Les œuvres choisies de Philip Roth en Pléiade

La lettre du vendredi 25 mai 2018

 

Philippe Roth est décédé mardi dernier. En octobre 2017, ces Romans et nouvelles (1959-1977) ont paru en Pléiade. Nous vous offrons aujourd’hui la lecture qu’en fit Christophe Mercier qui en rendit compte dans notre numéro d’hiver dernier.

Philip Roth : Romans et nouvelles (1959-1977). Contient : Goodbye, Columbus ; La Plainte de Portnoy ; Le Sein ; Ma vie d’homme ; Professeur de désir (Gallimard, « Pléiade », 2017, 1 200 pages).

Après Vargas Llosa, Philip Roth. La Pléiade – et pourquoi pas ? – fait maintenant place à des « œuvres choisies » d’auteurs étrangers publiés par la maison et qui, de leur vivant, font, aux yeux du grand public, figure de « classiques ». La célèbre reliure n’attend plus que ses choix soient ratifiés par le temps, et il semble qu’aujourd’hui elle devienne – en partie – une vitrine pour un prêt-à-porter haut de gamme entérinant moins la valeur intrinsèque d’une œuvre que son accessibilité immédiate, et avérée, à un large public. Disons simplement qu’être publié dans la Pléiade représente actuellement moins une canonisation qu’une simple béatification.

Philip Roth, dans cette optique, est un choix idéal : apprécié des critiques et des lecteurs, adoubé par les innombrables universitaires qui ont publié sur lui des études, il fait partie de ces auteurs à propos desquels on ne se pose plus de questions, et dont chaque livre est salué comme la nouvelle manifestation du génie de « l’un des plus grands écrivains américains vivants ». Il fait partie – avec Pynchon, DeLillo, Cormac McCarthy – des quelques romanciers dont de bonnes âmes ont estimé que le Nobel 2016 leur avait été « volé » par Bob Dylan. Sous prétexte que le plus grand poète américain du XXe siècle est aussi un baladin, des polygraphes français se croyant des écrivains ont cru bon de prendre – au nom de Philip Roth, et des quelques auteurs cités plus haut – la défense de la « vraie littérature » contre la « sous-culture » que représenterait la poésie incarnée dans le rock.

Inutile de citer des noms, et de toute façon le ridicule ne tue pas. Cela étant, le génie de Dylan n’avait pas besoin de cette « reconnaissance » qui n’en est pas une (qui connaît les jurés du Nobel ? Et s’agit-il vraiment d’un honneur, pour Dylan, de succéder à un Sully Prudhomme, à un Albert Camus ou à un Le Clézio ? Personnellement, je trouve cela, pour Dylan, plutôt humiliant), et je suppose qu’il a été plus sensible à la réflexion de Leonard Cohen, quelques jours avant sa mort (« Donner le Nobel à Dylan, c’est comme mettre un panneau en bas de l’Everest pour signaler qu’il s’agit du plus haut sommet du monde »), qu’aux cris d’orfraie poussés par des huitièmes couteaux dont il n’avait certainement jamais entendu parler.
Et revenons-en à Philip Roth – qui a eu le bon goût de ne pas s’exprimer sur le sujet. Son œuvre est imposante par son ampleur, homogène dans sa diversité, inégale, souvent passionnante. Elle n’a sans doute pas l’importance que lui accordent ses thuriféraires (non, Philip Roth n’est pas le Faulkner juif du New Jersey), mais elle s’impose (avec quelques autres) comme l’une des plus intéressantes que nous ait offertes l’Amérique des années soixante. La « Library of America » lui a consacré dix volumes (neuf pour les romans, un pour les textes critiques), et il n’était évidemment pas question que la Pléiade se montre aussi exhaustive. Ce premier volume, qui couvre les années 1959 à 1977, de Goodbye Colombus – le recueil de nouvelles qui a révélé Roth, et qui a fait scandale – à Professeur de désir, passé à l’époque relativement inaperçu. Sur les neuf titres publiés par Roth au cours de ces dix-huit années, les éditeurs français ont choisi d’en écarter quatre et ce choix n’est pas innocent, qui impose d’emblée une grille de lecture, et trace une route dans une forêt touffue.

