Les citations dans Commentaire

La lettre du vendredi 31 mai 2019

En attendant de découvrir notre numéro d’été, qui sera disponible en librairie, kiosque et, dans sa version numérique, sur notre site www.commentaire.fr, mi-juin, nous vous proposons de lire quelques citations parues dans notre numéro de printemps 2019.

Par un texte bref, les citations qui s’entremêlent dans les pages de Commentaire se lisent  vite et invitent à de longues réflexions. Bonnes lectures !

Libéralisme politique et libéralisme économique

Élie Halévy

 Seule l’Angleterre insulaire sut conserver le principe féodal en en adaptant les formules aux besoins des temps nouveaux. Le roi d’Angleterre n’était plus le roi féodal disposant d’une armée qui était en quelque sorte sa propriété personnelle. Il lui fallait, pour lever et entretenir une armée, le consentement des contribuables. À ceux-ci donc, propriétaires de terre dans les campagnes, financiers de Londres, marchands de Londres et des villes de province, de lui mesurer l’argent qui, trop libéralement consenti, lui eût permis de se constituer une armée permanente, assez forte pour anéantir les libertés publiques. Ainsi apparaît une conception nouvelle et très paradoxale, semble-t-il, de la société et du gouvernement. La meilleure société est celle qui se fonde sur un sentiment de défiance permanente des gouvernés à l’égard des gouvernants, qui met ceux-là en état d’insurrection organisée contre ceux-ci, qui vise non à aider le gouvernement à gouverner, mais au contraire à l’empêcher autant que possible de gouverner.
La doctrine de ce que nous appelons en France le « libéralisme économique » (en Angleterre la locution n’a pas cours) est devenue courante un siècle environ après la doctrine du libéralisme politique : datons-en la naissance pour plus de précision du moment où parut, en 1776, le grand ouvrage d’Adam Smith, Sur la nature et les causes de la richesse des nations.
Les théoriciens qu’on appelle – ou plus exactement qu’on va bientôt appeler – les économistes politiques isolent, dans l’ensemble des phénomènes sociaux, ceux qui ont trait à la production, à l’échange et à la distribution des richesses. Ils découvrent que ce groupe de phénomènes est doué d’une remarquable autonomie par rapport au reste des phénomènes sociaux, et qu’il suffirait d’abandonner à lui-même, préservé contre toute intrusion gouvernementale, le monde de la production et de l’échange, pour qu’il s’organise, par la division spontanée des travaux, une société économique parfaitement constituée, assurant l’harmonie des intérêts individuels avec l’intérêt général, celui-ci n’étant pas autre chose que la totalité des intérêts particuliers. Pas d’intervention de l’État entre les classes, à l’intérieur d’une nation, sous prétexte d’assurer l’harmonie entre l’intérêt de ces classes, de protéger une classe contre l’autre. Pas d’interventions de l’État pour séparer une nation des autres par des frontières douanières, sous prétexte de défendre ses intérêts contre ceux des autres nations. Toutes ces interventions de l’État n’aboutissent qu’à fausser l’équilibre naturel des intérêts individuels. L’idéal des économistes est une société sans gouvernement, ou du moins dans laquelle les fonctions gouvernementales se réduisent à assurer le respect des contrats librement conclus entre les individus.
Ces deux conceptions du libéralisme sont visiblement apparentées l’une à l’autre, puisqu’elles reposent sur un même sentiment d’hostilité à l’égard de l’idée gouvernementale. Il ne faudrait pas croire, à vrai dire, qu’elles se recouvrent exactement l’une l’autre ; et bien souvent il est arrivé dans le courant du XIXsiècle que les conceptions du whiggisme politique soient venues se heurter aux conceptions nouvelles de l’économie politique. Les whigs du XVIIIsiècle étaient patriotes ; ils complétaient leur individualisme de la personne par un individualisme de la nation, et jamais ils n’auraient songé, au temps de lord Chatham, à ne pas protéger par des droits de douane et d’autres règlements l’industrie et la marine marchande contre la concurrence étrangère. De sorte que lorsqu’au XIXsiècle, un Palmerston reprenait, avec l’éclat que l’on sait, la tradition du whiggisme guerrier, il se heurtait à l’opposition violente du pacifisme des doctrinaires du libre-échangisme intégral, un Richard Cobden ou un John Bright. Cependant, au plus fort de ces âpres querelles entre deux camps adverses qui se formaient au sein du parti libéral, combien, des deux parts, la philosophie restait la même !

