Florilège 2020

La lettre du vendredi 1er janvier 2021

Pour bien commencer l'année, la revue vous propose un florilège des citations qui ont jalonné les numéros de Commentaire parus en 2020. Vous en trouverez bien d’autres dans ces numéros qui, comme celles-ci, serviront à nourrir vos réflexions, à renforcer vos aversions et à entretenir vos admirations.

Nous souhaitons à nos lecteurs et à nos abonnés une très belle année 2021.

 

BONNE ANNÉE 2021 !

Citations des quatrièmes de couverture

 

N° 169

Lorsque l’on voit des hommes hautement instruits se montrer indifférents à l’oppression et à la persécution, on se demande ce qui est le plus méprisable, leur cynisme ou leur aveuglement.

Georges Orwell

 

N° 170

La faculté de prévoir l’avenir, de se représenter en esprit une situation imaginaire complexe, puis d’en percer les nébuleux contours sans cesse changeants pour savoir peser le pour et le contre des possibilités qui se présentent, est un don très parcimonieusement accordé à l’homme.

Winston Churchill

 

N° 171

Les gouvernements libres ne sont pas des tentes dressées pour le sommeil.

Pierre-Paul Royer-Collard

 

N° 172

Nous Européens sommes des bâtisseurs de cathédrales ; Nous y avons mis du temps. Nous commençons à construire l’union de l’Europe occidentale. Ah ! quelle cathédrale !  De toute façon, il y a une fondation, c’est la réconciliation de l’Allemagne et de la France. Il y aura un faîte formé des arceaux et du toit et qui sera la coopération politique.  Les piliers seront en place. Quand notre cathédrale sera faite, nous la tiendrons ouverte aux autres. Qui sait même si, avec eux, et dès lors que nous aurons pris le goût de bâtir, nous n’en construirons pas une plus grande et plus belle encore, l’union de l’Europe tout entière ?

Charles de Gaulle
11-12 juin 1965

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Il est dangereux d'introduire de nouvelles institutions

Nicolas Machiavel

Ceux qui, semblablement, doivent à leur mérite de devenir princes, ont de la difficulté à y parvenir, mais le demeurent avec facilité ; et les difficultés qu'ils ont à parvenir au pouvoir naissent en partie des institutions et usages nouveaux qu'ils sont forcés d'introduire pour fonder leur régime et leur sécurité. Et il faut prendre garde qu'il n'y a chose plus difficile à entreprendre, ni à réussir plus douteuse, ni à conduire plus périlleuse que de s'aventurer à introduire de nouvelles institutions ; car celui qui les introduit a pour ennemis tous ceux à qui les institutions anciennes lui sont profitables, et il trouve de tièdes défenseurs en tous ceux que les institutions nouvelles avantageraient. Tiédeur qui naît, partie de la peur des adversaires qui ont les lois pour eux, partie de l'incrédulité des hommes, qui ne font pas véritablement crédit aux nouveautés, avant d'en avoir vu paraître une ferme expérience. D'où s'ensuit que chaque fois que ceux qui sont ennemis ont occasion d'attaquer, ils le font en partisans, et que les autres sont tièdes à résister ; de sorte qu'avec eux on se trouve en danger.

Nicolas Machiavel, Le Prince, Garnier-Flammarion, 1980, p. 114-115.

 

