Poutine : un héros de conte russe

Victor Erofeev

N° 158 Été 2017

Article


Victor Erofeev est un écrivain russe né en 1947. Il a grandi au cœur du pouvoir soviétique. Dans Ce bon Staline (Moscou, 2004), traduit en français en 2005 chez Albin Michel, il a raconté son « enfance stalinienne » et parisienne. Son père appartenait à la « cour de Staline », conseiller et interprète avant de devenir conseiller culturel à l'ambassade d'URSS à Paris de 1955 à 1958. L'annonce de sa « dissidence », racontée dans le puissant roman La Belle de Moscou (1990), brisa la carrière de son père. Il publia ensuite d'autres livres, dont La Vie avec un idiot (recueil de récits adapté en opéra en 1992), qui ont été traduits dans les principales langues occidentales, mais aussi en chinois, en japonais, en iranien, et qui font de lui un contemporain majeur. Il vit en Russie et a bien voulu nous confier ce portrait de Poutine. Nos lecteurs admireront la verve puissante et perspicace de cet écrivain.

COMMENTAIRE

L'Occident ne sait pas

Un jour, en rentrant à Moscou après un séjour à la datcha, je remarquai, dans le flot de voitures, une grosse Jeep sur le coffre de laquelle était peint tout un tableau : Staline et Poutine, avec en toile de fond leurs drapeaux respectifs, le soviétique et le russe, étaient tournés l'un vers l'autre avec leurs sourires impérieux en demi-lune, et ils affichaient leur unité de politiciens célestes. Le flot continuait d'avancer, personne ne réagissait. Je regardai de plus près leurs bienheureux visages et compris que la Russie n'avait jamais été et ne serait jamais l'Europe, car nous ne ressemblons à personne ; l'Europe vit dans une histoire changeant perpétuellement, alors que nous, nous vivons dans un conte russe. Le temps et le mouvement sont des axes essentiels de la vie en Europe, tandis qu'en Russie nous avons affaire à un territoire enchanté.

Dans son essai Qu'est-ce que la philosophie ? Martin Heidegger affirmait que « l'Occident et l'Europe sont, et eux seuls sont, dans ce qu'a de plus intérieur leur marche historique, originellement “philosophiques” ». À la différence de l'Europe, la Russie est anti-historique. Elle n'a jamais eu d'Histoire à dimension philosophique.

La Russie est comme un territoire enchanté, sur lequel chaque action a des significations distinctes et souvent tout à fait contradictoires. Nous ne sommes jusqu'à présent pas persuadés qu'au Moyen Âge la Russie ait subi durant trois cents ans le joug tataro-mongol, et qu'il ne se soit pas agi en fait d'un habile compromis politique avec les Tatars. Nous n'avons pas encore vidé notre querelle avec les Polonais, venus régner à Moscou au temps des Troubles au début du xvii e siècle, avant d'en être chassés. Qui était Pierre le Grand ? Un dictateur ou un tsar modernisateur ? La révolution bolchevique de 1917 est-elle le fruit du hasard ou est-elle légitime ? Enfin, encore aujourd'hui parmi les Russes, les avis divergent en ce qui concerne l'Union soviétique, Lénine, Gorbatchev, Eltsine, etc. Mais ce qui est surprenant, c'est que, malgré toutes ces différences, la Russie, n'ayant jamais connu d'unité de temps historique, existe cependant de manière simultanée dans plusieurs époques. Son mode de vie et de pensée est empreint d'éléments d'époques diverses, à compter du xvii e siècle.

En Russie, tout semble pouvoir se mesurer à l'aune d'une conception archaïque régnante, selon laquelle n'existeraient que « les nôtres » et « les autres ». On ne peut trahir « les siens », c'est une croyance sacrée. Par contre, trahir « les autres », on le peut et on le doit. Or, parmi les « autres », figure l'Occident, dont nous avons besoin en tant que pourvoyeur des technologies de pointe, mais qui, dans le même temps, représente du point de vue idéologique une civilisation ennemie, plus encore que l'Iran musulman. Daech est pourchassé en Russie mais présente une ressemblance suspecte avec la Russie de l'époque de la guerre civile, en 1918-1920, avec toutes ses barbaries, sa haine de classe, ses châtiments, le viol de milliers de femmes. Nous sommes les héritiers de ces idéologies cruelles, que nous avons ressassées, et qui ont engendré une psychologie servile ainsi que la peur et la méfiance à l'égard des changements.

