1914-1918

La lettre du vendredi 9 novembre 2018

Jean Baechler, professeur émérite à la Sorbonne, membre de l’Institut, a participé à la fondation de Commentaire et il est depuis la création de la revue membre de son comité de rédaction. Il a publié de nombreux ouvrages et de nombreux articles et dirige la collection L’Homme et la guerre aux éditions Hermann.

 

 

   Les commémorations à l'occasion du centenaire ont été l'occasion de peser l'importance de l'événement en fonction de critères variés. Le plus pertinent prend appui sur l'idée d'un déraillement de l'histoire provoquée par la guerre. L’Europe perd sa place hégémonique dans le monde. La décomposition de l'Empire ottoman rend le Proche-Orient instable jusqu’à aujourd'hui. Le communisme, le fascisme, le nazisme, le nationalisme, l'autoritarisme s'imposent comme des alternatives à un développement politique séculaire en faveur de régimes tempérés et à inclination libérale.

   On peut aussi plaider que le déraillement a induit une parenthèse qui ne se ferme qu'en 1991. L'histoire s'est alors remise en marche et a renoué avec les deux fils coupés en 1914, la modernisation et surtout la mondialisation. Les arguments sont solides et convaincants. Mais les développements actuels suggèrent un enseignement encore plus profond du conflit. On peut, en effet, interpréter 1914 comme l'expression contingente d'une réaction à la modernisation et à la mondialisation. Aujourd'hui et pour le moment, l'expression de la réaction n’est pas guerrière, mais politique et culturelle, dite populiste. Elle pourrait induire un nouveau déraillement et ouvrir une nouvelle parenthèse.

   Une conséquence plus modeste de la guerre a été une poussée du pacifisme et une diabolisation de la guerre. Il en est résulté l'occultation à peu près complète de la guerre comme objet d’étude de l'histoire et encore plus de la sociologie. Comme à la fin du XIXe siècle, la fermeture de la parenthèse a pu nourrir l'illusion que le pacifisme avait gagné. La paix acquise, les études sur la guerre ont réapparu. Un témoignage du retour aux réalités historiques est donné par la vaste enquête conduite par l'Académie des sciences morales et politiques sur L'homme et la guerre et enregistrée dans les seize volumes publiés par les Éditions Hermann.

Jean Baechler

La guerre contre le terrorisme est-elle gagnée ? 

Armand Laferrère
N° 163, automne 2018

Notre siècle est défini par les attaques terroristes de la barbarie islamiste contre l’Occident et les puissances musulmanes modérées. Le nombre de ces attaques dans le monde a augmenté d’environ un millier par an au tournant du siècle (1 162 en 2004) à 16 880 en 2014. Le nombre de victimes est passé de 3 278 morts en 2003 à 43 566 en 2014. Mais ce qui a été moins commenté est que, depuis 2014, le nombre de ces attaques et de leurs victimes diminue chaque année. Après une baisse de 20 % en deux ans pour atteindre 13 488 en 2016, le nombre des attaques a baissé de 30 % l’année suivante. Cette évolution vient d’une révolution de l’équilibre politique au Moyen-Orient. On peut espérer que l’impact de ces développements sur l’islam européen sera bénéfique dans les prochaines décennies. Tels sont les thèmes développés par l’article qui suit. [Lire la suite]

 

Gabriele D’Annunzio entre en guerre (1914-1915)

Maurizio Serra
N° 162, été 2018

Comme on va le voir, Gabriele D'Annunzio entra en guerre avant son propre pays et cet épisode important de sa vie contribue à expliquer son rôle dans l'histoire italienne et européenne. Cet article, que son auteur a bien voulu adapter pour notre revue, est tiré d'une biographie, D'Annunzio le magnifique, qu'il publie ce trimestre aux éditions Grasset. Nous le remercions d'avoir bien voulu nous le confier à l'intention de nos lecteurs[Lire la suite]

 