En politique, la précipitation est dangereuse

Benjamin Constant

On a en général parmi nous une propension remarquable à jeter loin de soi tout ce qui entraîne le plus petit inconvénient, sans examiner si cette renonciation précipitée n'entraîne pas un inconvénient durable. Un jugement qui paraît défectueux est-il prononcé par des jurés ? on demande la suppression des jurés. Un libelle circule-t-il ? on demande la suppression de la liberté de la presse. Une proposition hasardée est-elle émise à la tribune ? on demande la suppression de toute discussion ou proposition publique. Il est certain que ce système, bien exécuté, atteindrait son but. S'il n'y avait pas de jurés, les jurés ne se tromperaient pas. S'il n'y avait pas de livres, il n'y aurait pas de libelles. S'il n'y avait pas de tribune, on ne serait pas exposé à s'égarer à la tribune. Mais on pourrait perfectionner encore cette théorie. Les tribunaux, quelle que fût leur forme, ont parfois condamné des innocents, on pourrait supprimer les tribunaux. Les armées ont souvent commis de très grands désordres, on pourrait supprimer les armées. La religion a causé la Saint-Barthélémy, on pourrait supprimer la religion. Chacune de ces suppressions nous délivrerait des inconvénients que la chose entraîne ; il n'y a que deux difficultés : c'est que dans plusieurs cas la suppression est impossible, et que, dans ceux où elle est possible, la privation qui en résulte est un mal qui l'emporte sur le bien. On peut supprimer les jurés ; mais on renonce à la sauvegarde la plus assurée de l'innocence. On peut supprimer les discussions publiques ; mais on ôte aux nations leurs organes […] Il faut prendre garde de se faire illusion sur l'effet des lois. En les proposant, on suppose qu'elles seront obéies, et l'on appelle factieux ceux qui ont le malheur de prévoir la désobéissance. On les accuse d'une intention : ils ne disent qu'un fait, et on est tout surpris quand le fait se réalise.

Benjamin Constant, De la liberté des brochures, des pamphlets et des journaux considérés sous le rapport de l'intérêt du gouvernement (1814), in Œuvres, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 1268-1269.

 

Ce personnage me révulse

François Mitterrand

Mais je ne suis pas Robespierre ! Je ne suis ni pommadé ni sanguinaire et ce personnage historique me révulse plutôt ! Voilà cependant l'image que certains se font de moi !

François Mitterrand, 27 septembre 1964, Journal pour Anne, Gallimard, 2016, p. 85.

 

La supériorité de la France : l'ingénieur et le luxe

Alfred Marshall

Dans la deuxième moitié du xixe siècle, l'accroissement de la richesse en France devint très rapide, malgré les grandes dépenses militaires en temps de paix et de guerre. Car le Français travaille bien, quoiqu'il n'aime pas être commandé ; et bien qu'il aime les plaisirs, surtout dans les villes, il les prend sans beaucoup dépenser. Son revenu est généralement plus faible que celui de l'Anglais ; mais sa femme est une ménagère économe, qui sait tirer parti d'une nourriture bon marché. Aussi ses dépenses sont-elles en général inférieures à son revenu ; et la France est au premier rang des nations capitalistes.C'est pourtant un signe remarquable, mais non pas un signe de force, qu'elle ne semble pas employer une grande part de sa richesse à de nouvelles entreprises commerciales ou industrielles, chez elle ou à l'étranger. Le développement de ses usines suit à peine celui que l'on observe dans plusieurs pays avoisinants et on dit que les valeurs étrangères qu'elle possède comprennent en grande partie des fonds d'État, mais peu de valeurs industrielles ; autant que cela peut être vrai, la cause doit résider en partie dans le fait que son peuple voyage peu. Et cependant les Français sont particulièrement bien doués pour certaines grandes entreprises, étant données leurs aptitudes pour l'art de l'ingénieur. Dès les premiers siècles, les cathédrales et les fortifications françaises, les routes et les canaux français, avaient donné la mesure de leurs facultés créatrices. Depuis la révolution, la profession d'ingénieur a été tenue en particulière estime en France : il n'y a peut-être pas un autre pays où les jeunes gens les plus intelligents soient attirés de ce côté-là d'une manière si générale. L'excellence technique de ses chemins de fer atteste à un haut degré les capacités de ses ingénieurs, et le succès du canal de Suez et d'autres vastes entreprises indique une grande largeur de vues chez son élite (leading men).Une nouvelle preuve des mêmes facultés nous est fournie par la fabrication des bicyclettes, des automobiles, des sous-marins et des aéroplanes ; fabrication pour laquelle les inventeurs français et un petit nombre d'ouvriers mécaniciens français déployèrent une habileté, une sagacité, et une intelligence qui n'ont été dépassées nulle part. Comme ces nouvelles industries délicates sont arrivées au stage de la production massive, elles exigent un travail ferme et discipliné plus important ; l'automobile, le sous-marin et l'aéroplane tendent à déplacer leurs « foyers » principaux dans d'autres pays, comme la bicyclette l'a fait depuis longtemps. Mais on n'aperçoit aucun indice prouvant que ses ingénieurs cesseront d'inventer, ou que sa petite, mais valeureuse armée de mécaniciens de premier ordre, cessera d'exécuter de nouvelles constructions à l'avant-garde du progrès.On remarque la même tendance, de façon encore plus évidente, dans les industries où la supériorité de la France est établie depuis longtemps. L'originalité de ses dessinateurs et de ses meilleurs ouvriers se manifeste encore de la façon la plus complète dans l'excellence de la forme et de la couleur qui est appelée à donner une variété sans fin aux produits dont chacun possède un caractère individuel et dont chacun constitue cependant un tout harmonieux. C'est ainsi que les nouveaux articles de Paris se vendent à des prix très élevés aux riches acheteurs de tous les pays. Ensuite des copies de ces articles, exécutées surtout par des ouvriers locaux, se vendent à des prix assez élevés aux acheteurs de richesse moyenne. En fin la mode nouvelle est adoptée pour l'usage général ; dans ce but, les gens des contrées commerciales, possédant une grande faculté d'organisation, étudient les modèles français importés, en saisissent l'idée caractéristique, puis traduisent cette idée autant que possible en langage mécanique et produisent des imitations passables pour la classe moyenne et les classes ouvrières.Ses dons particuliers sont plus développés pour l'habillement que pour les industries textiles. Mais les tissus et les modèles de certains de ses lainages et de ses soieries et même les modèles de ses cotonnades lui permettent de vendre à des prix qui rapportent de bons salaires à ses ouvriers. Et on retrouve dans ses vins et ses produits alimentaires une finesse et une délicatesse aussi marquées que dans ses productions artistiques, quoique moins exclusives.Pour maintenir sa situation, la France a besoin d'une offre continue d'esprits créateurs nouveaux ; et là il pourrait se faire que la prédominance de Paris devient un péril. On dit même que Lyon devient de plus en plus tributaire des dessinateurs de Paris. Toute grande capitale attire les intelligences les plus brillantes et les mieux douées de tout le pays : mais en France cette est plus puissante que partout ailleurs. On trouve comparativement peu de la vigueur artistique et intellectuelle de Paris dans les villes de province et encore moins parmi la population rurale. Les qualités vraies de décision, d'affection familiale et d'économie, qui dominent chez les paysans, donnent à la France la force et la stabilité aux heures de dangers. Mais elles font peu pour combler les brèches ouvertes par la vie trépidante et fatigante de Paris comme l'est celle de toute grande ville. Worth lui-même n'était pas Français.