Roth est considéré, par les universitaires, comme un maître de l’« autofiction », et comme un chef de file de la littérature juive américaine. Ont donc été sacrifiés les quatre romans n’entrant pas dans ce cadre : Laissez courir (1962), qui, en une sorte d’hommage conscient à Henry James (car Roth est aussi un professeur, dont le métier a longtemps consisté à étudier et à enseigner les auteurs qu’il admire), fait alterner les voix et les points de vue, et ne traite pas de la judéité ; Quand elle était gentille (1967), roman à la troisième personne, dans lequel n’apparaît aucun Juif, et transposition du « réalisme » flaubertien pour peindre la vie morne d’une Madame Bovary du Midwest ; Tricard Dixon et ses copains (1971), roman-pamphlet satirique, charge contre Richard Nixon ; et Le Grand Roman américain (1973), dans lequel Roth abandonne son milieu habituel de professeurs juifs obsédés par leur nombril et adonnés à la psychanalyse pour se faire le chroniqueur bouffon de l’épopée d’une équipe de base-ball complètement ringarde, narrée par un journaliste sportif parano. Il s’agit du roman le plus touffu de Roth, un bouillonnement de personnages et d’anecdotes loufoques, à travers lesquels Roth dit ses vérités à l’Amérique. On sent que, dans ce livre, il essayait une manière nouvelle, tentait de se dégager du carcan de l’autofiction et de l’image que le succès à scandale de Portnoy avait imposée de lui. Il ne poursuivra pas dans cette voie nouvelle, ce qu’on peut regretter, comme on regrette que l’une de ses plus grandes réussites (aussi atypique soit-elle) n’ait pas été retenue par la Pléiade.

Les cinq livres choisis, indiscutablement, ont une unité, et dessinent l’image du Philip Roth que connaît le plus large public : un grand romancier intellectuel juif, qui transpose en romans des événements de sa vie privée, depuis son enfance modeste à Newark, New Jersey, jusqu’à son premier mariage destructeur et aux années de psychanalyse qui l’ont suivi. Des romans à la première personne parcourus par quelques thèmes omniprésents – l’enfance aimée et haïe, les parents aimés et haïs, l’impossibilité du couple, le sexe, la littérature (et les hommages rendus aux maîtres révérés : Flaubert, Tchekhov, Kafka), la judéité, la Shoah (qui apparaît dès « Eli le fanatique », la nouvelle qui clôt le recueil Goodbye Columbus, et sera de plus en plus présente dans les romans ultérieurs) – et dans lesquels reparaissent des silhouettes (l’épouse folle et dévoreuse, la mère aimante et dévoreuse, le père touchant et maladroit, les collègues d’université, le psychanalyste et son divan) qui semblent passer sans mal, en changeant de pseudonyme, d’un roman à l’autre.

Dès Goodbye Colombus (la novella qui donne son titre au recueil), exceptionnelle entrée en fanfare dans la littérature américaine, l’univers se dessine : le narrateur, Neil, jeune bibliothécaire juif qui vit chez son oncle et sa tante (premier avatar de la mère juive) dans un quartier modeste de Newark, tombe amoureux de Brenda, fille d’un nouveau riche juif, fabricant de lavabos, qui s’est fait lui-même, selon l’expression (et, en général, ça ne donne pas de résultats faramineux), et va passer quinze jours dans sa famille. Il découvre alors un autre univers : celui de Juifs qui ont réussi, et quitté le centre de la ville pour une luxueuse villa des beaux quartiers, où ils miment le mode de vie de la société WASP la plus traditionnelle. On comprend mal qu’à l’époque le livre ait fait scandale, et qu’on y ait vu la satire au vitriol de la « famille juive », au point que Roth a été taxé d’antisémitisme. Car la judéité est moins présente dans le texte (et a moins d’importance dans la rupture de Neil et de Brenda) que la fascination pour les riches, et que la constatation que, décidément, comme l’a écrit Fitzgerald, « les riches sont différents ». L’ombre tutélaire de Fitzgerald plane sur ce premier récit de Roth et cette histoire, qui se termine par le constat déchirant de la fugacité des sentiments, et du bonheur (un thème récurrent chez Roth), aurait pu se passer chez les gentils sans que le sens du récit en soit altéré.

On sent – indépendamment du fait que la nouvelle est admirable – que Roth se cherche encore, n’a pas encore découvert sa spécificité. On distingue ses thèmes (et son univers) comme à travers une brume, un halo. Tout est là, mais la manière n’est pas trouvée.

Les cinq autres nouvelles du recueil, inégales, présentent au moins deux réussites : « Défenseur de la foi », ou l’histoire d’un sergent juif en butte aux manipulations d’un soldat juif qui joue de son respect de la Loi du Talmud pour extorquer des faveurs (une fois encore, Roth a été taxé d’antisémitisme), et « Eli le fanatique », ou comment une communauté américaine dans laquelle Juifs « intégrés » et protestants vivent en bonne intelligence est troublée par l’installation d’une école talmudique tenue par deux survivants des camps, et qui abrite des enfants eux aussi rescapés de la Shoah.