Les responsabilités de la guerre de 1914 et Alfred Fabre-Luce

Georges-Henri Soutou
N° 162, été 2018

Bernard de Fallois voulait rééditer les principales œuvres d'Alfred Fabre-Luce (1899-1983), d'abord La Victoire parue en 1924, puis tous les Journaux, commencés en 1927 et poursuivis jusqu'à la mort de l'auteur, qui offrent un tableau saisissant et personnel de tout le siècle. Fallois ne mènera à bien que la première partie de son projet. En 2017, sous le titre Comment naquit la guerre de 1914, il a publié un ouvrage qui regroupe les chapitres de La Victoire qui concernent les origines de la guerre de 14 et les autres textes de Fabre-Luce sur ce sujet. Il a demandé à Georges-Henri Soutou de le préfacer, pour qu'un grand historien des relations internationales examine le livre de Fabre-Luce à la lumière des travaux qui s'étaient accumulés sur les origines de la première grande guerre. Soutou lui remit sa préface, vous allez la lire, mais ce que vous lirez diffère du texte en tête du volume publié par les éditions de Fallois. Ce texte est plus savant, il donne toutes les références nécessaires aux documents et aux travaux historiques.

La Victoire indigna Maurras, Poincaré et beaucoup d'autres, pour une raison simple. La guerre avait provoqué tant de morts parmi les jeunes Français que ceux qui, pour des raisons peut-être légitimes et sans doute sincères, avaient soit applaudi à son déclenchement, soit l'avaient souhaitée, soit encore l'avaient favorisée, étaient pétrifiés à l'idée qu'on puisse penser que la politique française pourrait avoir la moindre responsabilité dans les causes de la guerre. On comprend que la France se soit divisée sur cette question. On comprend aussi le choc immense que provoqua le livre de Fabre-Luce. La lucidité et la sincérité sur les événements de 1914-1918 étaient à ses yeux indispensables pour mettre un terme à ce qu'il a appelé « l'abdication de l'Europe ». Et l'on verra que les historiens actuels ont confirmé sa principale conclusion : « L'Allemagne et l'Autriche ont fait les gestes qui rendaient la guerre possible ; la Triple Entente a fait ceux qui la rendaient certaine. » [Lire la suite]

 

La possibilité d'une paix négociée en 1917 ? 

Georges-Henri Soutou 
N° 160, hiver 2017

On célèbre le 11 novembre 1918 et la paix de Versailles. En 2015, Georges-Henri Soutou a publié un ouvrage important et novateur sur les tentatives de paix de 1917 (La Grande Illusion. Quand la France perdait la paix. 1914-1920, Tallandier, 2015). Ce livre, dont on a trop peu parlé, permet de revenir sur ces négociations destinées à achever la guerre et de mieux les comprendre. Aussi avons-nous demandé à son auteur l'autorisation de reproduire les pages du livre qui concernent ces tentatives trop ignorées et qui démontrent que l'histoire aurait pu être différente. Georges-Henri Soutou a bien voulu nous y autoriser et il a procédé aux modifications nécessaires pour en faciliter la lecture à ceux qui n'ont pas encore l'ouvrage tout entier entre les mains. [Lire la suite]

 

Juillet 1914 (I) et Juillet 1914 (II). La faillite du système international

Gérard Araud
N° 145, printemps 2014
N° 146, été 2014

Autant avertir les lecteurs d'entrée de jeu : le texte qui suit ne s'inscrit pas dans la tradition historiographique française de la fin du siècle dernier, puisqu'il relève d'une histoire diplomatique qui, depuis des lustres, non seulement n'intéresse pas la plupart de nos universitaires, mais est même décriée au profit de l'analyse de ce que Pierre Renouvin appelait les « forces profondes ». L'influence de l'école des Annales et du marxisme a sans doute joué pour considérer que les jeux obscurs des chancelleries ne pouvaient expliquer les heurs et malheurs de l'humanité. Toujours est-il que même si Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle n'ont jamais négligé le rôle des États dans les relations internationales – tout au contraire – notre pays n'a pas été très fécond, ces deux exceptés, auxquels il faut ajouter Georges-Henri Soutou, en historiens attachés à l'analyse de l'histoire diplomatique, à la différence par exemple des Britanniques ou des Américains. Cette réticence, encore présente, devrait pourtant s'effacer lorsqu'il s'agit de comprendre ce qui s'est passé en juillet 1914.