Alfred Marshall, L'Industrie et le Commerce, trad. de Gaston Leduc, Giard, 1934, p. 181-183.

 

Il faut choisir…

La qualité de la douceur se rencontre rarement chez une personne à l'esprit vif et pénétrant. Elle est plus souvent le lot de personnes ingénues ou indulgentes. Le moindre défaut d'un souverain trop intelligent est qu'il impose à ses sujets des tâches au-dessus de leurs forces. Car il voit plus loin qu'eux, et, grâce à sa perspicacité, prévoit, au départ, les conséquences des choses. Mais en leur demandant trop, il peut les mener à la ruine. […] Il s'ensuit que l'habileté et l'intelligence sont un défaut chez un homme politique. Car ils dénotent un excès dans la réflexion, comme la stupidité suppose un excès dans l'inertie. Or, pour toute qualité humaine, les extrêmes sont blâmables, et il faut choisir le juste milieu. Il en est ainsi de la générosité, qui est entre la prodigalité et l'avarice, ou du courage, qui est entre la témérité et la couardise, ainsi que de bien d'autres qualités humaines. C'est pour cela qu'on attribue à quelqu'un d'excessivement intelligent les qualités du démon : on dit que c'est un démon, qu'il est démoniaque, etc.

Ibn Khaldoun, Muqaddima, III, XXII, in Le livre des exemples, I, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2002, p. 467-468.