Aujourd'hui, quand l'Occident se demande pourquoi la Russie vit selon ses propres lois et méprise les règles du monde civilisé, cette seule question montre bien à quel point l'Occident n'a rien retenu de la leçon et ne sait toujours pas ce qu'est la Russie. La Russie croit pieusement en la particularité de son conte de fées, dans lequel vivent des gens choisis par Dieu et se considérant comme incomparablement supérieurs aux Européens dénués de spiritualité. Dans les contes, on peut rencontrer des anti-héros malfaisants ou des provocateurs, qui, tel Gorbatchev, veulent anéantir ce monde enchanté, mais notre peuple féerique sait leur résister. Nous n'avons pas pu emprunter les chemins de l'Histoire, ni sous Gorbatchev, ni lors des mouvements de protestation de 2011 et 2012. Nous sommes restés dans notre conte, cruel, effrayant, mais familier.

Celui qui comprendra que le socle du monde russe est un conte, où la grandeur et le bonheur ne manqueront pas de triompher un jour, celui-là deviendra le maître de la Russie pour de longues années. C'est ce qui s'est passé avec Staline. Staline a anéanti des milliers de ses concitoyens, mais aujourd'hui presque la moitié du pays le considère comme un héros positif. Il s'est lui-même transformé de dirigeant politique en personnage de conte de fées, la conscience mythologique russe l'a purifié de tous ses péchés, a lavé son sang, l'a filtré et l'a consacré comme un dieu russe (malgré ses origines géorgiennes). Et c'est pour cela qu'il se retrouve peint sur le coffre d'une voiture !

Un pays de conte de fées

Poutine a suivi l'exemple de Staline. Il a, lui aussi, perçu l'espace russe comme un territoire de conte de fées. Il en a défini les contours et les ennemis et il s'est lancé dans la reconquête des terres perdues lors de l'effondrement de l'URSS.

De nombreux politiciens et journalistes occidentaux considèrent qu'il a perdu la tête. Je pense, moi, qu'il se moque bien d'eux. Car il se moque ! Il est absolument sûr de son bon droit, lorsqu'il sauve le monde enchanté russe des effrayants sorciers et démons d'Europe et d'Amérique. Peut-être que pour la première fois de toute l'existence de la Russie on a placé à la tête du pays quelqu'un ayant la clé de la psychologie populaire. Et Staline ? allez-vous dire. Non, ce n'était pas le cas de Staline, qui voulait remodeler la nature humaine selon un abstrait concept de modèle impérialo-communiste. Il partait d'un conte russe pour en raconter un autre, et cela ne pouvait pas se passer sans effusion de sang. Alors que Poutine, lui, ne souhaite pas modifier ce décor archaïque. Au contraire, dans l'actuelle propagande du Kremlin diffusée sur les chaînes fédérales de la télévision d'État, tout le monde participe activement à l'élaboration du conte, régi toujours par le principe « ami/ennemi », « les nôtres/les autres ». Les ennemis sont voués à l'extermination. On peut discuter avec eux s'ils sont forts. Mais un ennemi faible est déjà un ennemi mort.

La force et la signification du conte archaïque russe ainsi que la croyance en une particularité nationale rendent les actions de l'actuelle Russie totalement imprévisibles. Une partie distincte de la population des grandes villes russes, et tout particulièrement Moscou et Saint-Pétersbourg, avec une classe moyenne plus ou moins formée, rêve de sortir du conte. Mais l'opposition russe hors du Parlement, pro-européenne, ne croit pas au conte russe et ne remarque pas le parallèle, car le conte ne fait pas partie du domaine politique du pays, mais de son champ métaphysique. L'opposition considère les dirigeants du Kremlin comme des voleurs et des fous. Elle s'imagine naïvement qu'en cas de nouvelles élections parlementaires non truquées le peuple voterait pour des démocrates et des libéraux. C'est de l'utopie ! Notre peuple est estimable à tous points de vue, si ce n'est que, étant dépourvu de conscience politique, il devient aisément manipulable.

