Politique et écologie

Jean Saleil

N° 167 Automne 2019

Lettres


Politique et écologie

 

Monsieur le directeur,

 

Dans le dernier numéro de la revue j’ai apprécié vos commentaires sur les deux premières années du mandat d’Emmanuel Macron, ainsi que les interventions à propos de l’écologie (articles et courrier d’un lecteur). Je souhaiterais ajouter quelques commentaires.

 

À propos du mandat d’Emmanuel Macron

Il me semble que le pays, à travers la présidence d’Emmanuel Macron, prolonge sa trajectoire de dégagisme en s’affranchissant toujours plus de l’emprise paralysante des corporatismes abusifs (type CGT et UNEF mais aussi MEDEF), ainsi que de la mainmise abusive des partis traditionnels sur notre vie politique. Les élections présidentielles et législatives ont consacré le naufrage du PS qui n’avait clairement plus grand-chose à dire aux Français après le calamiteux mandat de François Hollande ; les élections européennes ont vu se produire celui de la droite LR qui ne savait plus quel message porter devant l’opinion, malgré la personnalité estimable de François-Xavier Bellamy, qui pourra donc faire ses classes de politicien à Strasbourg après Versailles. Il ne reste donc plus sur la scène politique que deux forces vraiment significatives qui portent bien, à elles deux, les attentes d’une très large majorité de citoyens.

– La première force : le parti du Président (selon les principes de fonctionnement de la Cinquième République) que j’aurais tendance à rapprocher de ce qu’aurait été une alliance entre Michel Rocard et François Bayrou ou celle entre Pierre Mendès France et Edgar Faure, chacun renonçant aux aspérités trop urticantes de son programme pour coopérer au redressement du pays ; on peut aussi considérer le macronisme comme une résurrection du giscardisme lorsque Raymond Barre était Premier ministre.

– La seconde force : le Rassemblement national qui devient d’autant plus fréquentable qu’il est rejoint (et ce mouvement ne pourra que s’accentuer) par des personnalités estimables de la société civile ou de la droite classique. Ce parti est le seul à porter une critique virulente (et souvent justifiée aux yeux des citoyens) du fonctionnement de Bruxelles et celle-ci trouvera d’autant plus d’échos dans le pays que la macronie s’entêtera à suivre les conceptions européennes (désormais largement désuètes) des cabris de jadis. Ce RN, par la mouvance représentée par Marion Maréchal-Le Pen, pourrait être ce parti, attendu depuis des lustres par toute une frange significative de l’opinion à la fois lucidement conservatrice et critique vis-à-vis de la trajectoire suivie par la société occidentale, qui se réclamerait enfin de ce néo-conservatisme identitaire, modéré, clairvoyant et intelligent, celui représenté par ces philosophes réfléchissant à l’exercice du pouvoir tels Roger Scruton, Christopher Lasch ou Michael Oakeshott (j’aurais presque envie d’ajouter à cette liste Jean-Claude Michéa, ce qui susciterait sans doute les protestations véhémentes de l’intéressé) et qui constituerait enfin l’opposition nécessaire à un macronisme n’ayant pas encore compris que la poursuite d’une politique libérale sur sa trajectoire actuelle mondialisée, trumpisée et mal régulée conduit au naufrage de la démocratie et aux convulsions mondiales.

Il subsiste une grave question, celle de la représentation des citoyens qui se sont reconnus dans les Gilets jaunes au pic de leurs actions revendicatives (et malgré la violence) et dont on peut douter que le Grand Débat, malgré sa pertinence, leur apparaisse comme une réponse suffisante. Tant que nous ne sortirons pas de notre jacobinisme désuet s’opposant à toute décentralisation sérieuse, nous resterons incapables de répondre aux crises type « Gilets jaunes ». À cet égard une image a clairement manifesté notre ringardise : celle du préfet de police en grande tenue, légion d’honneur en sautoir, inspectant les dégâts de l’avenue Kléber, au côté du Président, comme le petit caporal passant ses grognards en revue au lendemain de Marengo, mais c’était des boutiques pillées qu’il passait en revue. Nous sommes certainement la seule démocratie au monde à nous donner ce ridicule dans de telles circonstances.

Cependant, je ne connais pas beaucoup de responsables politiques de la Ve République qui se seraient tirés avec un tel brio, et finalement avec aussi peu de dégâts, d’une crise aussi sérieuse que celle des Gilets jaunes, surtout avec aussi peu de graves atteintes corporelles (même s’il y en a toujours trop), alors que les manifestations tournaient régulièrement à l’émeute. Il reste que, si l’origine de la crise est ancienne (la fracture sociale), le pouvoir non seulement ne l’a pas vue venir, mais a activé le détonateur avec la taxe carbone imbécile sur les carburants. Cette crise a mis en évidence trois problèmes que la macronie n’a au mieux fait qu’effleurer jusque-là :

La fracture sociale. Il faut être natif de Neuilly, du 16e arrondissement ou des beaux quartiers d’Amiens pour s’imaginer que le passage au numérique ou les services à la personne compenseraient la formidable désindustrialisation subie par le pays depuis les mandats de François Mitterrand, surtout dans l’état de sous-qualification de la force de travail de notre pays. Aucun autre pays européen n’a subi pareille saignée dans son industrie manufacturière (sauf peut-être la Grande-Bretagne), alors que les activités correspondantes n’étaient même pas devenues obsolètes (elles prospéraient, mais chez les autres), mais se trouvaient déclassées par manque d’investissements (la France vit d’un capitalisme sans capital) ou vendues à l’extérieur par des énarques jouant au Monopoly.