 

Le travail et, partant, le pain des pauvres furent supprimés

Daniel Defoe

Au début de l'épidémie, alors qu'il n'y avait plus d'espoir qu'elle ne s'étendît à la ville entière, quand tous ceux qui avaient des amis ou des propriétés à la campagne se retirèrent avec leur famille, quand, en fait, on eût pu croire que la ville même sortirait de ses murs, personne ne demeurant sur place, on peut être sûr que dès cet instant tout commerce, hormis ce qui intéressait la subsistance immédiate des gens, se trouvèrent plongés dans une détresse immédiate. […] Je pourrais m'étendre plus longuement là-dessus, mais il suffira de mentionner d'une façon générale que, tous les métiers étant arrêtés, il n'y eut plus d'emploi, le travail, et, partant, le pain des pauvres, furent supprimés.

NDLR : La peste de Londres eut lieu en 1665, Daniel Defoe écrit en 1722 le faux journal d'un drapier à partir de documents véridiques. Albert Camus, dans La Peste, s'en inspira.

 

La différence entre monarque et président élu

Benjamin Constant

L'unité élective a ce double danger pour la liberté que si l'individu revêtu de la puissance n'a pas l'opinion pour lui, il est trop faible, et qu'il est trop fort si l'opinion est en sa faveur. Aussi, tandis qu'un monarque héréditaire relève sa puissance et sa gloire en entourant ses agents de considération, parce qu'il n'a nulle concurrence à craindre, l'homme revêtu d'un pouvoir électif unique est obligé d'avilir ses instruments, pour qu'ils ne deviennent pas ses rivaux.

Benjamin Constant, Fragments d'un ouvrage abandonné sur la possibilité
d'une constitution républicaine dans un grand pays
[circa 1800], Aubier, 1991, p. 180.

 

Ils préféraient Deschanel à Clemenceau…

Maurice Barrès

Il est singulier (et même effrayant) comme on peut lire pendant quarante ans des mots sans en comprendre le sens d'une manière vivante. Je voyais depuis quarante ans qu'il y a des hommes qui reprochent à certains catholiques d'être religieux selon la lettre et non selon l'esprit. Je lisais cela et je pouvais le répéter, et je ne savais même pas que je n'y trouvais aucun sens. Or, hier, en déjeunant chez Groussau avec les plus honnêtes gens du monde, j'ai vérifié ce fait et soudain le fait a rejoint la formule, et j'ai vu. C'est tout un pan de ma conception sociale qui s'écroule et tout un horizon que cet écroulement dégage. Ils ont dit qu'ils préféraient Deschanel à Clemenceau parce que (entre autres choses) Deschanel envoyait ses enfants à Stanislas. Je vois bien dans quelle mesure ils ont raison. J'aime le fonds de bourgeoisie sur lequel repose Deschanel. Mais ces hommes de religion, ces défenseurs du catholicisme ne soupçonnent pas ce qu'il y a de richesse chez Clemenceau, ou plus sûrement ce qu'il y a de sec et d'artificiel chez Deschanel. C'est leur sureté à juger sur de tels indices qui m'a glacé et scandalisé.

Maurice Barrès, Les Cahiers, tome XII (1919-1920), Plon, 1956, p. 252-253.

 

Les politiciens

Joseph A. Schumpeter

Les politiciens sont semblables aux mauvais cavaliers qui sont tellement soucieux de se tenir en selle qu'ils ne se préoccupent plus de la direction qu'ils prennent.

Joseph A. Schumpeter, Aphorisms From His Private Diaires,
Havard University Archives, 1993. Traduit de l'anglais par J.-C. C.

 

