la stabilité du continent.

Françoise Thom

N° 139 Automne 2012

Évolution singulière que celle de la politique étrangère russe, de la chute du communisme à aujourd'hui : objet de débats passionnés durant l'ère eltsinienne, elle est redevenue sous Poutine la chasse gardée des hauts dirigeants du Kremlin et elle semble faire l'objet d'un consensus que même la fronde récente ne remet pas en cause. Pourtant la Russie est aussi éloignée aujourd'hui d'une définition rationnelle de ses intérêts nationaux qu'à l'époque soviétique, quand le prisme idéologique l'empêchait d'avoir une perception adéquate du monde extérieur – peut-être justement parce que des éléments de la vision léniniste ont été préservés dans le domaine de la politique étrangère, alors qu'en politique intérieure la faillite du socialisme a tout balayé.

Marie Mendras

N° 136 Hiver 2011

Vingt ans après l'effondrement de l'URSS, la politique étrangère de la Russie, tout comme la politique intérieure, reste profondément marquée par la chute de 1991. Les hommes qui dirigent le pays aujourd'hui ont une vision négative de leur histoire nationale. Ils continuent à voir dans l'extraordinaire bouleversement des réformes gorbatchéviennes et de l'éclatement de l'empire une perte considérable. 1991 a été une « catastrophe géopolitique », répète Vladimir Poutine. Cette rupture brutale avec le passé laisse de profondes traces, tant dans les mentalités que dans le comportement des élites dirigeantes.

Zbigniew Brzezinski

N° 122 Été 2008

Comme Président puis comme Premier ministre, Poutine a dirigé et dirige la Russie. Autocratie ? Démocratie ? L'une mêlée à l'autre ? La forme politique importe. La Russie importe aussi pour l'Europe et pour le monde.

Benoît (d') Aboville

N° 115 Automne 2006

Il n'existe pas de problème plus important — du point de vue de la politique étrangère de la France — que celui des rapports entre l'Europe et les États-Unis, et donc de ceux entre les progrès de l'Union européenne, en matière de défense et de sécurité, et l'évolution de l'OTAN, du fait des crises et des changements mondiaux. Il était donc nécessaire qu'un constat précis soit établi et les perspectives fermement dessinées pour qu'à partir de 2007 la France puisse, au-delà des controverses passées, offrir une vision constructive de ce que pourrait être l'avenir de l'OTAN.

Nicholas Eberstadt

N° 112 Hiver 2005

La Fédération de Russie est en proie à un ensemble de graves problèmes démographiques qui ne cessent d'empirer et qu'on peut sans exagération qualifier de « crise ». Cette crise est en train de transformer ce qui était du domaine du possible pour le pays et pour le peuple, et ce de manière continue, directe et défavorable. La situation sociale de la Russie, son potentiel économique, son pouvoir militaire et son influence internationale sont tous soumis désormais à des contraintes démographiques négatives et celles-ci risquent de s'aggraver dans les prochaines années.

Commentaire est une revue fondée par Raymond Aron et dirigée par Jean-Claude Casanova
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