Après les deux « faux départs » que représentent le roman à plusieurs voix (Laissez courir) et le roman « réaliste » (Quand elle était gentille), Roth s’invente enfin avec Portnoy’s Complaint (1969) – le titre de la Pléiade, La Plainte de Portnoy, est plus juste que celui, plus racoleur, Portnoy et son complexe, que le roman a porté en France depuis près d’un demi-siècle. Roth a enfin trouvé sa voie : le narrateur est un professeur d’université juif qui, auprès de son psychanalyste, règle son compte avec son existence : le roman consiste en un long monologue comique et truculent – qui tient de Céline et de Rabelais –, à la fois hilarant et poignant. Toute l’« âme juive » est décrite de l’intérieur, dans un torrent de trouvailles et de drôleries. Portnoy/Roth parle de la haine de son enfance, et de l’amour de son enfance ; de la haine qu’il voue à ses parents, et de sa tendresse envers eux. Portnoy, c’est Huckleberry Finn (la littérature « à l’oreille ») réécrit par un jeune Juif mal dans sa peau. Le monologue, décousu, est une suite de sketchs-souvenirs, dont ressort un tableau de l’Amérique des années quarante et cinquante, aimée et détestée à la fois. On rit énormément, et pourtant le livre est pathétique, du pathétique d’un homme encore jeune qui assume mal sa jeunesse, et se fait bouffon pour ne pas pleurer. La verve comique est omniprésente, sans empêcher la tendresse pour une enfance juive surprotégée par la mère, et qui explique les problèmes que Portnoy devenu adulte connaîtra avec les femmes. On est proche du Ladies’Man de Jerry Lewis (piètre acteur, mais authentique cinéaste), une suite de croquis burlesques, un homme/enfant envahi par les femmes, dans lesquels le music-hall est transfiguré par la plasticité de la langue. L’imagination verbale de Roth ne recule jamais devant les scènes « osées », ni devant la scatologie ; tout passe, le rythme emporte tout. Portnoy est un grand livre sur la Famille Juive (et Roth, une fois encore, a été taxé d’antisémitisme, au point qu’il a dû quitter New York, où il était sans cesse accosté sans aménité), et un livre sur l’Amérique, vue à la fois de l’intérieur, mais aussi de l’extérieur, car les WASP représentent un univers auquel les Juifs se sentiront toujours étrangers. Avec Portnoy, Roth invente un nouveau paysage littéraire, et crée une nouvelle littérature juive américaine, avec un regard plus distancié, plus sarcastique, que ses pères littéraires qu’étaient Bellow ou Malamud.

Dès lors, les livres qui suivront (hormis Tricard Dixon et Le Grand Roman américain) reprendront à peu près le même schéma : un narrateur – Juif, universitaire, obsédé par le sexe et par son enfance – se confie à un psychanalyste, et tente de se comprendre, et de comprendre comment il en est arrivé à un pareil échec, à une pareille souffrance.

Ces narrateurs (qu’ils s’appellent David Kepesh dans Le Sein et Professeur de désir ; Philip Tarnopol, ou Zuckermann, dans Ma vie d’homme) sont toujours des épigones de l’écrivain (et c’est pourquoi on a parlé d’« autofiction »), et font référence à des événements (l’enfance modeste, les études, la découverte du sexe, un premier mariage catastrophique) sortis de la vie même de Roth. Les références littéraires sont omniprésentes (Le Sein, dans lequel David Kepesh se voit transformé en sein, et s’acharne à continuer à réagir et à penser en homme, est un hommage avoué à La Métamorphose de Kafka) : Roth fabrique de la littérature avec sa vie, et avec la littérature qu’il admire et connaît en professeur et en professionnel de l’écriture.

Le fleuron de cette période de Roth est sans doute Ma vie d’homme, qui est l’un des grands romans américains de la deuxième moitié du xxe siècle. Il est à la fois moins drôle que Portnoy et plus solidement construit, de portée plus vaste : au-delà de l’identité juive, il s’agit du roman de l’Écrivain, de ses phantasmes, de ses souvenirs, et de leur transposition littéraire. La première partie du livre consiste en deux nouvelles dans lesquelles Philip Tarnopol, sous le masque de Nathan Zuckermann, transpose son enfance, et son mariage désastreux. Puis Tarnopol – alter ego de Roth – raconte son existence réelle, prend ses distances avec la transposition qu’il en a donnée dans ses deux nouvelles. On est dans un jeu de miroirs étourdissant – Roth écrivant sous le masque de Tarnopol écrivant sous le masque de Zuckermann –, qui fonctionne parfaitement. Et au-delà de cette virtuosité éblouissante Ma vie d’homme est un livre poignant sur le passage à l’âge adulte, et sur l’impossibilité de ce passage : Tarnopol s’aperçoit qu’il est devenu adulte sans s’en rendre compte, et sans pour autant maîtriser les problèmes qui se posent à lui, sans parvenir à les régler. Il ne guérira jamais de son enfance, ni de son mariage cauchemardesque avec une demi-folle, dont il donne une vision brueghelienne, le couple comme un enfer dont on ne peut s’évader.