Gérard Araud présente et analyse l’enchaînement des événements qui, entre le 23 juillet et le 1er août 1914, mena à la guerre. Dans le second article, il étudie les causes de cette déflagration et les responsabilités encourues. Celles des États-nations qui furent les protagonistes et celles liées à l’effondrement du système d’équilibre conçu pour prévenir les drames. Le « concert des nations » a été impuissant et n’a pu prévoir les effets de la crise autrichienne. Il en est résulté une guerre dont personne n’avait envisagé la nature, l’ampleur et les conséquences[Lire gratuitement la suite -I- & -II-]

 

La guerre jugée par la philosophie, la philosophie jugée par la guerre. Les deux épreuves du XXe siècle

Frédéric Worms
N° 140, hiver 2012

 Une chose paraît s'imposer, pour traiter du rapport entre guerre et philosophie au XXe siècle, c'est de partir d'un épisode crucial qui eut lieu dans cette période que l'on appelle avec raison, rétrospectivement, l'entre-deux-guerres. Mais, s'il faut le faire, ce n'est pas pour la raison que l'on croit. Ce n'est pas seulement, autrement dit, parce que chacune de ces deux guerres mondiales fut une épreuve extrême pour la philosophie en général. Elles furent bien, chacune, une telle épreuve. Mais elles ne le furent pas de la même façon : elles le furent en réalité d'une manière profondément différente, voire opposée, pour une « philosophie » elle-même transformée entre-temps, entre ces deux « moments ». Tout se passe donc comme si la différence qui sépare les deux guerres se creusait aussi, irréversiblement, entre deux moments de la philosophie, et comme si la relation entre guerre et philosophie n'était pas seulement une épreuve de vérité extrême, mais immuable, pour l'une et pour l'autre, mais un révélateur mutuel (et peut-être cruel) de transformations cruciales, dans la pensée comme dans l'histoire. [Lire la suite]

 

La géopolitique entre guerre et paix

Thierry de Montbrial
N° 131, automne 2010

Le 7 mai 2009, au terme de près de quarante ans d'enseignement à Polytechnique, dont dix-huit à la tête du département des sciences économiques de l'École, Thierry de Montbrial a donné une « leçon finale », dont nous publions ici le texte. L'auteur a souhaité conserver le style oral de son cours. [Lire gratuitement la suite]

 

Guerre 

Gilles Andréani
N° 121, printemps 2008

La guerre est divine, dit Joseph de Maistre, car c’est une loi du monde. Or, universelle et sacrée, la guerre l’est de moins en moins. Elle est, depuis la fin de la guerre froide, renvoyée à la périphérie du système international, pour l’essentiel l’Afrique où l’on trouve les deux tiers des conflits et les trois quarts des victimes. Bon an, mal an, les guerres ont coûté 400 000 vies par an de 1945 à la fin de la guerre froide, 250 000 dans les dix ans qui ont suivi, 150 000 depuis. On y meurt aujourd’hui beaucoup moins que dans les accidents de la route (qui causent, dans le monde, plus d’un million de morts par an). [Lire la suite]

 

Démocratie 

Jean Baechler
N° 121, printemps 2008

Les faits marquants et la divine surprise, en 1989, furent évidemment la disparition du communisme et la dissolution de l’URSS. Elles ont eu pour conséquences principales la remise en marche de l’histoire, bloquée et déviée depuis 1914, et la diffusion universelle de l’idéal démocratique. Ce triomphe a été suivi de désillusions et de récriminations, comme si la démocratie, étant œuvre humaine, pouvait ne pas être disgraciée et si le choix était entre la cité idéale et une cité imparfaite, alors que notre nature et notre condition nous condamnent à devoir préférer ce qui marche normalement mal à ce qui le fait anormalement. Définissons la démocratie comme une certaine manière de régler les relations de pouvoir entre acteurs humains, réunis pour réaliser ensemble la bonne vie, dont la condition première de possibilité est la paix par la justice. [Lire la suite]

 

Situation tragique de l'Europe : juillet 1914 

Jean Jaurès
N° 59, automne 1992

Je veux vous dire ce soir que jamais nous n'avons été, que jamais, depuis quarante ans, l'Europe n'a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle où nous sommes à l'heure où j'ai la responsabilité de vous adresser la parole. Ah ! citoyens, je ne veux pas forcer les couleurs sombres du tableau ; je ne veux pas dire que la rupture diplomatique, dont nous avons eu la nouvelle il y a une demi-heure, entre l'Autriche et la Serbie, signifie nécessairement qu'une guerre entre l'Autriche et la Serbie va éclater et je ne dis pas que, si la guerre éclate entre la Serbie et l'Autriche, le conflit s'étendra nécessairement au reste de l'Europe ; mais je dis que nous avons contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes, à l'heure actuelle, des chances terribles et contre lesquelles il faudra que les prolétaires de l'Europe tentent les efforts de solidarité suprême qu'ils pourront tenter. [Lire la suite]

 

Digressions historiques. Comment prendre la guerre de 1914-1918 

Jean Plumyène 
N° 37, printemps 1987

C'est peut-être le trait le plus frappant de la guerre 1914-1918, surtout dans son aspect franco-allemand, que cet effet de symétrie entre nations belligérantes : même Union Sacrée de part et d'autre, même abnégation chez les combattants, même sacrifice démesuré exigé d'eux par la patrie, même haine inexpiable et prolixe vouée à l'adversaire. [Lire la suite]

 

Citations...