Élie HALÉVY, Grandeur, décadence, persistance du libéralisme en Angleterre, dans Inventaires. La crise sociale et les idéologies nationales, Alcan, 1936, p. 5-8.

 

Proust et Pascal 

Bernard de Fallois

 En parlant de Pascal, si proche de Proust dans sa volonté farouche de détruire toutes nos illusions, au point que leurs pensées, leurs maximes sont souvent interchangeables, nous avons rencontré un allié précieux pour répondre à la dernière question que je voulais que nous nous posions : Proust a-t-il été un adversaire ou un avocat de l’amour ?
Leur pessimisme à tous les deux est en effet radical.

Qui a écrit :
« Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non. Car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.
Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ?
Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. […] On n’aime donc jamais personne mais seulement des qualités » ?
Ce n’est pas Proust, c’est Pascal [Pensées, n° 323, édition Brunschvicg].

Et qui a écrit :
« Les liens entre un être et nous n’existent que dans notre pensée. La mémoire en s’affaiblissant les relâche, et, malgré l’illusion dont nous voudrions être dupes et dont, par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi, et, en disant le contraire, ment » ?
Ce n’est pas Pascal, c’est Proust [À la recherche du temps perdu, « Pléiade », IV, p. 34].

Qui a écrit :
« Il n’aime plus cette personne qu’il aimait il y a dix ans. Je crois bien : elle n’est plus la même, ni lui non plus. […] Il l’aimerait peut-être encore, telle qu’elle était alors » ?
Ce n’est pas Proust, c’est Pascal [Pensées, n° 123].

Et qui a écrit :
« On donne sa fortune, sa vie pour un être, et on sait bien qu’à dix ans d’intervalle, plus tôt ou plus tard, on lui refuserait cette fortune, on préférerait garder sa vie » ?
Ce n’est pas Pascal, c’est Proust [Recherche, III, p. 604-605].

Qui a écrit :
« Le temps guérit les douleurs et les querelles parce qu’on change : on n’est plus la même personne. Ni l’offensant, ni l’offensé ne sont plus eux-mêmes.
C’est comme un peuple qu’on a irrité, et qu’on reverrait après deux générations.
Ce sont encore les Français, mais non les mêmes » ?
Ce n’est pas Proust, c’est Pascal [Pensées, n° 122].

Et qui a écrit :
« Il est à remarquer que tous les dix ans, quand on a laissé un homme rempli d’une conviction véritable, il arrive qu’un couple intelligent, ou une seule dame charmante entrent dans sa société, et qu’au bout de quelques mois on l’amène à des opinions contraires. Et sur ce point il y a beaucoup de pays qui se comportent comme l’homme sincère […] et qui, six mois après, ont changé de sentiments et renversé leurs alliances » ?
Ce n’est pas Pascal, c’est Proust [Recherche, III, p. 138].

Bernard DE FALLOIS, Sept Conférences sur Marcel Proust, Éditions de Fallois, 2019, p. 205-206.

 