Le livre, terrifiant, est perpétuellement drôle dans ses détails. Mais l’ensemble est particulièrement noir : impossibilité d’échapper à son enfance, à ses complexes, impossibilité de devenir un adulte totalement responsable. Et c’est justement de cette faille, de cette douleur, que naît la littérature. Et que naît la « vie d’homme » (cette « bouillie », écrit Tarnopol), un gâchis répétitif et sans fin (après le suicide salvateur de sa première épouse, qui refusait le divorce, Tarnopol est confronté à la tentative de suicide de sa compagne, qu’il ne parvient pas à aimer suffisamment), un ratage infini. Une vie d’homme, ne conclut pas Roth/Tarnopol, c’est cela : l’échec, la fuite, un sentiment de perte, la violence entre les êtres. Et tout cela sur un ton d’humour froid, distancié, et servi par une construction romanesque qui, sous son apparente liberté, est extrêmement stricte (double passage de l’autobiographie à la fiction – Roth-Tarnopol-Zuckerman –, refus d’une chronologie stricto sensu, et respect global de la chronologie, puisque le livre s’achève avec la mort libératoire de la femme haïe).

Ma vie d’homme est un sommet. Professeur de désir, moins virtuose d’apparence, en est un autre. Le récit est plus linéaire. L’alter ego de Roth, cette fois-ci, est David Kepesh, qui était déjà le narrateur du Sein. Il raconte ici sa vie avant sa métamorphose : enfance dans un milieu de Juifs des Castkills (son père y possède un hôtel), études de lettres, éducation sexuelle en Europe, en compagnie de deux Suédoises, carrière universitaire, mariage avec une femme mythomane et demi-folle (comme dans Ma vie d’homme), psychanalyse, rédemption auprès de la belle et lumineuse Claire, etc., et conscience que cette rédemption est éphémère, que « tout passe et tout casse et tout lasse », comme le chantait naguère Johnny Hallyday, qui n’a pas dit que des niaiseries, et que l’échec final et le malheur sont inéluctables.

Professeur de désir est un roman souvent drôle, et très pessimiste, qui s’achève sur une séquence admirable : Kepesh et sa jeune compagne reçoivent, dans leur maison de vacances des Catskills, le vieux père de Kepesh, veuf, et un ami à lui, rescapé des camps de concentration. Les souvenirs de la Shoah font, vingt ans après « Eli le fanatique », irruption dans un roman de Roth. Le père est maladroit, aimant, ridicule, touchant. Et Roth parvient admirablement à traduire l’ambivalence des sentiments – sur fond d’amour – que son héros éprouve à son endroit. À la fin du livre, c’est le soir. Dans la lumière tombante, Kepesh et sa compagne aimée se retrouvent seuls, une fois que les deux vieillards sont couchés. Et Kepesh, au comble de la félicité, sait que ça ne durera pas, qu’un jour il n’aimera plus Claire, que les sentiments amoureux, aussi intenses soient-ils, sont fugaces. Il pense à Tchekhov (car Professeur de désir est aussi un roman sur la littérature, et toute une partie du livre raconte une visite de Kepesh en Tchécoslovaquie, sur les traces de Kafka), à la fin de La Dame au petit chien. « Et tous deux savaient que le plus difficile, le plus compliqué, ne faisait que commencer. »

Replonger, trente ans après une découverte enthousiaste, dans les premiers romans de Philip Roth, est passionnant. Au-delà de l’agacement que l’on a pu ressentir en voyant saluer unanimement un livre aussi surfait que La Tache, au-delà de l’agacement éprouvé devant une admiration béate de la part de lecteurs qui achètent chat en poche, sur la foi de critiques qui ne lisent pas vraiment, on redécouvre un créateur authentique, profond, vibrant, un peintre qui a sa palette bien à lui. Un artiste, qui vaut bien plus que l’image que l’on a de lui aujourd’hui, figée par la dévotion de ses fidèles.

Philip Roth n’est sans doute pas le plus grand écrivain de sa génération – John Updike est plus doué, plus naturel, plus ample, plus varié, plus chatoyant, et les cinq titres qu’il a consacrés à Rabbitt peuvent être considérés comme l’ultime « grand roman américain », ce serpent de mer. Une Pléiade serait la bienvenue ! –, mais il est grand, et son œuvre existe.

Christophe Mercier

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