Sur Eric Voegelin

Thierry Gontier

N° 134 Été 2011

Article


À l'occasion de la parution du dernier volume (29) des Collected Works of Eric Voegelin, il nous a semblé important de rendre un hommage à ce philosophe politique, dont l'œuvre, pendant longtemps peu connue en France, donne depuis quelques années lieu à une série de traductions et d'études. Nous publions ici un article de 1973, sur l'état, le rôle et l'avenir des études classiques. Thème que Voegelin a rarement abordé directement, mais qui croise les divers thèmes de sa philosophie de la conscience et de l'ordre politique.Ce dernier volume, consacré à une sélection de la correspondance des années 1924-1949, achève l'édition des Collected Works d'Eric Voegelin. Cette entreprise avait été commencée en 1987, sous la direction d'un comité éditorial réuni par Ellis Sandoz, premier élève américain de Voegelin à Munich et son successeur à la chaire de la Louisiane State University1.Il n'y a pas de « grand » auteur sans un corpus bien établi, facilement consultable dans une langue internationale : ni Leo Strauss, ni Hannah Arendt, ni Carl Schmitt – pour nommer des penseurs politiques de stature comparable à Eric Voegelin – n'ont pour l'instant fait l'objet d'une telle constitution de corpus. De ce point de vue, l'entreprise des Collected Works a largement contribué à initier une nouvelle dynamique dans les études voegeliniennes, tant aux États-Unis, où il existe déjà de nombreuses monographies, qu'en Allemagne et, plus récemment, en France.En 1988, introduisant dans la revue Commentaire sa traduction française de l'article « La religion des Modernes. Les mouvements gnostiques de notre temps2 », Françoise Manent soulignait qu'aucun des livres de Voegelin n'avait alors été traduit en français3. La situation a bien changé depuis dix ans, principalement grâce aux traductions de Sylvie Courtine-Denamy (La Nouvelle Science du politique, 2000 ; les Réflexions autobiographiques, 2004 ; la correspondance entre Leo Strauss et Eric Voegelin, 2004 ; Race et État, 2007), de Mira Köller et Dominique Séglard (Hitler et les Allemands, 2003) et de Marc Delaunay (édition allemande de Science, politique et gnose, 2004). Plusieurs des articles les plus importants de Voegelin ont été aussi récemment traduits. Enfin, le grand œuvre de Voegelin, les cinq volumes d'Ordre et Histoire, est en cours de traduction aux Éditions du Cerf.Ces tardives publications ne font que rendre justice à Voegelin : car, si la France a longtemps ignoré Voegelin, Voegelin, lui, n'a pas ignoré la France. Outre son admiration constamment professée pour Jean Bodin, grand juriste et, pour Voegelin, grand penseur œcuménique et mystique, Voegelin a été, dès les années 1920, en rapport avec la pensée française contemporaine. L'une de ses premières influences en tant que théoricien du droit a été l'école institutionnaliste de Maurice Hauriou, dont il s'est fait l'un des rares défenseurs dans le monde germanique. Sa philosophie, développée à partir des années 1930, a été directement influencée par les personnalistes chrétiens et, peut-être plus encore, par la lecture des Deux Sources de la morale et de la religion de Bergson, ouvrage auquel il emprunte son concept de « société ouverte » (qu'il retournera à la fin des années 1940 contre Karl Popper). À la fin des années 1950, il est en contact avec Raymond Aron et Pierre Hassner. Il revendique aussi son attachement à la poésie de Paul Valéry, ou l'influence qu'a eue sur son œuvre la pensée d'Albert Camus, comme il clame, parfois de façon très polémique (comme dans l'article que nous présentons), son opposition au « nihilisme » existentialiste ainsi qu'à la complaisance de Sartre et de Merleau-Ponty vis-à-vis des régimes communistes. Quoiqu'il n'y ait pas eu d'influence directe, la proximité de sa pensée avec celle de Simone Weil a été récemment soulignée par Sylvie Courtine-Denamy.Il nous a semblé important de rendre hommage à ce penseur, souvent qualifié de « platonicien », en traduisant et en présentant un article de 1973 sur la crise des humanités – un texte qui, malgré l'écriture un peu laborieuse de Voegelin (c'est le cas pour tous ses écrits en anglais), a conservé, dans le contexte actuel, sa saveur polémique.

T. G.

Eric Voegelin et les études classiquesPrésentationVoegelin a peu écrit sur l'éducation en tant que telle. En poste à l'université de Munich de 1958 à 1969, il n'a guère eu l'occasion de réagir directement aux crises qui ont secoué l'Université américaine à la fin des années...

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