Commentaire, n° 114 Été 2006

Quand un professeur à l'École des sciences politiques annonçait en 1883 la forme que la guerre prendrait en 1914

Imaginez un Richelieu et un Bismarck, un Louis XIV et un Frédéric, enfermés chacun dans son cabinet à téléphones ; resserrant en un dialogue précipité les conflits séculaires des dynasties et des nations. À côté du téléphone qui les met en présence de l'adversaire est celui qui les met en communication avec le serviteur. Un mot lancé entre deux répliques, et les soldats s'apprêtent dans leurs casernes, les locomotives se mettent en pression. À mesure que la dispute s'anime, les armées se précipitent vers les frontières. Les courants de la passion humaine se heurtent comme les courants électriques qui les portent. Dans l'instant où la guerre est déclarée, elle éclate et des générations humaines sont fauchées avant que l'humanité ait pu savoir pourquoi.

Albert Sorel, La Diplomatie et le progrès, 1883, repr. in Essais d'histoire et de critique.

 

Commentaire, n° 121 Printemps 2008

Nouveauté terrifiante de la guerre de 1914

Juin 1917

Le spectacle de cette guerre est aussi déconcertant que terrifiant. À certaines heures, il donne le vertige. Quand on y songe – surtout quand on est à la fois spectateur et acteur comme je le suis –, on a l'impression d'avoir déjà vécu depuis 1914 non pas une guerre, mais plusieurs guerres successives, profondément différentes les unes des autres, chacune d'elles au fur et à mesure qu'elles se succèdent nous éloignant davantage du passé, nous entraînant plus loin, toujours plus loin vers l'inconnu, vers des terres nouvelles dont la masse se profile dans la brume. Depuis qu'elle a éclaté dans le monde cette guerre a eu en effet de prodigieux rebondissements. Sans cesse elle se renouvelle et se dépasse elle-même. Jamais il n'a paru plus difficile de suivre et de comprendre des événements qui, par leur ampleur, par leur soudaineté, par leur choc en retour, déjouent toutes les prévisions humaines. Et cependant il faut les comprendre, il le faut si on veut s'élever à leur niveau, les dominer, et maîtriser le Destin. D'où vient cela ? D'où vient cette impression de stupeur et de vertige ? Non seulement de la grandeur des événements, mais de leur nouveauté. Ce dont il faut bien se rendre compte d'abord, ce qui apparaît plus vrai de jour en joui; c'est que les événements actuels n'ont pas de commune mesure avec les événements antérieurs. Essayez de le comprendre, de les interpréter à l'aide du passé : vous risquerez de faire les pires contresens. Cette guerre ne ressemble à aucune des guerres antérieures; les batailles qui se livrent, à aucune bataille d'autrefois ; les révolutions qui éclatent, à aucune autre révolution. Et la paix qui terminera la guerre ne ressemblera, elle non plus, soyez-en sûre, à rien de ce que nous avons connu. [...] Méfions-nous donc de nos souvenirs historiques : loin de nous aider à comprendre, ils nous abusent, ils nous égarent sur de fausses pistes, ils nous exposent à des fausses manœuvres. Ce que l'expérience historique doit nous enseigner, pour peu que nous ayons le sens des réalités, c'est qu'un abîme sépare le présent du passé, abîme qui s'élargit chaque jour davantage. Le présent n'efface pas le passé, sans doute, mais il le dépasse de mille lieues. Et les historiens ne s'en étonneront pas, qui, dès avant la guerre, avaient constaté qu'un des caractères distinctifs de la période contemporaine était cette rapidité croissante des transformations et des renouvellements.

Jules Isaac, Un historien dans la Grande Guerre. Lettres et carnets 1914-1917, Armand Colin, 2004, p. 296-298. 282

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