Sérieusement, la seule forme de travail possible avec la population est l'éducation. Si les chaînes fédérales ont obtenu des résultats incroyables grâce à la propagande (par exemple, elles ont fait croire aux Russes que Maïdan était une opération des Américains), il est plus difficile mais néanmoins possible de dire à la population qu'au xxi e siècle, le conte de fées archaïque risque de conduire la Russie vers un total isolement, or seul un rapprochement avec l'Occident permettrait de fortifier le pays.

Un phénomène intéressant

Oui, la propagande du Kremlin aspire à montrer la faiblesse et l'impuissance de l'Europe et à la présenter comme l'adversaire potentiel de la Russie, bien que son principal ennemi reste l'Amérique. Mais nous n'avons pas d'avenir sans l'Europe, et la poursuite du conte de fées russe n'est pas un projet clairvoyant, c'est le moins qu'on puisse dire.

Toutefois, à l'heure actuelle, le potentiel du conte russe, complété par quelques touches d'impérialisme soviétique, existe, en dépit de la crise économique, des sanctions, et d'autres facteurs négatifs. Au Kremlin, on est sûr que le peuple ne fera pas défection, surtout si l'on continue de lui offrir des spectacles tels que la conquête de la Crimée, la guerre du Donbass ou l'intervention en Syrie et ses répercussions sur la scène internationale. Bien sûr, le risque d'une guerre généralisée existe, comme l'a montré la crise diplomatique entre la Russie et la Turquie. Mais notre téléviseur ne craint pas la guerre. Il enseigne que c'est nous qui sommes à craindre grâce à notre puissance nucléaire. Jamais je n'avais éprouvé la sensation qu'une guerre mondiale était à ce point possible et imminente. Cela ressemble, bien sûr, à un cauchemar.

Quand je me suis demandé pourquoi on jouait de cet effroi, je me suis souvenu du complexe d'Érostrate. Il me semble que ce complexe a fait son nid au Kremlin. Petit à petit, la direction vieillissante semble ne pas avoir opté pour l'habituel « après nous, le déluge ! », mais paraît lui préférer l'inhabituel « après nous, la poussière nucléaire ! ».

Tout cela conduit à dire que le Président Poutine, notre actuel autocrate, est un phénomène intéressant. Ni l'histoire européenne ni le conte de fées russe ne l'oublieront, c'est certain. Le fait qu'il inspire de puissants sentiments de crainte et d'admiration à des millions de personnes dans le monde ne révèle pas tant sa grandeur que la fragilité de l'humanisme européen, la faiblesse de l'éducation démocratique et la dégradation des valeurs communes aux hommes de nos jours. Poutine est l'humanité, vue de l'autre côté du miroir.

Le monde est divisé en voyous et en romantiques. Or Poutine est un genre particulier de voyou romantique, qui a séduit le peuple russe en montrant justement qu'il était « l'un des nôtres ». Les Russes n'aiment ni les contraintes des lois ni les responsabilités conférées par la liberté. Ils préfèrent s'exprimer de manière imprévisible, et souvent extrêmement douteuse si l'on en croit le point de vue des agents de la force publique. En outre, ce sont des rêveurs et des utopistes qui croient en une transfiguration romantique de la réalité. Il est possible que, pour la première fois dans l'histoire de la Russie, le Président ait une compatibilité d'âme et de caractère avec les habitants de souche de ce pays.

Mikhaïl Gorbatchev était détesté pour ses réformes incompréhensibles, Eltsine buvait, et voici que soudain, au détour d'une rue, arrive Poutine, un petit gars de Saint-Pétersbourg, fils d'une femme de ménage et d'un gardien, pauvre, de petite taille, avec un sourire nerveux.