Le bilan de Jacques Chirac 

Édouard Balladur

 Ce qui frappe, ce sont les points communs de Chirac avec Mitterrand. Tout d’abord, malgré les oppositions qu’ils ont rencontrées, la durée pendant laquelle ils ont occupé une place de premier plan dans la vie publique, soit une quarantaine d’années chacun.
Ensuite, ils ont eu, à la tête de l’État, les deux plus longs mandats : quatorze ans pour Mitterrand, douze ans pour Chirac – ce qui les place devant de Gaulle, resté président de la République pendant dix ans et demi. L’un et l’autre s’y sont repris à trois fois avant d’être élus. L’un et l’autre étaient aussi peu amateurs d’idéologie que possible. Chacun d’eux a suivi des évolutions politiques quelque peu sinueuses, les amenant de la droite vers le centre ou la gauche, selon les circonstances, au point que Chirac a terminé son second mandat en affirmant : « Le libéralisme a fait plus de morts que le communisme », ce à quoi personne n’avait pensé ! De son parcours, il a hérité du gaullisme sa méfiance envers les États-Unis, une certaine conception des relations avec le monde arabe et une politique européenne fondée avant tout sur l’association avec l’Allemagne. Il est resté imprégné d’un radicalisme accompagné de prudence sociale, de respect des communautarismes, d’une volonté de repentance pour les fautes du passé national.
Quelle marque Chirac aura-t-il laissée dans notre Histoire ? Il aura sans doute frappé par sa politique étrangère, qui a été globalement, sauf en matière européenne, une réussite, par sa proximité avec les Français et sa compréhension de leurs attentes.
En revanche, pour la politique intérieure, l’image laissée est celle de la timidité, de l’immobilité. Il termine sa carrière, là aussi, comme Mitterrand : l’un et l’autre ont été, durant toute leur vie politique, des bretteurs, des combattants, des polémistes, se défendant eux-mêmes et ne faisant pas confiance aux autres pour les défendre. Qui a été détesté par la gauche plus que Chirac ? Qui a été détesté par la droite plus que Mitterrand ? Pourtant ils ont tous les deux laissé à l’opinion un souvenir teinté d’indulgence, voire de bienveillance.

Édouard BALLADUR, in Édouard Balladur et Alain Duhamel, Grandeur, déclin et destin de la Ve République, Les Éditions de l’Observatoire, 2017, p. 289-290.

 

Le travail de Lénine est conforme à nos attentes 

Alexandre Soljénitsyne 

 Il y a un document, daté du 4 avril 1917, où le chef du contre-espionnage allemand à Stockholm, Hans Steinwachs, envoie un télégramme à son Commandement suprême : « Lénine est bien arrivé en Russie. Son travail est entièrement conforme à nos attentes. » Cela ferait de l’effet, si je le citais ? Mais en réalité, les Allemands imbus d’eux-mêmes n’avaient tout simplement pas compris ce qu’ils avaient réellement fait et pour qui en réalité travaillait Lénine. Inutile de citer.
Ou bien, ces quelques mots que j’ai conservés : en 1958 dans un petit train régional du côté de Riazan un vieux me raconte : quand il était à l’hôpital militaire en 1917, on leur avait lancé un paquet de numéros de la Pravda par une fenêtre. Il avait conservé la ficelle qui les tenait, elle n’était tombée en poussière que vers 1945.
Et la suite : « De ce que Lénine promettait, rien ne s’est fait, on a eu tout le contraire. »
Une splendide petite bribe de folklore à glisser entre les chapitres. Mais – ce serait contrevenir aux frontières temporelles et à la forme folklorique.

Alexandre SOLJÉNITSYNE, Journal de la Roue rouge (1960-1991), traduit du russe, Fayard, 2018, p. 614.

 

Le révolutionnarisme verbal 

Raymond Aron

 Le révolutionnarisme verbal d’une fraction des intellectuels ne contredit pas le conservatisme borné d’une fraction de la bourgeoisie. Les deux phénomènes sont contrastés mais solidaires. Les révolutionnaires du style de Jean-Paul Sartre n’ont jamais troublé le sommeil d’aucun banquier du monde.

Raymond ARON, Le Figaro Littéraire, 27 septembre 1952, reproduit dans Polémiques, Gallimard, 1955.

 

L’autorité et l’opinion 

Benjamin Constant

  Quand l’autorité dit à l’opinion, comme Séide à Mahomet,
… J’ai devancé ton ordre,
l’opinion lui répond, comme Mahomet à Séide,
… Il eût fallu l’attendre ;
et, si l’autorité refuse le délai, l’opinion se venge.

Les hommes qui veulent la devancer tombent, à leur insu, peut-être, dans une étrange contradiction. Pour justifier leurs tentatives prématurées, ils disent qu’il ne faut point dérober à la génération présente les bienfaits de leur nouveau système ; et, quand la génération présente se plaint d’être victime de ce système, ils excusent ce sacrifice au nom de l’intérêt des races futures.
Une amélioration, une réforme, l’abolition d’un abus, toutes ces choses ne sont salutaires que lorsqu’elles suivent le vœu national. Elles deviennent funestes lorsqu’elles le précèdent. Ce ne sont plus des perfectionnements, mais des actes de tyrannie. Ce n’est pas à la rapidité des améliorations, mais à l’accord des institutions avec les idées qu’il est raisonnable d’attacher de l’importance. Si vous méprisez cette règle, vous ne saurez où vous arrêter. Tous les abus se tiennent, plusieurs sont liés intimement à des parties essentielles de l’édifice social. Si l’opinion ne les en a séparés d’avance, vous ébranlerez tout l’édifice en les attaquant.

