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Vico en son temps et dans le nôtre

Alain Pons

N° 153 Printemps 2016

Critique


Livre référencé : Alain Pons : Vie et Mort des nations. Lecture de La Science nouvelle de Giambattista Vico. (Gallimard, « L'Esprit

Alain Pons a mis Vico au cœur de sa vie intellectuelle. Il a produit en 2001 la première traduction sérieuse de La Science nouvelle. La seule auparavant qui avait quelque valeur était la traduction de Michelet, intuitive, fragmentaire, datant de 1827. Il a aussi traduit la Vie de Giambattista Vico écrite par luimême. J’ai lu attentivement la traduction par Alain Pons de La Science nouvelle. C’est un texte fascinant, pourtant je serais embarrassé pour dire quelle est au juste la pensée du grand philosophe napolitain. Sous le titre Vie et Mort des nations, Alain Pons propose une lecture complète de cette œuvre difficile. Il connaît la littérature vichienne en toutes langues, et il est la figure éminente du petit milieu vichien, discret, fidèle et fervent, qui s’étend sur tous les continents. L’analyse d’Alain Pons est pas à pas, elle résout au fur et mesure les difficultés, sans hâte, dans un style pur, avec une souveraine clarté. Cette lecture calme, posée, bannit les effets de profondeur que pourrait multiplier un spécialiste moins savant et plus soucieux de sa propre gloire. Alain Pons, lui, est au service de Vico et il révèle la richesse et la profondeur de cet auteur qui passe, non sans motifs, pour déroutant, voire obscur. Pour cela, il faut connaître très bien l’italien de Naples et très à fond le droit romain, le latin, le grec, toute une culture humaniste que la philosophie nouvelle cartésienne et post-cartésienne avait décidé d’enterrer. Vico s’est mis sous le patronage de Platon, de Tacite – l’idéaliste et le réaliste – et de deux modernes : Bacon en qui il salue son attitude « d’interrogation de la nature », si différente du déductivisme cartésien, enfin Grotius, qui réunit en un système de droit universel la totalité de la philosophie et de ce que Vico appelle la « philologie », c’est-à-dire ce que font les hommes, leur histoire, leur langue, leurs coutumes, la paix et la guerre. Il s’oppose à la tradition stoïcienne, et surtout à la tradition épicurienne, dans laquelle il range ses adversaires modernes : Machiavel, Hobbes, Spinoza, Bayle, Locke et enfin Descartes à qui il reproche son mépris pour l’héritage, pour l’érudition et sa confiance téméraire dans les mathématiques et les idées claires. Une autre originalité de Vico est qu’il est chrétien. Il croit en l’action permanente de la providence. Il est le seul parmi les grands philosophes modernes qui soit à l’aise dans l’orthodoxie romaine, dont s’échappent l’un après l’autre tous les grands esprits depuis Descartes. Cela ne signifie pas qu’il se replie sur un catéchisme. Au contraire, il estime que les mythologies et les institutions païennes contiennent aussi une foule de renseignements sur les débuts de l’humanité. C’est là qu’il va les chercher. C’est bien à tort qu’on range communé- ment Vico dans les anti-Lumières, dans le counter-Enlightenment. Il est tout à fait dans les Lumières (du moins les bonnes, comme celles de Montesquieu, son contemporain), mais il pense qu’elles contiennent des risques. Il découvre des méthodes nouvelles pour comprendre la naissance des nations à travers les plus vieux mythes, les plus antiques institutions, les premiers poèmes. Vico a plus que du respect pour l’histoire. Il a de l’empathie pour tous les états parcourus par l’humanité, et qu’il reconstruit à travers le filtre de la poésie. Si l’on ne sent plus cette poésie, si l’histoire, les religions ne sont plus aimées pour elles-mêmes, si les leçons de sagesse qu’elles portent ne sont plus comprises, nous pouvons tomber dans ce qu’il appelle prophé- tiquement « la barbarie de la réflexion ». Témoins du XXe siècle et toujours menacés par la barbarie de la réflexion, nous devons lire et relire Vico. Alain Pons et son éditeur ont bien voulur autoriser la publication de cet extrait. La revue les en remercie.

ALAIN BESANÇON

Les historiens des idées ont du mal à donner à Vico et à son œuvre un statut et une place bien déterminés. D'un côté, on a tendance à voir en lui un humaniste un peu attardé, effrayé par l'esprit « moderne » qui commence à s'imposer non seulement dans...

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