Sur un courroux moral supérieur

Friedrich Engels

Ce fut seulement l'esclavage qui rendit possible sur une assez grande échelle la division du travail entre agriculture et industrie et par suite, l'apogée du monde antique, l'hellénisme. Sans esclavage, pas d'État grec, pas d'art et de science grecs ; sans esclavage, pas d'Empire romain. Or, sans la base de l'hellénisme et de l'Empire romain, pas non plus d'Europe moderne. Nous ne devrions jamais oublier que toute notre évolution économique, politique et intellectuelle a pour condition préalable une situation dans laquelle l'esclavage était tout aussi nécessaire que généralement admis. Dans ce sens, nous avons le droit de dire : sans esclavage antique, pas de socialisme moderne.Il ne coûte pas grand-chose de partir en guerre avec des formules générales contre l'esclavage et autres choses semblables, et de déverser sur une telle infamie un courroux moral supérieur. Malheureusement, on n'énonce par là rien d'autre que ce que tout le monde sait, à savoir que ces institutions antiques ne correspondent plus à nos conditions actuelles et aux sentiments que déterminent en nous ces conditions. Mais cela ne nous apprend rien sur la façon dont ces institutions sont nées, sur les causes pour lesquelles elles ont subsisté et sur le rôle qu'elles ont joué dans l'histoire. Et si nous nous penchons sur ce problème, nous sommes obligés de dire, si contradictoire et si hérétique que cela paraisse, que l'introduction de l'esclavage dans les circonstances d'alors était un grand progrès. C'est un fait établi que l'humanité a commencé par l'animal, et qu'elle a donc eu besoin de moyens barbares, presque animaux, pour se dépêtrer de la barbarie. Les anciennes communautés, là où elles ont subsisté, constituent depuis des millénaires la base de la forme d'État la plus grossière, le despotisme oriental, des Indes jusqu'en Russie. Ce n'est que là où elles se sont dissoutes que les peuples ont progressé sur eux-mêmes, et leur premier progrès économique a consisté dans l'accroissement et le développement de la production au moyen du travail servile. La chose est claire : tant que le travail humain était encore si peu productif qu'il ne fournissait que peu d'excédent au-delà des moyens de subsistance nécessaires, l'accroissement des forces productives, l'extension du trafic, le développement de l'État et du droit, la fondation de l'art et de la science n'étaient possibles que grâce à une division renforcée du travail, qui devait forcément avoir pour fondement la grande division du travail entre les masses pourvoyant au travail manuel simple et les quelques privilégiés adonnés à la direction du travail, au commerce, aux affaires de l'État et plus tard aux occupations artistiques et scientifiques. La forme la plus simple, la plus naturelle, de cette division du travail était précisément l'esclavage. Étant donné les antécédents historiques du monde antique spécialement du monde grec, la marche progressive à une société fondée sur des oppositions de classes ne pouvait s'accomplir que sous la forme de l'esclavage. Même pour les esclaves, cela fut un progrès ; les prisonniers de guerre parmi lesquels se recrutait la masse des esclaves, conservaient du moins la vie maintenant, tandis qu'auparavant on les massacrait et plus anciennement encore, on les mettait à rôtir.

Friedrich Engels, Anti-Dühring, 1878, partie I, chap. 4, trad. de l'allemand, Éditions sociales, 1950.

 

