Tel Quel, Marcel Granet et Joseph Needham

Lucien SCUBLA, Thierry Wolton

N° 160 Hiver 2017

Lettres


[NDLR : Nous avons publié dans le précédent numéro (Commentaire, n° 159, automne 2017) des bonnes feuilles du tome III d’Une histoire mondiale du communisme de Thierry Wolton (Grasset, 2017, 1 184 pages). On pouvait lire, p. 681 : « La revue devient le pôle d’attraction maoïste d’une partie de l’intelligentsia. Un certain nombre d’auteurs investissent ses pages pour défendre la citadelle prétendument assiégée par les “révisionnistes”. Aux côtés de Maria Antonietta Macciocchi viennent s’adjoindre Charles Bettelheim – un économiste marxiste –, Jean Chesneaux et Jean Daubier – deux sinologues maophiles –, plus quelques sommités académiques comme Marcel Granet, auteur renommé de La Pensée chinoise, ou Joseph Needham, professeur à Cambridge. » Un de nos lecteurs revient sur ce paragraphe dont la formulation hâtive et elliptique induit une erreur historique. Afin d’éviter les amalgames erronés, le paragraphe aurait pu être ainsi rédigé : « Aux côtés de Maria Antonietta Macciocchi viennent s’adjoindre Charles Bettelheim – un économiste marxiste –, Jean Chesneaux et Jean Daubier – deux sinologues maophiles –, plus une sommité académique Joseph Needham, professeur à Cambridge. Les telqueliens affichent d’autre part une filiation avec l’auteur renommé de La Pensée chinoise, Marcel Granet, qui leur sert de caution scientifique. » Thierry Wolton, à qui nous avons transmis le courrier de Lucien Scubla, a bien voulu lui répondre. Nous livrons ici leur échange.]

30 octobre 2017

Monsieur le directeur,

Dans la dernière livraison de votre excellente revue, un passage m’a fait sursauter. Page 681, Thierry Wolton soutient qu’au début des années 1970, « quelques sommités académiques », comme Marcel Granet et Joseph Needham, auraient rejoint les thuriféraires du maoïsme qui tenaient tribune dans la revue Tel Quel.

S’agissant de Granet, c’est évidemment impossible, puisqu’il est mort en 1940. Sans doute faut-il comprendre qu’il est arrivé à Tel Quel de publier des extraits de ses œuvres, et de les associer, vaille que vaille, à la pensée maotsétoung.

S’agissant de Needham, il se pourrait qu’il ait donné, à l’époque, un article ou un entretien à cette revue ; mais, serait-ce le cas, je doute fort qu’on puisse mettre son nom sur la liste des idéologues maolâtres dont Thierry Wolton rappelle à bon droit l’aveuglement et la sottise.

Il est fâcheux que des approximations aussi grossières n’aient pas été corrigées par les éditions Grasset ni relevées par vos collaborateurs. C’est pourquoi je vous les signale, au cas où d’autres lecteurs ne l’auraient pas déjà fait.

Avec mes salutations cordiales

LUCIEN SCUBLA

 

3 novembre 2017

 

Cher Monsieur,

Je vous remercie pour votre lecture attentive du passage en question de mon livre et des remarques qu’il suscite de votre part, telles que la revue Commentaire me les a transmises.

En ce qui concerne Marcel Granet, il s’agit d’une formulation incorrecte dont je suis le seul responsable puisque, c’est évident, il ne pouvait être le thuriféraire d’un maoïsme qu’il n’a pas connu. Les écrits de Granet ont néanmoins été fort utilisés par les maoïstes de l’époque, Tel Quel en tête, comme preuve indubitable de la supériorité de la Pensée Chinoise (les majuscules sont volontaires de ma part) dont le maoïsme aurait été l’héritier pour ces ânoneurs. Certes, Granet n’est pas responsable de l’usage qui a été fait de ses écrits, mais pour moi qui ai bien connu cette époque, et les acteurs en question, l’utilisation de l’autorité de Granet le faisait passer ipso facto comme l’un de ses innombrables Occidentaux fascinés par la Chine éternelle sur laquelle Mao « surfait », comme on dit de nos jours, pour asseoir son aura à l’étranger tout en détruisant les racines de cette même vieille Chine. Les livres de Granet figuraient en bonne place dans les librairies pro-maoïstes qui fleurissaient à l’époque à Paris, plus ou moins financées par le régime de Pékin, comme « caution » dirais-je. Bref, Granet n’a pas été maoïste, et pour cause, mais il a éte convoqué par les maoïstes français pour donner un vernis historique et culturel à leurs ébahissements. Le concernant, la bonne formule aurait été, dans mon livre : « quelques sommités académiques comme Marcel Granet, auteur renommé de la Pensée chinoise, convoqué post mortem pour accréditer l’aveuglement ambiant au nom de la supériorité culturelle de la Chine », etc. Je ferai la correction pour les prochaines éditions.

Concernant Joseph Needham, il n’y a pas une ligne à retirer ou à ajouter. Le personnage a été un thuriféaire du régime maoïste pendant très longtemps – y compris par des prises de positions dans Tel Quel – et, s’il a pris ses distances avec cette histoire vers la fin de sa vie, c’est pour reconnaître que Mao avait détruit la science chinoise. Permettez-moi de vous dire que cette critique me paraît bien réductrice compte tenu de tout ce que Mao a détruit. S’il s’était contenté de la science, le peuple chinois en aurait été bien heureux. Dans un régime totalitaire, qui contrôle tout, on ne peut séparer une partie et exonérer les autres. Je suis désolé, Needham reste à mes yeux, et restera dans l’histoire, comme l’un de ces innombrables intellectuels qui ont usé de leur lumière pour vanter l’obscurité.

