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Walter Lippmann et John Dewey

Deux « nouveaux libéralismes » en conflit

Barbara Stiegler

N° 174 Été 2021

Article


En 1937, Walter Lippmann, un grand publiciste américain, l'un des fondateurs de New Republic, publia un livre important, The Good Society (qui sera traduit en 1946, sous le titre La Cité libre). Le succès de ce livre aux États-Unis et en Angleterre offrit l'occasion à Louis Rougier d'organiser avec Walter Lippmann, à Paris en 1938, un colloque international auquel participèrent, entre autres, Friedrich von Hayek, Michael Heilperin, Ludwig von Mises, Michael Polanyi, Wilhelm Röpke, Alexander Rustow et Marcel van Zeeland, et, du côté français : Raymond Aron, Roger Auboin, Auguste Detœuf, Étienne Mantoux, Robert Marjolin, Louis Marlio, Ernest Mercier, André Piatier et Jacques Rueff. Ce symposium, connu comme « Le colloque Lippmann », popularisa l'expression « néolibéralisme ». Depuis, ce concept ressurgit périodiquement pour désigner des réalités sociales, économiques ou politiques vagues, changeantes et différentes entre elles.Avant usage du terme, tel qu'il a été compris à sa naissance, rappelons deux simples précautions. La première est que depuis la guerre mondiale de 14-18, en français et en anglais, les termes « libéral » et « liberal » n'ont pas tout à fait le même sens. C'est regrettable (car on traduit presque toujours l'un par l'autre), mais c'est ainsi. Il faut donc faire attention quand on les emploie pour dire ce que pense un Français ou un Anglo-Saxon quand il utilise ce vocable ou quand on lui en prête l'usage. La seconde précaution consiste à se souvenir que dans les années 1920 et 1930 la démocratie libre et représentative avait largement reculé dans le monde : en Russie, en Italie, au Japon, en Allemagne, en Espagne et dans beaucoup d'autres pays. Il faut se souvenir aussi que la guerre de 14-18 eut des effets économiques considérables, notamment en matière monétaire et financière, et que la grande crise de 1929 déprima l'activité, augmenta le chômage et désorganisa les échanges internationaux. Quand cette expression de « néolibéralisme » fut inventée et utilisée, elle avait un sens général : réorganiser l'économie et les échanges, sortir de la dépression, de l'inflation, des dévaluations (terme inventé en 1927) et de l'autarcie protectionniste en cherchant des formes nouvelles de liberté des marchés et de libre-échange et, parallèlement, redonner sa vitalité au libéralisme politique, le défendre et donc défendre les régimes démocratiques qui se définissent par la liberté des élections, la liberté d'opinion, la liberté d'expression, le respect des droits individuels et la séparation des pouvoirs. Dans ces régimes, l'esprit de la démocratie, le progrès technique et la croissance économique, au fil du temps, ont fait grandir le rôle de l'État, de l'impôt et des systèmes sociaux sans mettre en cause les principes. Dans l'ordre économique, les principes de la propriété et du marché, mais en acceptant la transformation de leurs modalités. Dans l'ordre politique, les principes qui distinguent les régimes libéraux des régimes autoritaires, tyranniques ou totalitaires. Le libéralisme, avec ses deux faces liées entre elles, la face politique et la face économique, constitue un corps de pensée, qui n'a jamais été un dogme ou une doctrine unifié et intangible. Il existe quant aux modalités, mais pas quant aux principes, presque autant de libéralismes que d'auteurs ou de philosophes libéraux. Ce corps de pensée a évolué, car, comme a dit Keynes, qui en Angleterre se considérait comme « liberal » et non comme socialiste : « quand les faits changent, la théorie change ». Ces évolutions ont été critiquées, appréciées ou contestées dans un débat permanent. Il n'existe pas une idée pure et permanente appelée « libéralisme », pas plus qu'il n'existe une idée pure et permanente du « néolibéralisme ».À chaque occasion, avant d'utiliser ces mots, mieux vaut-il préciser de quoi l'on parle. C'est en prenant ces précautions qu'il faut lire l'article qui suit et qui concerne deux grandes figures intellectuelles américaines du xxe siècle : un philosophe important : John Dewey (1859-1952) et un grand essayiste, Walter Lippmann (1889-1974), qui ont beaucoup réfléchi sur leur temps et sur l'histoire, et qui, l'un et l'autre, méritent d'être mieux connus et plus étudiés en France et en Europe.

J.-C. C.

Qu'est-ce que le néolibéralisme ? Le retrait de l'État, entend-on souvent. Et qu'est-ce que le libéralisme ? Pour beaucoup, c'est à peu près la même chose : le désengagement, voire...

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