Rescrit de l'empereur de la chine à l'occasion du projet de paix perpétuelle

Voltaire

Nous avons lu attentivement la brochure de notre amé Jean-Jacques, citoyen de Genève, lequel Jean-Jacques a extrait un Projet de paix perpétuelle du bonze Saint-Pierre, lequel bonze Saint-Pierre l'avait extrait d'un clerc du mandarin marquis de Rosny, duc de Sully, excellent économe, lequel l'avait extrait du creux de son cerveau.Nous avons été sensiblement affligé de voir que dans ledit extrait rédigé par notre amé Jean-Jacques, où l'on expose les moyens faciles de donner à l'Europe une paix perpétuelle, on avait oublié le reste de l'univers, qu'il faut toujours avoir en vue dans toutes ses brochures. Nous avons connu que la monarchie de France, qui est la première des monarchies, l'anarchie d'Allemagne qui est la première des anarchies, l'Espagne, l'Angleterre, la Pologne, la Suède, qui sont, suivant leurs historiens, chacune en son genre, la première puissance de l'univers, sont toutes requises d'accéder au traité de Jean-Jacques. Nous avons été édifié de voir que notre chère cousine l'impératrice de toute Russie était pareillement requise de fournir son contingent. Mais grande a été notre surprise impériale, quand nous avons en vain cherché notre nom dans la liste. Nous avons jugé qu'étant si proche voisin de notre chère cousine, nous devions être nommé avec elle ; que le Grand-Turc voisin de la Hongrie et de Naples, le roi de Perse voisin du Grand-Turc, le Grand-Mogol voisin du roi de Perse, ont pareillement les mêmes droits, et que ce serait faire au Japon une injustice criante de l'oublier dans la confédération générale.Nous avons pensé de nous-même, après l'avis de notre conseil, que si le Grand-Turc attaquait la Hongrie, si la diète europaine, ou européenne, ou européane, ne se trouvait pas alors en argent comptant ; si, tandis que la reine de Hongrie s'opposerait au Turc vers Belgrade, le roi de Prusse marchait à Vienne ; si les Russes pendant ce temps-là attaquaient la Silésie ; si les Français se jetaient alors sur les Pays-Bas, l'Angleterre sur la France, le roi de Sardaigne sur l'Italie, l'Espagne sur les Maures, ou les Maures sur l'Espagne, ces petites combinaisons pourraient déranger la paix perpétuelle.Notre accession étant donc d'une nécessité absolue, nous avons résolu de coopérer de toutes nos forces au bien général, qui est évidemment le but de tout empereur, comme de tout faiseur de brochures.À cet effet, ayant remarqué qu'on avait oublié de nommer la ville dans laquelle les plénipotentiaires de l'univers doivent s'assembler, nous avons résolu d'en bâtir une sans délai. Nous nous sommes fait représenter le plan d'un ingénieur […] lequel proposa de creuser un trou jusqu'au centre de la terre pour y faire des expériences de physique ; notre intention étant de perfectionner cette idée, nous ferons percer le globe de part en part. Et comme les philosophes les plus éminents du village de Paris sur le ruisseau dit la Seine croient que le noyau du globe est de verre, qu'ils l'ont écrit, et qu'ils ne l'auraient jamais écrit s'ils n'en avaient été sûrs, notre ville de la diète de l'univers sera toute de cristal, et recevra continuellement le jour par un bout ou par un autre ; de sorte que la conduite des plénipotentiaires sera toujours éclairée.Pour mieux affermir l'ouvrage de la paix perpétuelle, nous aboucherons ensemble, dans notre ville transparente, notre saint-père le grand-lama, notre saint-père, le grand daïri, notre saint-père le muphti et notre saint-père le pape qui seront tous aisément d'accord moyennant les exhortations de quelques jésuites portugais. […]Nous prions la république de Genève et celle de Saint-Marin de nommer, conjointement avec nous, le sieur Jean-Jacques pour premier président de la diète, attendu que ledit sieur ayant déjà jugé les rois et les républiques sans en être prié, il les jugera tout aussi bien quand il sera à la tête de la chambre. […] Donné à Pékin, le 1er du mois de Hi han, l'an 1898436500 de la fondation de notre monarchie.

Voltaire, mars 1761, publié dans le Journal encyclopédique du 1er mai 1761.

 

De Gaulle en 1943 : il a le plus souvent raison

Jean Monnet

Son comportement n'a pas varié depuis que je l'ai vu à Londres en 1940. C'est un mélange d'intelligence des choses qui force le respect et d'emportements hors du bon sens qui inquiètent. Il est successivement familier, proche de son interlocuteur qu'il veut charmer, puis lointain, inaccessible au raisonnement lorsqu'il est saisi par le souffle de l'honneur patriotique ou par les élans de l'orgueil personnel. J'acquiesce à ses analyses jusqu'au moment où je ne puis plus le suivre dans ses accès d'égocentrisme. Son conflit avec Roosevelt, et à une moindre mesure avec Churchill, lui est une obsession. S'il n'a pas tous les torts au départ, il se les donne à la fin, en exagérant les persécutions dont il se dit la victime. Et, pourtant, il a le plus souvent raison dans sa critique des conceptions de Giraud que je ne peux moi-même soutenir jusqu'au bout.

 

Une politique du nombre et de la qualité

Le temps est venu où chaque pays doit avoir une politique réfléchie touchant la taille de la population : s'il est opportun que celle-ci augmente, diminue ou reste la même. Une fois cette politique définie, nous devons prendre des mesures pour la mettre en application. Un temps viendra peut-être, un peu plus tard, où la collectivité dans son ensemble devra veiller à la qualité innée de ses futurs membres autant qu'à leur simple nombre.

John-Maynard Keynes, The End of Laissez-faire, [1931], in Collected Writings, vol. 1972,
et trad. in La pauvreté dans l'abondance, « Tel », Gallimard, 2002, p. 83-84.

