Expositions et histoire de l'art

La lettre du vendredi 20 septembre 2019

Des voix nombreuses se sont exprimées sur l’art depuis la création de la revue, on pense notamment, et sans exhaustivité, à celles d’Antoine Schnapper, de Jacques Thuillier, de Jean Clair, d’Henri Mercillon, à un article de Gombrich sur Malraux, mais aussi aux chroniques régulières de Christine Sourgins, Guillaume Cerutti, Pierre Grégory et Jean-Pierre Daviet… Profitons de cette lettre pour lire le portrait de quelques historiens de l’art, redécouvrir des articles et signaler une exposition sur Pascal Vinardel qui s’ouvre à Paris, Galerie Nicolas Deman, 12, rue Jacques Callot 75006 Paris. Du 24 septembre au 19 octobre, du mardi au samedi de 11 h à 13 h et de 14 h 30 à 19 h. Le texte qui suit, de Denis Grozdanovitch, est extrait du catalogue de cette exposition.
Pascal Vinardel est l’un des artistes réunis par notre ami Marc Fumaroli en 2017 lors de l’exposition collective « Présence de la peinture en France ». 

LES SORTILÈGES DE PASCAL VINARDEL

Il faut montrer la vie non telle qu’elle est, ni telle qu’elle doit être,
 mais telle qu’elle nous apparaît en rêve. 

Tchekhov

Combien de fois, au détour d’une flânerie désœuvrée, n’ai-je pas été assailli par l’une de ces fascinantes et insistantes visions qui, tels des refrains de chansons ou de poèmes à demi oubliés, surgissent à l’improviste depuis quelque mystérieux monde intermédiaire, nous plongeant dans des songeries dont il est presque impossible de se déprendre ? Carl Gustav Jung les nomme des rêves archétypiques et laisse entendre qu’elles proviendraient des réserves de notre inconscient collectif ancestral.

Or, je m’en souviens fort bien, c’est l’une de ces visions qui m’a littéralement ravila toute première fois que je me suis trouvé confronté à une toile de Pascal Vinardel. Cela s’est produit rue de l’Université à Paris. Une promenade hasardeuse (circonstance naturellement propice, on le sait, au jaillissement de la sérendipité) m’avait conduit dans ces parages et j’étais soudain tombé en arrêt devant la vitrine d’une galerie de peinture où resplendissait une toile providentiellement intitulée Le Grand Détour !

J’ai été pris d’un léger vertige, car cette extase se produisait en parfaite synchronicité avec ma plus secrète et profonde nostalgie, se matérialisant sous mes yeux avec une précision stupéfiante : j’aperçus, au beau milieu d’une rue bordée de bâtiments dont les fenêtres reflétaient les derniers rayons du soleil, au centre d’une flaque d’eau attestant de la dernière averse orageuse, sous la pâle vacuité d’un ciel éthéré d’une fin de journée caniculaire, le cycliste que j’étais depuis toujours, se tenant en équilibre sur la pointe fragile d’un éternel présent !  Je demeurai là, envoûté pour un long moment.

Cependant, la galerie étant fermée, je dus revenir le lendemain pour y contempler les autres toiles exposées. À leur simple vue, comme si ces œuvres possédaient le pouvoir magique de déclencher des séquences imaginaires en dormance dans les tréfonds de mon subconscient, le même sortilège me saisit de nouveau :

J’étais assis dans la demi-pénombre d’une salle de café, vaste et haute, dont les larges baies s’ouvraient sur une torride journée d’été. Les stores de la terrasse battaient presque imperceptiblement au vent chaud du sud et, dans la longue enfilade de l’avenue menant au port, bordée de bâtiments massifs d’ancienne architecture, flottaient des étendards bariolés. Non loin de moi, sous un immense miroir approfondissant l’espace spectral du plein-midi, assise sur une longue banquette de velours rouge, à côté d’un chat méditatif, se tenait une femme, les bras appuyés sur une table couverte d’une nappe blanche. Elle faisait face à un homme silencieux. La femme, l’homme et le chat semblaient suspendus, enchâssés dans un moment de « furtive éternité ».

Mû par une douce mais incoercible impulsion, je sortais alors et m’enfonçais à travers le dédale des ruelles de cette improbable cité d’où toute laideur moderne - comme gommée par une baguette magique - avait miraculeusement disparu. Les engins modernes, les automobiles elles-mêmes, paraissaient transfigurés par une plastique intemporelle. Je parvenais au belvédère d’une colline dominant un ensemble de sombres et opulentes demeures patriciennes dont les jardins débordaient d’une luxuriante végétation méditerranéenne. De hautes fenêtres laissaient filtrer les lumières de quelque fête secrète. Depuis ce point de vue, je contemplais en contrebas un navire au mouillage sur l’étendue de mercure immobile d’un bassin du port.  Les dernières lueurs du crépuscule, transcendant les ilots du grand large, n’en finissaient pas d’agoniser sur l’horizon dans une harmonie violette et mordorée…

Je dois dire que depuis lors cette magie n’a jamais faibli. Aussitôt que je suis mis en présence d’une toile de Pascal Vinardel, ma vraie vie, mon essentielle vie onirique et baudelairienne, reprend son cours… et à chaque fois, les vers inoubliables de L’invitation au voyage résonnent en moi :

  Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait,
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

  Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
  Qu’ils viennent du bout du monde.
  Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort dans une chaude lumière.

