Vergennes et « l'équilibre des forces à la française »

Bernard (de) Montferrand

N° 163 Automne 2018

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Dans leur panthéon les diplomates n'ont longtemps eu d'yeux que pour Vergennes et Talleyrand. Peu importe les résultats de leur action, le second a gagné. Son brio, ses mots d'esprit, sa vie de roman exercent encore aujourd'hui une sorte de fascination. Vergennes de son côté, tout en sérieux et en modération, a été oublié. Kissinger dans sa somme Diplomacy ne mentionne pas son nom et, lorsque les Américains évoquent la guerre d'Indépendance, leur véritable héros est La Fayette. Pourtant quand on compare les bilans, quelle différence ! Talleyrand n'a jamais réussi à modérer la démesure de Napoléon, que ce soit dans le redécoupage brutal de l'Allemagne, la guerre d'Espagne ou l'expédition de Russie. Il s'est certes rattrapé à Vienne en sauvant brillamment les meubles puis à Londres en présidant à la naissance pacifique de la Belgique moderne. Mais qu'est-ce à côté des résultats obtenus par Vergennes, lui qui permet à Louis XVI de faire preuve en politique étrangère de l'esprit de décision qui lui manque tant, lui qui contribue de façon déterminante à la naissance des États-Unis, lui qui marque, à la fin du xviiie siècle, un coup d'arrêt à la domination anglaise des mers et définit un équilibre des forces en Europe favorable à la France. En 1783 elle paraît à son apogée. Louis XVI connaît un grand moment de gloire. Eût-il alors été emporté par le destin qu'il fût resté dans notre histoire comme l'un de nos plus grands rois. Voilà pourquoi il semble nécessaire de rappeler pourquoi Vergennes fut un ministre d'exception.Il est nommé secrétaire d'État en 1774. Comment le nouveau responsable de la politique étrangère qui a passé toute sa vie professionnelle dans des postes à l'étranger voit-il la France dans le monde ? Comment reprend-il les fils d'une politique étrangère qui malgré les leçons amères de la guerre de Sept Ans s'est beaucoup dispersée ? Quels sont sa disposition d'esprit et son cadre de référence ?

B. de M.

Le vernis de la « sociabilité européenne »En cette seconde moitié du xviiie siècle, la première certitude est qu'il existe, comme l'écrit Rousseau, une « République européenne » ou une « société des peuples de l'Europe » constituée de nations, unies par une culture commune. « Toutes les puissances de l'Europe, ajoute...

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