 

Le tartuffe du monde moderne

Charles Péguy

C'est une fort grande idée que d'avoir pensé à voir… qu'il venait de naître dans le monde une deuxième tartuferie, qui serait proprement celle de l'« humanité » […] Que le même brave peuple, avait (et l'on peut dire si bénévolement) nourri pendant des siècles l'ancien tartuffe, le vieux tartuffe, le tartuffe classique, le tartuffe clérical, que ce même peuple, cette bonne pâte de contribuables, père, mères, enfants, que cette bonne race aurait en outre ensemble en même temps à nourrir pareillement, parallèlement, de l'autre main le deuxième tartuffe, le tartuffe du monde moderne, l'anti-tartuffe, le tartuffe de deuxième main, le tartuffe humanitaire, enfin l'autre tartuffe.

Charles Péguy, Clio, dialogue de l'histoire et de l'âme, Gallimard,« Bibliothèque de la Pléiade », III, p. 1116-1117.

 

Verlaine : et si le Panthéon sautait ?

Ex-Madame Paul Verlaine

Ce que Lepelletier dépeint à merveille, c'est la frousse intense que Verlaine ne cessa d'avoir à cette époque troublée. Déjà, avant de m'envoyer aux Batignolles, le 22 mai [1871], il me conta que les caves du Panthéon étaient remplies de poudre, et qu'au cas où les Versailles entreraient dans Paris, les fédérés le feraient sauter. Pendant tout le temps que dura mon absence, il fut hanté par cette idée que si le Panthéon sautait, notre maison sauterait avec ; aussi fus-je stupéfaite, à mon arrivée, de voir les matelas dans un cabinet de toilette sans fenêtre. Verlaine les avait mis là pour se garantir des accidents !… L'arrivée de ses deux amis fit diversion à sa frayeur, sous toutefois la rassurer complètement. Je renvoie le lecteur à la magnifique description que Le Pelletier a faite de Paris en feu, vu de nos fenêtres.

Ex-Madame Paul Verlaine, Mémoires de la vie, Flammarion, 1935, p. 169-170.

 

Hitler comme Staline

Sébastien Haffner

Il est évident qu'Hitler se situe, parmi les dictateurs du xxe siècle, quelque part entre Mussolini et Staline ; à y regarder de plus près, il est plus proche de Staline que de Mussolini. Il serait erroné de qualifier Hitler de fasciste. Le fascisme est une domination des classes dirigeantes qui s'appuie sur l'enthousiasme artificiellement provoqué des masses. Hitler a bien, il est vrai, suscité l'enthousiasme des foules, mais jamais pour soutenir aucune classe dirigeante. Il ne pratiquait pas une politique de classes, et son national-socialisme était tout autre chose qu'un fascisme. […] Sa « socialisation des hommes » trouve dans les États socialistes tels que l'Union soviétique et la RDA des correspondances exactes qui, par rapport aux États fascistes, sont très modestes, sinon entièrement absentes. Certes, à la différence du « socialisme dans un seul pays » de Staline, le « national-socialisme » - on notera la similitude terminologique – ne supprime pas la propriété individuelle des moyens de production, ce qui constitue pour les marxistes une différence de poids. Laissons la question de savoir si cette différence en était vraiment une dans un État totalitaire comme celui d'Hitler. Les différences avec le fascisme classique de Mussolini sont en tout cas bien plus notables : pas de monarchie, de sorte que le dictateur ne peut être déposé ni remplacé ; pas de hiérarchie stable dans le parti ou dans l'État ; pas de Constitution – fût-elle fasciste ! – ; pas de véritable pacte avec les classes dirigeantes traditionnelles, moins encore d'assistance d'aucune sorte. Il est un signe extérieur qui symbolise bien des choses : Mussolini portait aussi souvent l'habit que l'uniforme du parti. Hitler ne porta l'habit qu'occasionnellement, pendant la période de transition de 1933-1934, lorsque, Hindenburg « étant encore président du Reich, il devait préserver les apparences d'une alliance avec von Papen ; par la suite il porte toujours l'uniforme, tout comme Staline.

Sébastien Haffner, Considérations sur Hitler, chap. 3, trad. de l'allemand, Perrin, 2016.

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