J’ai cité un large extrait de ce poème car il est rare qu’une œuvre picturale se trouve en si parfaite adéquation avec un texte littéraire ; à croire que la poétique baudelairienne a fructifié de longue date dans le subconscient du peintre !

Il faut néanmoins préciser que l’œuvre de Vinardel paraît étonnamment audacieuse – inespérée à vrai dire – surgissant à une époque aussi tragiquement entichée du « conformisme de l’anticonformisme » que peut l’être la nôtre ! En fait, indifférente aux diktats des modes passagères qui prolifèrent de nos jours, elle poursuit courageusement ce que Nietzsche désigne comme le périlleux chemin du juste milieuet, ne nous y trompons pas, c’est ce dévotieux classicisme qui est paisiblement révolutionnaire et non les oiseuses recherches d’originalité à tout prix qui caractérisent l’art actuel dans son ensemble ! Cela de façon d’autant plus patente que le style pictural de Vinardel a discrètement intégré les quelques apports fructueux de « manières » plus récentes. Elle entend cependant demeurer sous l’égide d’une longue tradition picturale qui remonte aux premiers temps de la peinture de chevalet. Or, en admettant toutefois qu’une telle dimension artistique ait l’heur de survivre à la déréliction en cours, cette audacieuse ténacité fera que son œuvre s’élèvera spirituellement – et pour longtemps encore, je crois – bien au-dessus des aberrations contemporaines.

Je ne sais, par ailleurs, si Vinardel accepterait l’étiquette post-impressionniste employée ici par John Cowper Powys, mais il se trouve qu’en deçà des différents estampillages propres à chaque époque, ce dernier a parfaitement défini – face aux premiers symptômes de la débâcle à venir – la nécessité spirituelle d’une telle œuvre :

« C’est, je suppose ce rude réalisme terrien dans mon tempérament qui fait qu’il m’est si difficile d’apprécier les harmoniques élaborées et les suggestions rythmiques des écoles futuriste et cubiste en peinture.

J’aime et j’admire, au contraire, le Post-Impressionnisme ; et je le tiens pour une grande et inestimable expérience dans l’histoire de l’art. C’est parce que le Post-Impressionnisme a un sens raffiné et barbare de la magie splendide de la surface des choses où je vis d’habitude – alors que les autres s’enfoncent et creusent dans ce qui est pour moi les « Harmoniques Mathématiques » profondément inintéressantes d’un très douteux « Monde du Dessous ».

Or, non seulement la minutie descriptive de Vinardel nous restitue cette « magie splendide de la surface des choses » (où pour ma part j’évolue si délicieusement), mais il y ajoute cette aura du vieux rêve édénique qui hante notre subconscient le plus profond en terre occidentale et dont je crois entendre si souvent les accents sublimes – Vinardel est lui-même un grand mélomane, ne l’oublions pas - dans la musique sacrée d’un Haydn parvenu au sommet de son art.

Denis Grozdanovitch

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Trois portraits

Un pionnier dans l'histoire de l'art. Conversation avec Antoine Schnapper 

Henri Mercillon
N° 99 Automne 2002

Antoine Schnapper a mené sa carrière au sein de nos universités. Ses recherches couvrent trois siècles de la peinture française, du XVIIe au XIXe. Il s’est particulièrement intéressé aux artistes du règne de Louis XIV, qu’ils fussent des « vedettes » ou des peintres moins connus dont il a révélé le talent et l’importance. Il a organisé la rétrospective la plus complète qui ait jamais été consacrée à David. Depuis quelques années, en pionnier, il a orienté ses travaux vers l’étude des collectionneurs et du marché de l’art au XVIIe siècle. Antoine Schnapper a fait partie du comité de rédaction de la revue Commentaire depuis sa création en 1978. [Lire gratuitement la suite]

 

Un inventeur dans les musées. Rencontre avec Pierre Rosenberg 

Henri Mercillon
N° 98 Été 2002

Pierre Rosenberg n'a pas besoin d'être présenté. Beaucoup l'ont vu à la télévision, entendu dans un colloque ou rencontré au hasard d'une visite d'une grande exposition. Il nous a paru cependant intéressant d'interroger une personnalité qui, entrée au Louvre en tant que chargé de recherches, a terminé sa carrière en tant que président général de notre grand musée. Sa quête inlassable d'artistes, de tableaux et de dessins oubliés ou négligés, sa mise en valeur de nos grands peintres, sa défense opiniâtre de notre patrimoine artistique, sa volonté de le faire connaître dans l'Hexagone et à l'étranger frappent tout observateur de ce spécialiste de la peinture française des XVIIe et XVIIIe siècles. [Lire la suite]

 

Un médiateur culturel. Rencontre avec Jacques Thuillier

Henri Mercillon
N° 96 Hiver 2001

Jacques Thuillier occupe une place éminente parmi les historiens d'art de notre temps. Il a donné une autre dimension à la peinture française du XVlle siècle. L'École normale supérieure et l'Université l'ont mené au Collège de France. Sa double qualité de chercheur et de « passeur » fait sa singularité. En effet, il a participé en compagnie de Pierre Rosenberg à la redécouverte de Georges de La Tour et a organisé de grandes expositions qui ont révélé aux érudits et au grand public l'étonnante diversité et la richesse plastique des artistes du Grand Siècle. Jacques Thuillier a fait partie du comité de rédaction de la revue Commentaire depuis sa création en 1978. [Lire la suite]

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