Benjamin CONSTANT, De l’esprit de conquête, chapitres ajoutés à la quatrième édition, chapitre I, « Des innovations, des réformes, de l’uniformité et de la stabilité des institutions », Œuvres, Gallimard, Pléiade, 1957, p. 1606-1607.

 

De Gaulle : de là, l’intérêt de réunir l’Europe 

Roger Belin

 9 mai 1962 [Conseil des ministres]
Maurice Couve de Murville [ministère des Affaires étrangères] rend compte de la dernière réunion de l’OTAN : il en retire l’impression qu’il y a une évolution de la doctrine militaire américaine concernant l’emploi des armes nucléaires : les États-Unis hésiteraient de plus en plus à une défense atomique de l’Europe. Messmer confirme cette évolution et pense que l’on s’oriente vers un désengagement nucléaire, notamment pour les armes stratégiques. Le Général [de Gaulle] conclut : « Il faut maintenir l’Alliance atlantique : c’est indiscutable. Mais son organisation est à revoir ; elle a été faite à une époque où les États-Unis avaient un monopole atomique. Tout a changé depuis que l’URSS peut « tuer » les États-Unis. Américains et Russes ne veulent peut-être pas mourir : il n’est donc pas certain que les États-Unis emploieraient des bombes atomiques si l’Europe est attaquée. Les pays européens ne peuvent s’en remettre à un autre pays du soin d’assurer leur défense. De là, l’intérêt de réunir l’Europe.

Roger BELIN, Lorsqu’une République chasse l’autre (1958-1962).
Souvenirs d’un témoin, Michalon, 1999, p. 251-252.
Ndlr : Roger Belin était secrétaire général du gouvernement.

 