La salle de sport fut sa première école de romantisme et de voyoutisme. Son professeur de sambo1 était un ancien taulard. La prison en Russie est aussi extrêmement romantique : les bandits sont les figures respectées de ce monde souterrain.

La seconde école de romantisme et de voyoutisme international fut le KGB où il travailla. Notre peuple aime et trouve les espions romantiques. La série la plus populaire de Russie, 17 Moments de printemps 2, a pour thème les espions hors la loi soviétiques.

Autre école importante pour Poutine dans son apprentissage du romantisme et du voyoutisme : la mairie de Saint-Pétersbourg, où il officia dans les années 1990. C'est ici que sa véritable fièvre de l'or a débuté. Poutine y fit provision d'argent, d'amis et de fréquentations douteuses.

Ensuite le gars eut une chance incroyable. Il ne s'agit pas de l'ascenseur social, mais d'une affectation divine. Il ne la méritait pas, il tenta même de refuser, comme tout bon petit gars de la rue, un peu timide. Mais il devint quand même Président d'un énorme pays.

Durant les premières années, le Président ressembla à un acteur ne sachant pas quel rôle interpréter. Le pays n'arrivait visiblement pas à se moderniser. Nous ne sommes pas un peuple de Chinois mais un peuple de romantiques. Poutine nous ressemble. D'autre part, comme tout ancien collaborateur du KGB, il avait besoin d'ennemis, il les trouva sans peine en Occident.

Si la Russie, comme une grosse cane, avait couru se faire européaniser en Europe, ses canetons, les pays de l'espace post-soviétique, l'auraient suivie en courant. Mais notre cane se tint à l'écart. C'est alors que tous les canetons se précipitèrent en Occident en demandant à être protégés de leur grosse cane de mère. La cane russe s'en offusqua et déclara qu'on lui avait volé ses canetons.

Un chevalier

C'est alors qu'apparut le thème poutinien du retour à l'Union soviétique. Un parfum de guerre flotta. L'Occident aida moralement Poutine. Poutine vit que Bush pouvait mentir impunément au monde entier et faire semblant de chercher des armes nucléaires en Irak. Il observa également ce qui se passait au Kosovo, et organisa, sur ce modèle, une petite guerre géorgienne.

Il est sincèrement persuadé que la crise de Maïdan a été provoquée depuis Washington. Il a donc repris de main de maître la Crimée à l'Ukraine, en pensant qu'il ferait avaler tout ça à l'Occident. L'Occident goba presque tout, mais c'est alors que Poutine voulut créer un nouveau pays à l'est de l'Ukraine, la « Nouvelle Russie », mais il s'était un peu égaré dans ses calculs. L'Occident, loin pourtant d'éprouver une grande amitié pour l'Ukraine, intervint à contre-cœur pour faire respecter l'ordre européen. Poutine gela alors la guerre en Ukraine. Afin de ne pas perdre le soutien du peuple déjà mobilisé, il réémergea avec une mission belligérante en Syrie, qualifiant cela tout simplement d'apprentissage militaire. Mais pourquoi combat-il ?

L'opposition russe le considère comme un aventurier et un criminel. Ma femme, quand elle revient de ses courses, dit maintenant : « J'ai dépensé plein d'argent et je n'ai rien acheté. » C'est aussi ce que disait ma grand-mère dans les malheureuses années soviétiques. La crise universelle enfonce la porte russe.

Néanmoins, la majorité des gens considère encore que Poutine est un dur. Un type de plus de soixante ans aujourd'hui, certain que le monde russe est ce que l'humanité a inventé de mieux. C'est un chevalier, défendant le monde contre les Américains. Le reste de l'univers, qui n'aime pas trop l'Amérique non plus, est stupéfait par le phénomène Poutine, un homme prêt à s'opposer à l'Amérique et qui ne craint personne.

Mais qui, en réalité, serait plus fort que lui ?

Notes:


[1] Art martial créé en URSS dans les années 1930 et mélangeant judo, aïkido, karaté, boxe, lutte…
[2] Mini-série télévisée soviétique de Tatiana Lioznova, sortie en URSS en 1973, jamais distribuée en France mais accessible sur Youtube.
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