L’intégration des jeunes générations est à peine entreprise. Compte tenu de la déliquescence de l’Éducation nationale (malgré les efforts de son excellent ministre), rien ne sera possible sans une radicale reconversion et un redéploiement de l’enseignement professionnel, à remettre largement dans les mains des entreprises (sur le modèle allemand ou suisse).

La décentralisation, afin d’alléger le poids abusif de l’administration sur trop de circonstances de la vie quotidienne des citoyens et de rapprocher enfin l’action publique de ces citoyens.

Les écologistes, tout en s’inscrivant dans le processus de dégagisme, posent un problème spécifique. Si Yannick Jadot réussit son pari, il nous aura heureusement débarrassés de cette pléiade de personnages quelque peu caractériels qui, de Nicolas Hulot à Éva Joly en passant par Ségolène Royal et Cécile Duflot et bien d’autres, déconsidéraient largement la mouvance par leur incompétence, leur activisme inconsidéré et leur démagogie. Le parti écologiste pourrait alors devenir cette troisième force pesant de manière responsable (?) dans le débat politique pourvu qu’il sache faire de l’écologie et non de l’écologisme, ce qui est très loin d’être gagné.

 

L’écologie

Je souscris entièrement à la distinction proposée par Bruno Durieux entre écologie et écologisme, le second menaçant hélas d’occuper dans notre société la place abusive (par son dogmatisme et sa violence) qui fut celle de la CGT ou de l’UNEF. On peut d’autant plus redouter que le parti de Yannick Jadot verse rapidement dans l’écologisme que la majorité de ses troupes en sont issues, et qu’il sera courtisé (et la jeunesse abusée à travers lui) par la macronie qui paraît hélas en ce domaine largement aussi démagogue que celle qui se prétend la vestale de l’écologie : Ségolène Royal. L’écologisme présente toutes les caractéristiques de la secte religieuse ou du parti totalitaire, avec ses dogmes soustraits à l’examen de la raison, ses excommunications, son inquisition, son catéchisme, ses manipulations (notamment de la jeunesse), ses haines et ses violences. Un pouvoir responsable doit tout faire pour combattre l’écologisme au bénéfice d’une politique écologique fondée en raison. En conséquence, il doit enfin prendre conscience des contraintes suivantes et se donner les moyens de convaincre les Français de leur caractère largement incontournable. Un fort redressement de notre politique énergétique devrait en résulter.

– Compte tenu du poids de la France dans le monde, il est assez ridicule, sinon outrecuidant, de vouloir assumer un leadership en matière de réchauffement climatique (sauf à vouloir assurer à certaines personnes de juteuses prébendes internationales).

– Les émissions carbonées de la France, même en admettant que le réchauffement climatique soit uniquement d’origine anthropique (ce que d’excellents scientifiques persistent à contester), sont peanuts comparées à celles de la Chine, des États-Unis, et même de l’Allemagne. Nous infliger une taxe carbone, au prétexte d’être de bons petits soldats de l’écologisme, taxe qui risque d’être létale pour nombre d’industries, est à l’évidence une politique de gribouille dans un pays qui a été incapable de développer un ferroutage significatif (comparons avec la Suisse) et a honteusement reculé sur l’éco-taxe des poids lourds. Je sais bien que notre énarchie revendique un leadership mondial dans le savoir-faire en matière de taxation, mais sa dernière intervention en la matière n’a pas été des plus concluantes.

– Le développement d’une énergie électrique décarbonée ne pourra se passer d’une fourniture de base par le nucléaire. La Chine et la Grande-Bretagne l’ont compris, pas nous. Parce que nous ne voulons pas faire de peine aux lobbies écologistes, nous continuons à bricoler avec du solaire et de l’éolien, en enrichissant des margoulins et des bricoleurs aux dépens d’EDF, sans avoir été capables d’initier la moindre industrie tenant la route dans la fourniture des équipements correspondants.

– Au pays qui fut celui de Marcel Boiteux, d’André Giraud et de Georges Besse, au pays des très grands ingénieurs du corps des Mines qui ont fait les Trente Glorieuses, Pierrelatte, le parc électronucléaire national (grâce au professionnalisme de Framatome), on ne sait plus construire une centrale nucléaire dans des délais raisonnables et sans des kyrielles de malfaçons (Finlande et Flamanville) au point que la Chine nous a largement devancés dans la mise en service de l’EPR. Il serait sans doute pertinent, si on avait un pouvoir enfin responsable et courageux en matière de politique énergétique, d’instituer une commission parlementaire d’enquête sur les circonstances qui ont conduit à pareille incurie et pareille perte de savoir-faire.

– On va démanteler pour la gloire une centrale nucléaire (Fessenheim) reconnue bonne pour le service par l’autorité de sûreté, privant ainsi EDF d’une production rémunératrice. Ce qui montre bien que les lobbies responsables du désastre énergétique évoqué précédemment sont toujours actifs.

Bref l’affirmation de Bruno Durieux selon laquelle « l’écologisme est un anticapitalisme contemporain, un hypermalthusianisme, une idéologie de la décroissance » me paraît hélas largement fondée. Le plus grave est que, par son existence même comme idéologie, l’écologisme oblitère les réflexions rationnelles. Au même titre que jadis Raymond Aron et Commentaire entreprirent de combattre, au nom de l’intelligence, le communisme soviétique, il appartient désormais à Commentaire de combattre le nouvel obscurantisme que constitue l’écologisme.

Avec l’assurance de toute ma considération et mes remerciements pour la qualité toujours maintenue de la revue.

 

JEAN SALEIL