Sermon 

George Sand

 Il paraît que je ne suis pas claire dans mes sermons ; j’ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je n’en suis pas ; ni dans la notion de l’égalité, ni dans celle de l’autorité, je n’ai pas de plan fixe. Tu as l’air de croire que je te veux convertir à une doctrine.
Mais non, je n’y songe pas. Chacun part d’un point de vue dont je respecte le libre choix.
En peu de mots, je peux résumer le mien : ne pas se placer derrière la vitre opaque par laquelle on ne voit rien que le reflet de son propre nez. Voir aussi loin que possible, le bien, le mal, auprès, autour, là-bas, partout ; s’apercevoir de la gravitation incessante de toutes choses tangibles et intangibles vers la nécessité du bien, du bon, du vrai, du beau.
Je ne dis pas que l’humanité soit en route pour les sommets. Je le crois malgré tout ; mais je ne discute pas là-dessus, c’est inutile, parce que chacun juge d’après sa vision personnelle et que l’aspect général est momentanément pauvre et laid. D’ailleurs, je n’ai pas besoin d’être certaine du salut de la planète et de ses habitants pour croire à la nécessité du bien et du beau ; si la planète sort de cette loi, elle périra ; si les habitants s’y refusent, ils seront détruits. D’autres astres, d’autres âmes leur passeront sur le corps, tant pis !
Mais, quant à moi, je veux graviter jusqu’à mon dernier souffle, non avec la certitude ni l’exigence de trouver ailleurs une bonne place, mais parce que ma seule jouissance est de me maintenir avec les miens dans le chemin qui monte.
En d’autres termes, je fuis le cloaque et je cherche le sec et le propre, certaine que c’est la loi de mon existence. C’est peu d’être homme ; nous sommes encore bien près du singe, dont on dit que nous procédons. Soit ; raison de plus pour nous éloigner de lui et pour être au moins à la hauteur du vrai relatif que notre race a été admise à comprendre ; vrai très pauvre, très borné, très humble ! Eh bien, possédons-le au moins autant que possible et ne souffrons pas qu’on nous l’ôte.
Nous sommes, je crois, bien d’accord ; mais je pratique cette simple religion et tu ne la pratiques pas, puisque tu te laisses abattre ; ton cœur n’en est pas pénétré, puisque tu maudis la vie et désires la mort comme un catholique qui aspire au dédommagement, ne fût-ce que le repos éternel. Tu n’es pas plus sûr qu’un autre de ce dédommagement-là. La vie est peut-être éternelle, et par conséquent le travail éternel. S’il en est ainsi, faisons bravement notre étape. S’il en est autrement, si le MOI périt tout entier, ayons l’honneur d’avoir fait notre corvée, c’est le devoir ; car nous n’avons de devoirs évidents qu’envers nous-mêmes et nos semblables. Ce que nous détruisons en nous, nous le détruisons en eux. Notre abaissement les rabaisse, nos chutes les entraînent ; nous leur devons de rester debout pour qu’ils ne tombent pas. Le désir de la mort prochaine, comme celui d’une longue vie, est donc une faiblesse, et je ne veux pas que tu l’admettes plus longtemps comme un droit. J’ai cru l’avoir autrefois ; je croyais pourtant ce que je crois aujourd’hui ; mais je manquais de force, et, comme toi, je disais : « Je n’y peux rien. » Je me mentais à moi-même. On y peut tout. On a la force qu’on croyait ne pas avoir, quand on désire ardemment gravir, monter un échelon tous les jours, se dire : « Il faut que le Flaubert de demain soit supérieur à celui d’hier, et celui d’après-demain plus solide et plus lucide encore. » Quand tu te sentiras sur l’escalier, tu monteras très vite. Tu vas entrer peu à peu dans l’âge le plus heureux et le plus favorable de la vie : la vieillesse. C’est là que l’art se révèle dans sa douceur ; tant qu’on est jeune, il se manifeste avec angoisse. Tu préfères une phrase bien faite à toute la métaphysique. Moi aussi, j’aime à voir résumer en quelques mots ce qui remplit ailleurs des volumes ; mais, ces volumes, il faut les avoir compris à fond (soit qu’on les admette, soit qu’on les rejette) pour trouver le résumé sublime qui devient l’art littéraire à sa plus haute expression ; c’est pourquoi il ne faut rien mépriser des efforts de l’esprit humain pour arriver au vrai.
Je te dis cela, parce que tu as des partis pris excessifs en paroles. Au fond, tu lis, tu creuses, tu travailles plus que moi et qu’une foule d’autres. Tu as acquis une instruction à laquelle je n’arriverai jamais. Tu es donc plus riche cent fois que nous tous ; tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites la charité à un gueux qui a de l’or plein sa paillasse, mais qui ne veut se nourrir que de phrases bien faites et de mots choisis. Mais, bêta, fouille dans ta paillasse et mange ton or. Nourris-toi des idées et des sentiments amassés dans ta tête et dans ton cœur ; les mots et les phrases, la formedont tu fais tant de cas, sortira toute seule de ta digestion. Tu la considères comme un but, elle n’est qu’un effet.
Les manifestations heureuses ne sortent que d’une émotion, et une émotion ne sort que d’une conviction. On n’est point ému par la chose à laquelle on ne croit pas avec ardeur.
Je ne dis pas que tu ne crois pas, au contraire : toute ta vie d’affection, de protection et de bonté charmante et simple, prouve que tu es le particulier le plus convaincu qui existe. Mais, dès que tu manies la littérature, tu veux, je ne sais pourquoi, être un autre homme, celui qui doit disparaître, celui qui s’annihile, celui qui n’est pas. Quelle drôle de manie ! quelle fausse règle de bon goût ! Notre œuvre ne vaut jamais que par ce que nous valons nous-mêmes.

George SAND à Gustave Flaubert, Nohant, le 12 janvier 1876, in Tu aimes trop la littérature, elle te tuera. Correspondance, Le Passeur Éditeur, 2018, p. 604-607.