Bien cordialement,

THIERRY WOLTON

 

5 novembre 2017

Cher Monsieur,

Je vous remercie de votre message.

Ma démarche auprès de la rédaction de Commentaire ne vise évidemment pas à discréditer votre travail, mais à lui suggérer de publier avec votre accord un rectificatif, de crainte que les idéologues dont vous rappelez les divagations, ou leurs héritiers et les organes de presse qui les soutiennent, ne tirent parti de votre méprise pour mettre en cause la crédibilité de tous vos dires.

Cette crainte me semble d’autant plus fondée que, tout en approuvant pleinement votre entreprise salutaire, j’ai désormais du mal à retenir un sentiment de doute sinon de défiance lorsque vous affirmez des choses dont je n’ai pas souvenir ou dont vous ne donnez pas de preuves suffisantes.

C’est pourquoi votre idée de remettre à plus tard la correction de votre erreur ne me semble pas appropriée. L’usage frauduleux de Granet par Tel Quel, que vous dénoncez à juste titre, ne saurait atténuer le mal consistant à ternir son image par une phrase malheureuse, sans doute involontaire, mais qui demeure pernicieuse.

De plus, la retouche de la phrase litigieuse, que vous envisagez de faire dans une nouvelle édition, maintiendrait côte à côte, et dans la même phrase, Granet, enrôlé malgré lui par les maolâtres, et Needham, compagnon de route volontaire de gens aussi médiocres que Maria Antonietta Macciochi ou Jean Chesneaux.

Il serait à mon avis souhaitable de vider tout de suite l’abcès, et de disjoindre totalement le cas de Granet et celui de Needham, qui n’ont rien de commun.

Il est vrai que l’honnêteté intellectuelle n’est pas toujours récompensée et que vos adversaires pourraient profiter de votre bonne foi pour vous accabler. C’est un risque à courir. Il faut choisir entre le « jugement de Dieu » et celui des bateleurs de foire. J’envoie copie de ce message à Commentaire et ce sera mon dernier mot.

Bien à vous,

Lucien Scubla

 

6 novembre 2017

Cher Monsieur,

Je comprends tout à fait votre démarche et il n’est pas question pour moi de m’y opposer. Commentaire peut fort bien publier vos remarques. Mais nous avons là un désaccord de fond que je vais tenter de vous expliquer. Même s’il est évident que Granet n’est pas responsable des inepties proférées par nos maolâtres, on ne saurait pour autant exonérer l’usage qui a été fait de ses écrits. Si vous vous donnez la peine de lire mon Histoire mondiale (et non un simple extrait), vous comprendrez mieux ma démarche générale (à laquelle je ne vous demande pas d’adhérer, cela va de soi). Si je prends le cas de Marx, mort bien avant que le communisme au pouvoir n’advienne, dois-je pour autant exonérer ses écrits de ce qui s’est passé ? Dans l’absolu oui, seulement c’est bien à partir de sa pensée que Lénine a construit son modèle politico-idéologique. Il y a donc un héritage de Marx qu’on ne peut gommer, sous peine de ne rien comprendre au communisme.

En ce qui concerne Granet, nous ne sommes évidemment pas dans un cas de figure aussi direct si je puis dire. Il n’empêche que la glorification par Granet de la civilisation chinoise, qui se situe elle-même dans une longue tradition de révérence d’intellectuels occidentaux envers cette pensée, et sa soi-disant supériorité, a aidé à obscurcir les esprits du xxe siècle maoïste. Si la civilisation chinoise est à mettre sur un piédestal, afin de l’admirer, alors pourquoi ne pas faire rejaillir cette aura sur ce pays en général, et sur ses dirigeants en particulier ? (Je vous signale au passage que le régime chinois actuel s’appuie sur le prestige de l’histoire millénaire du pays, dont il n’est pour rien, pour justifier sa volonté de [re]devenir la puissance dominante du monde : doit-on écarter Confucius et d’autres prestigieux penseurs chinois de toute compréhension de cette ambition ?). Granet a favorisé, malgré lui, c’est évident pour moi, l’aveuglement envers la Chine de Mao (on pourrait faire un autre parallèle entre certains aspects de la philosophie allemande pré-hitlérienne et l’usage qui en a été fait par certains des admirateurs du nazisme). L’utilisation faite du livre de Granet par le régime chinois, comme je l’ai signalé dans ma première réponse, accrédite ce que je dis, me semble-t-il. Votre volonté de défendre Granet est honorable et je comprends que ma formulation vous ait choqué par son raccourci. Là-dessus vous avez entièrement raison. C’est pour cela que la rectification que je propose d’apporter à l’avenir me semble la meilleure, à mes yeux, car elle sauvegarde ce que je pense tout en rétablissant un fait historique négligé par moi, et remarqué par vous.

Je vous remercie en tout cas de cet échange qui m’a permis de clarifier ce qui pouvait paraître ambigu.

Bien cordialement,

THIERRY WOLTON