 

Pour ma part 

Charles Darwin

 L’étonnement que je ressentis en voyant pour la première fois un groupe de Fuégiens sur une côte sauvage si accidentée, je ne l’oublierai jamais, car aussitôt me vint brusquement à l’esprit cette réflexion : tels étaient nos ancêtres. Ces hommes étaient absolument nus et barbouillés de peinture, leurs cheveux longs étaient emmêlés, leurs bouches écumaient d’excitation et leur expression était sauvage, effrayée et méfiante.

Ils ne possédaient presque aucun art et, tels des animaux sauvages, ils vivaient de ce qu’ils pouvaient attraper. Ils n’avaient pas de gouvernement et ils étaient sans pitié à l’égard de quiconque n’appartenait pas à leur petite tribu. Celui qui a vu un sauvage sur sa terre natale n’éprouvera aucune honte s’il est forcé de reconnaître que le sang de quelques créatures plus humbles coule dans ses veines. Pour ma part, je préférerais descendre de ce petit singe héroïque qui brava son ennemi redouté afin de sauver la vie de son gardien, ou de ce vieux babouin qui, descendant des montagnes, arracha triomphalement son jeune compagnon à une meute de chiens étonnés, plutôt que d’un sauvage qui prend plaisir à torturer ses ennemis, qui offre des sacrifices sanglants, qui pratique l’infanticide sans remords, qui traite ses femmes comme des esclaves, qui ignore la décence et qui est habité par les superstitions les plus grossières.

Charles DARWIN, Voyage d’un naturaliste autour du monde. Fait à bord du navire le Beagle de 1831 à 1836, La Découverte, 2003.

 

La politique littéraire

Alexis de Tocqueville

 La condition même de ces écrivains les préparait à goûter les théories générales et abstraites en matière de gouvernement et à s’y confier aveuglément. Dans l’éloignement presque infini où ils vivaient de la pratique, aucune expérience ne venait tempérer les ardeurs de leur naturel ; rien ne les avertissait des obstacles que les faits existants pouvaient apporter aux réformes même les plus désirables […].
La même ignorance leur livrait l’oreille et le cœur de la foule. Si les Français avaient encore pris part, comme autrefois, au gouvernement dans les états généraux, si même ils avaient continué à s’occuper journellement de l’administration du pays dans les assemblées de leurs provinces, on peut affirmer qu’ils ne se seraient jamais laissé enflammer, comme ils le firent alors, par les idées des écrivains ; ils eussent retenu un certain usage des affaires qui les eût prévenus contre la théorie pure.
Si, comme les Anglais, ils avaient pu, sans détruire leurs anciennes institutions, en changer graduellement l’esprit par la pratique, peut-être n’en auraient-ils pas imaginé si volontiers de toutes nouvelles. Mais chacun d’eux se sentait tous les jours gêné dans sa fortune, dans sa personne, dans son bien-être ou dans son orgueil par quelque vieille loi, quelque ancien usage politique, quelque débris des anciens pouvoirs, et il n’apercevait à sa portée aucun remède qu’il pût appliquer lui-même à ce mal particulier. Il semblait qu’il fallût tout supporter ou tout détruire dans la constitution du pays.
Nous avions pourtant conservé une liberté dans la ruine de toutes les autres : nous pouvions philosopher presque sans contrainte sur l’origine des sociétés, sur la nature essentielle des gouvernements et sur les droits primordiaux du genre humain.
Tous ceux que la pratique journalière de la législation gênait s’éprirent bientôt de cette politique littéraire. Le goût en pénétra jusqu’à ceux que la nature ou la condition éloignait naturellement le plus des spéculations abstraites. Il n’y eut pas de contribuable lésé par l’inégale répartition des tailles qui ne s’échauffât à l’idée que tous les hommes doivent être égaux ; pas de petit propriétaire dévasté par les lapins du gentilhomme son voisin qui ne se plût à entendre dire que tous les privilèges indistinctement étaient condamnés par la raison. Chaque passion publique se déguisa ainsi en philosophie ; la vie politique fut violemment refoulée dans la littérature, et les écrivains, prenant en main la direction de l’opinion, se trouvèrent un moment tenir la place que les chefs de parti occupent d’ordinaire dans les pays libres.

Alexis de TOCQUEVILLE, L’Ancien Régime et la Révolution,livre troisième, chapitre I, 1856, rééd. Gallimard, 1952, p. 143-144.

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